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LIVRE QUATRIEME

Le bureau des médecins. — Sa composition, son organisation. — Le Dr de Saint-Maclou. — Les religieux de l'Assomption et les missionnaires de Lourdes. — Ils écrivent sous la dictée des médecins. — Leur prudence extrême. — Ils ne sont pas responsables des erreurs inévitables. — Le programme des guérisons de Lourdes n'est pas écrit de main d'homme. — Tout est imprévu dans le choix et le nombre de ces guérisons.

Depuis quelques années, on a créé à Lourdes « un Bureau des constatations médicales », bureau toujours ouvert pendant les pèlerinages.

Là, sous la direction du Dr de Saint-Maclou, on interroge tous les malades qui viennent d'obtenir une amélioration ou une guérison. C'est une clinique véritable et une clinique d'un intérêt sans égal.

Chaque année, les médecins viennent en plus grand nombre assister à l'examen des malades. Ce service s'est organisé de lui-même et, pour ainsi dire, sans dessein préconçu.

En 1887, pendant le pèlerinage national, douze médecins se sont succédé dans « le Bureau des constatations » et, pendant trois jours, ont étudié les guérisons qui se produisaient sous leurs yeux.

Il y avait parmi eux, des internes des hôpitaux de Paris, des professeurs de nos écoles de médecine et des médecins de nos grandes villes.

En 1888, nous nous sommes trouvés vingt réunis à la même époque. Nous étions venus de tous les points de la France ; nous pensions que lorsqu'un mouvement soulève depuis 30 ans tout un pays, s'étend et se généralise dans le monde entier, s'affirme chaque jour par des faits qui provoquent l'examen et la discussion, s'appuie sur des témoignages dignes de foi, il n'est pas permis de détourner la tête ou d'opposer une négation de parti pris.

Venus d'ailleurs sans adhésion préalable, en conservant toute l'indépendance de notre caractère et de nos convictions, nous voulions étudier chaque fait, le soumettre au creuset de l'analyse la plus sévère.

Pendant ces trois jours, nous avons pu reprendre les détails des diverses observations, les discuter un à un, et chercher avant tout à les rattacher aux phénomènes d'observation usuelle. Quoique notre bonne foi fût entière, on pressentait en nous une défiance instinctive, bien légitime du reste : nous cherchions à nous soustraire à toute influence du milieu*

En 1889, nous étions vingt-deux médecins et trente en 1890. Le Dr Gros, ancien médecin de l'hôpital de Boulogne, âgé de 80 ans, avait pris place au milieu des infirmiers volontaires. Il avait traversé toute la France en accompagnant ses malades.

Plusieurs de nos confrères venaient encore pour la première fois, sans opinion arrêtée, mais avec la volonté ferme de se faire une opinion personnelle. Quelquesuns prenaient des notes avec beaucoup de soin et ont emporté de la sorte tous les éléments d'information qui pouvaient leur être utiles.

D'autres voulaient conduire eux-mêmes l'enquête et chacun a pu donner ainsi à son interrogatoire, à son examen, la forme, la direction de son choix ; à ses conclusions, le sens qui traduisait le mieux ses impressions. Le champ est toujours ouvert pour toutes les opinions et c'est au milieu de la discussion la plus courtoise, souvent la plus élevée, que les objections se formulent ou se résolvent.

Nous sommes toujours heureux de nous entourer des conseils de nos confrères, et c'est dans des causeries familières que se traitent ou s'élucident les plus délicates questions.

C'est une petite académie par le nombre et parfois par l'importance de ses membres. Sur le seuil de la salle, on oublie les préoccupations étrangères, les questions de personne toujours irritantes, les préjugés de

l'école. L'esprit est libre pour la recherche de la vérité, pour l'étude et l'interprétation des faits qui nous sont soumis. Qui aurait jamais pu croire que, si la liberté était exilée de nos doctes assemblées, elle trouverait à Lourdes un dernier refuge ?

Le Dr de Saint-Maclou préside le Bureau des constatations. Sa physionomie est une des plus sympathiques et des plus connues de Lourdes. De taille moyenne, d'une soixantaine d'années environ, le regard fin et bienveillant, d'une grande distinction de manières, tout trahit chez lui le savant doublé du gentilhomme.

Dans tout le feu d'une discussion, au milieu des opinions qui se croisent ou se heurtent, rien ne troublera cette correction parfaite qui est un égal don de son cœur et de son esprit. Son abord facile, son accueil affable, attirent chaque année un plus grand nombre de médecins à Lourdes. Tous, convaincus ou incrédules, ne peuvent s'empêcher de rendre hommage à la parfaite sincérité que le Dr de Saint-Maclou apporte dans ses jugements.

Le contact journalier avec tant de malades divers, cette série sans fin de consultations et de certificats qui lui sont soumis : tout a développé chez lui un sens clinique remarquable.

Il excelle surtout à démêler les maladies nerveuses au milieu des symptômes les plus éloignés. Ces maladies nerveuses, il les voit partout et les écarte impi-

toyablement. Le fait suivant donnera une idée de sa prudence en cette matière.

Le 21 août 1887, une femme se présente, en nous disant qu'elle a été guérie dans la piscine d'une hémiplégie droite qui datait de sept ans.

Elle est sortie, il y a quelques jours à peine, de l'hôpital de la Charité. Le Dr Blachez lui a délivré un certificat écrit en entier de sa main, dans lequel il demande son admission à la Salpêtrière, en sa double qualité d'infirme et d'incurable. Cette femme a donc été prise, il y a sept ans, d'une première attaque qui a marqué le début de sa paralysie. Il y a cinq mois, une deuxième attaque aggravait les premiers accidents. La malade est tombée et est restée vingt-quatre heures sans connaissance, la bouche déviée, la parole peu distincte. Une endocardite ancienne, d'origine rhumatismale, explique suffisamment la genèse des accidents cérébraux.

Le cas est classique et semble ne pouvoir supporter aucune controverse. Cependant, le Dr de Saint-Maclou, remontant plus avant dans le passé de cette femme, découvre qu'elle a eu des crises nerveuses, des attaques hystériques. Cette constatation suffit pour lui inspirer la plus grande réserve ; il a des doutes sur la nature de cette paralysie.

Une discussion s'engage alors entre les médecins présents dans le Bureau. Un interne de Paris et le Dr Duplan, de Tarbes, soutiennent énergiquement que

cette paralysie est d'origine cérébrale, tandis que le Dr de Saint-Maclou dit qu'elle peut être essentielle, c'est-à-dire sans lésion. La question devient intéressante mais les rôles sont singulièrement intervertis. Le médecin de Lourdes, retenu par sa prudence, ne veut voir qu'une guérison naturelle. Ses confrères, entraînés parleur conviction, reconnaissent une maladie au-dessus de tous les moyens ordinaires. Qu'adviendra-t-il de cette femme ? Paralysée, on l'avait portée sur un brancard à la piscine, là elle avait retrouvé toute la liberté de ses mouvements ; l'avenir nous dira si cette guérison a pu résister à l'épreuve du temps.

Je me trouvais seul dans le cabinet du médecin lorsqu'une mère de famille entre avec sa fille : « Nous arrivons du Mont-Dore, me dit-elle. Ma fille a une maladie de poitrine qui nous donne de vives inquiétudes et nécessite les plus grands ménagements. Nous avons grand soin de la préserver du froid et de l'humidité. Dans ces conditions, elle veut se plonger dans la piscine ; pouvez-vous l'autoriser à le faire ? — Si vous parlez au médecin, lui dis-je, je ne puis en effet conseiller un mode de traitement qui sort absolument de nos indications. Si votre fille voit dans cette eau toute autre chose qu'une médication ordinaire, si c'est sa foi qui la guide, ceci n'est pas de mon domaine ; soyez juge vousmême de ce que vous avez à faire. » La jeune fille fut

à la piscine une fois, deux fois, et si elle ne fut pas guérie, elle quitta Lourdes plus rassurée, plus confiante dans l'avenir. Le Dr de Saint-Maclou est sur ce point moins accommodant que je ne l'avais été. Si j'avais connu sa pratique, j'aurais probablement arrêté le zèle de la jeune fille : « Je ne permets, me disait-il, les bains aux poitrinaires que dans certaines conditions. Il faut qu'il n'y ait pas de fièvre, pas de crainte d'hémorrhagie et que la réaction soit facile. Il se commet assez d'imprudences autour des piscines pour ne pas encourager ces tendances. Si, dans leur zèle, les malades ne nous prennent pas toujours pour guides, au moins ne soyons pas leurs complices... »

Au moment du pèlerinage national, les PP. de l'Assomption, qui conduisent près de mille malades, préparent à l'avance tous leurs dossiers. Ces dossiers sont extrêmement complets, et parfois très instructifs. Ils renferment des certificats délivrés par tous les médecins qui ont soigné les malades, surtout des certificats délivrés au moment du départ. On y trouve aussi des notes sur la moralité, les antécédents, des lettres des correspondants ou des protecteurs. Toutes ces notes sont classées avec beaucoup d'ordre ; chaque pèlerin porte sur sa poitrine un numéro qui correspond au numéro de son dossier. Enfin un secrétaire spécial est chargé de la tenue et du dépouillement de toutes

ces pièces. Cette organisation évite toute confusion, toute perte de temps. Sans elle, on s'égarerait certainement dans des recherches ou des préoccupations inutiles, et il serait impossible d'interroger avec quelque profit les nombreux malades qui se présentent dans une même journée au Bureau des constatations. En étudiant les principaux faits que nous avons observés pendant le pèlerinage national, nous pourrons exposer plus en détail la méthode suivie, et montrer que les enquêtes sont conduites avec une prudence qui nous paraîtrait excessive dans la pratique ordinaire de la médecine.

Un des religieux de l'Assomption et un des missionnaires de Lourdes assistent] à l'examen des guérisons. Ils écrivent, sous la dictée des médecins, tous les détails de l'observation. Comme nous, ils entendent le récit du malade, récit imagé, vivant, qui porte toujours l'empreinte d'une émotion indicible, où se mêlent les souvenirs amers du passé, les espérances radieuses de l'avenir. Mais ils entendent aussi les réserves exprimées, les objections formulées. Dans les notes qu'ils envoient à leurs journaux, ils cherchent à tracer le récit fidèle des modifications dont ils sont témoins, en conservant, autant que possible, les termes scientifiques, en donnant à chaque maladie le sens et la portée qui lui conviennent.

On a souvent critiqué ces exposés sommaires, ces publications hâtives. On a relevé des erreurs commises,

des espérances que le temps n'a pas justifiées. Mais, en ces matières, la critique est aisée; on oublie de rendre justice aux précautions prises pour se mettre à l'abri de toute erreur, à l'admirable organisation qui préside à ces enquêtes.

Sans doute, le médecin va plus loin. Il lui faut l'épreuve du temps ; il doit reprendre le fait dans tous ses détails, l'étudier, le discuter avec ses confrères, l'exposer avec une rigueur qui le préserve de toute surprise. Mais le religieux est l'intermédiaire entre l'homme de science et cette foule, que l'enthousiasme soulève, qui proclame toutes les guérisons signalées autour des piscines, qui les commente, les amplifie ou les dénature, qui se presse sur les pas de l'heureux privilégié. Le nom de la maladie circule de bouche en bouche: « Il ne marchait pas; il marche. Il avait une plaie ; elle est cicatrisée. Il était aveugle ; il voit. » C'est un diagnostic sommaire; mais n'en demandez pas davantage. Quand le cœur vibre, quand la reconnaissance éclate, quand une puissante émotion agite une foule, la raison doit se taire. L'étude et la discussion du fait seraient inopportunes, déplacées.

Le religieux doit, dans quelques instants, en quelques heures, mettre de l'ordre au milieu de ces notes disparates ou de ces qualifications peu scientifiques. Il le fait avec tous les moyens dont il dispose, appelant à son aide les vingt ou trente médecins qui se trouvent

à Lourdes, s'inspirant de leurs conseils, soulignant autant que possible leurs réserves.

Il faut songer que ces religieux ont entrepris une œuvre au-dessus des forces humaines. Réunir 1 000 ou 1 500 malades, les transporter, de toutes les parties de la France, dans 20 ou 30 trains, véritables hôpitaux ambulants; à Lourdes, pendant trois jours, non seulement les entourer de tous les soins matériels, mais encore veiller sur eux avec une sollicitude de tous les instants, les préserver de toute imprudence et de tout excès de zèle ; les rendre à leur famille sans avoir un accident à déplorer, avec une mortalité bien inférieure à celle des hôpitaux les mieux installés, n'est-ce pas un résultat remarquable?

Depuis dix et quinze ans, une expérience semblable est renouvelée, et ce grand pèlerinage se poursuit sans soulever une plainte ou une protestation.

Ah! il est facile, dans le silence du cabinet, de dépouiller les bulletins des guérisons, de chercher les notes faibles, les conclusions prématurées; mais on oublie que, pendant trois jours, les religieux, rédacteurs médicaux improvisés, pliant sous le poids de fatigues et de responsabilités de tout genre, n'ont ni le temps, ni la prétention d'édifier une œuvre scientifique àj'abri de toute retouche.

Prenez ces récits comme une esquisse superficielle

et à grands traits des premières impressions ; mais ne leur demandez pas ce qu'ils ne peuvent ni contenir ni donner: une observation complète et technique embrassant tout le passé des malades et engageant l'avenir.

Demandez, au contraire, aux médecins un travail sérieux qui puisse défier toute controverse. Ils peuvent et doivent le donner ; mais, pour atteindre ce résultat, il faut procéder différemment.

Quand j'ai voulu publier la guérison de Sr Julienne de Brives, je suis allé voir son médecin ordinaire, j'ai relevé avec lui tous les symptômes de sa maladie. J'ai pris les registres de l'infirmerie, et j'ai suivi, jour par jour, toutes les prescriptions qui me permettaient de constater la nature et les progrès du mal. J'ai comparé tous les certificats et toutes les attestations.

J'ai fait sur la guérison une semblable enquête, notant toutes les circonstances qui pouvaient donner à ce fait son caractère et son importance. Puis j'ai laissé s'écouler une année. J'ai revu la religieuse, j'ai de nouveau consulté son médecin, et j'ai publié son observation .

Avant de donner le récit de la guérison de Mmc A. P., qui était ma cliente, que j'avais soignée longtemps avec les principaux médecins de Paris et qui, subitement, avait été guérie à Lourdes, j'ai attendu quinze ans; j'ai voulu mettre le fait à l'abri de toute objection.

Il y avait dans cette observation un mélange d'acci-

dents nerveux et de lésions organiques. Il fallait montrer que non seulement les lésions avaient été effacées, mais que le tempérament lui-même avait subi une modification profonde et définitive.

Pour légitimer mes conclusions, il me fallait des garanties de tout genre, que le temps seul peut donner.

Un travail, fait dans ces conditions, est donc un travail de longue haleine ; on ne peut l'édifier en quelques heures, après un examen rapide, superficiel. Les observations, rédigées par des hommes compétents, portent toujours l'empreinte d'études sérieuses et longtemps poursuivies. Avec elles, l'histoire de Lourdes repose sur des données scientifiques, difficiles à récuser* Trop souvent, on a voulu croire que les guérisons n'avaient pour interprètes que des hommes incompétents, et pour justification que des procès-verbaux faits d'enthousiasme et sous la dictée des pèlerins. C'est une double erreur. Tous les procès-verbaux qui paraissent dans le Journal de Lourdes ou dans les Annales sont rédigés par un médecin, sont accompagnés de tous les certificats et de toutes les pièces justificatives.

Il y a dans ces notes succinctes les bases d'une enquête qui doit se poursuivre. Mais ces premières indications ont leur valeur. La maladie est bien déterminée, et les résultats obtenus sont appréciés par des hommes compétents.

Dans le Bureau des constatations, plusieurs de nos

confrères ont trouvé les matériaux de travaux importants. C'est là que le Dr Petit a rencontré Pierre Delannoy, cet ataxique dont la guérison merveilleuse lui a fourni le thème d'une étude si remarquée.

. Ces enquêtes, si bien conduites, l'ordre et la méthode qui président à l'examen des malades, les certificats de 10s confrères, les efforts unis de toutes ces volontés :>nt eu déjà une influence marquée sur l'opinion.

Il y a quelques années, un médecin ne pouvait pro* loncer le nom de Lourdes sans provoquer un sourire l'incrédulité ou de dédain, sans être pris à partie, aujourd'hui, toutes les guérisons qui sont publiées Daraissent sous la signature des médecins les plus connus. Avec Petit, de Rennes, nous pouvons citer ïïellot, de Rouen, pour ne parler que des faits les plus 'écents. Depuis quatre ans, je poursuis moi-même mes îtudes sur ce sujet, et nous ne rencontrons ni opposants, ri contradicteurs.

« Les faits de Lourdes, dit Bernheim, appartiennent lésormais à la science. La science les accepte, les ;lasse et les étudie : l'interprétation seule reste en

itige » Et encore : « Toutes ces observations ont été

ecueillies avec sincérité, contrôlées par des hommes lonorables, etc. » Paroles courtoises, mais que leur ourtoisie rend particulièrement dangereuses, comme 'observe avec raison le Dr de Saint-Maclou. ! Il n'en est pas moins vrai que l'institution de ce

Bureau est une chose unique dans l'histoire des pèlerinages. « Quelques bons esprits ont voulu y voir une formalité inutile et une inconvenance bien déplacée. Pourquoi la froide raison vient-elle mêler ses calculs aux élans de la prière? (1) »

Pendant le dernier pèlerinage, nous lisions dans urJ compte rendu publié par un journal politique: « Si vous voulez connaître les guérisons, n'interrogez pasi les médecins, leur discrétion est terrible; ils ignorent] tout. La science avec son scalpel dissèque les fibres, analyse les molécules ; mais cette autopsie d'un miracle n'est qu'un pâle rayon de lumière tombé sur un cadavre, j L'âme avec ses secrets intérieurs, les épreuves dul passé, les avenues de la guérison, voilà le poème divin qui seul fait toucher le miracle et fait couler les larmes. » Il est certain qu'avec nos réticences, nos enquêtes, nos hésitations et nos doutes, nous faisons souvent fort mauvaise figure au milieu de ces foules enthousiastes qui nous entourent, nous pressent de questions impatientes. Mais il n'en est pas moins reconnu que la présence des médecins à Lourdes a des avantages qui compensent et au delà les inconvénients que l'on signale. L'institution de notre Bureau répond à des besoins de premier ordre.

Léon XIII a souvent hautement approuvé les soins et

(1) Lourdes devant la science (R. P. Martin).

les précautions prises par les religieux et les docteurs afin que rien d'incertain ou de douteux ne fût accepté.

Dans ce Bureau que de faits importants à retenir ! Pendant la durée du pèlerinage national, c'est-à-dire pendant trois jours, 100, 150 malades se présentent devant nous, viennent faire constater leur guérison. Pendant cet interminable défilé, la clinique de Lourdes présente une physionomie à part, unique en son genre. Il n'y a pas un hôpital où toutes les classes de la société soient ainsi confondues, où la femme du monde vienne prendre la place de l'infirme de la Salpêtrière ; où les affections les plus diverses se succèdent sans transition et sans choix.

Nous ne trouvons pas à Lourdes une clinique rivale, un nouveau champ d'expérience que l'on peut nous opposer. Les faits qu'on y observe sont inexplicables au point de vue scientifique, et d'avance on ne promet à personne ni guérison, ni amélioration.

Mais je dis plus : Le programme de ces guérisons n'est pas écrit de main d'homme.

Si nous choisissions les cas, nous prendrions les tumeurs et les plaies, les lésions organiques les plus évidentes; nous disposerions tout pour la mise en scène, pour l'effet à produire; nous voudrions forcer la conviction, donner réponse à toutes les objections.

En outre, nous voudrions faire venir ces guérisons à noire heure, alors que la foule impatiente les demande

que les médecins les attendent, que tout est préparé pour l'enquête.

Pendant les deux premiers jours du pèlerinage de 1890 nous n'avons pas vu un seul fait digne d'être noté. Nous étions pourtant douze médecins réunis, et nos mille malades, qui venaient de toucher Lourdes,

c'est-à-dire la Terre Promise avaient des élans

d'enthousiasme et de foi qui ne pouvaient être dépassés.

Nous attendions des plaies, des lésions extérieures ; nous n'avons eu que des poitrinaires, des malheureux qui nous portaient des certificats attestant qu'ils étaient arrivés au troisième degré de la phtisie, et sur lesquels nous trouvions à peine les traces d'une congestion légère. Oui! deux jours sur quatre nous n'avons eu aucune guérison importante, et les jours suivants, les guérisons qui se sont produites étaient en dehors de nos prévisions.

A un de nos confrères qui me demandait une guérison de son choix, je devais répondre: « Si je commandais ici à la lésion de se résoudre, à la maladie de s'effacer, je vous servirais tout ce que vous demandez ; mais pas plus que vous, je ne suis acteur. Je ne suis qu'un simple témoin, et vous devez vous dans la disposition même de ces événements, l'empreinte d'une puissance plus haute. »

J'avais déjà fait ce rapprochement en 1888, pendant le pèlerinage national. Le 21 août» nous étions quinze

médecins réunis dans le Bureau, et de notre salle, nous entendions les chants et les prières qui remplissaient la vallée, le mouvement des voitures et des brancardiers qui transportaient les malades, le bruit, l'enthousiasme de la foule, et tous, sous l'impression d'une même pensée, nous attendions avec impatience les guérisons remarquables et nombreuses qui, d'ordinaire, se présentent dès le premier jour.

Notre attente fut vaine; une seule malade vint se présenter à notre examen et cette pauvre femme nous offrait le type le plus accompli des affections nerveuses.

Nous n'avons pas eu ce jour-là d'autres faits à enregistrer. Je recommande ce résultat, je pourrais dire cette déception, à ceux qui croient au jeu toujours facile et assuré des émotions, à l'action infaillible du moral sur le physique.

Mais dans les hôpitaux où l'on fait des séances d'hypnotisme, les sujets ne font ainsi jamais défaut, les résultats répondent toujours au programme; tandis qu'à Lourdes, nous ne pouvons disposer à notre gré les guérisons. Nous ne faisons que les constater.

Avant d'entrer dans le récit des dernières obser* vations, nous devons dire comment on peut constater un miracle.

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