CHAPITRE III
L'imagination et le miracle. — Impuissance de la suggestion. Les poitrinaires pendant le pèlerinage national de 1890.
« C'est l'imagination humaine qui fait les miracles, nous dit Bernheim ; la suggestion réalise des merveilles que l'ignorance attribuait à la foi. C'est là, et non ailleurs qu'il faut chercher l'explication de ce qui se passe journellement à Lourdes ; n'en déplaise aux fidèles, aux esprits forts, qui ne sont pas toujours de libres esprits. » (Albert Bonjean.)
« Mais, d'autre part, nous dit toujours Bernheim, la suggestion est une thérapeutique fonctionnelle. Vous ne pouvez ordonner à la lésion de se résoudre, à la synoviale altérée de reprendre ses fonctions, vous ne pouvez réduire un membre luxé, restaurer une substance détruite. »
La suggestion ne tue pas les microbes, ne crétifie pas les tubercules.
Les maladies, de leur nature, progressives et envahissantes, telles que lataxie, la sclérose en plaques, continuent leur marche. Il arrive un moment où la suggestion ne peut rien. Il importe donc de distinguer les maladies qui résultent d'une altération matérielle
qui tombe sous les sens, des troubles fonctionnels ou nerveux. C'est ce que nous allons faire dans la dernière partie de ce travail : étudiant d'abord les tumeurs, les plaies, les affections organiques qui guérissent à Lourdes; en second lieu, les troubles fonctionnels ou nerveux qui se présentent à chaque pas devant nous, et qui donnent matière aux considérations les plus intéressantes.
Du 21 au 25 août dernier, pendant le pèlerinage national, et parmi les mille ou quinze cents malades qui étaient réunis autour de la Grotte de Lourdes, les guérisons les plus importantes et les plus nombreuses ont été constatées chez des poitrinaires.
Chaque jour se présentaient devant nous des malades qui nous portaient des certificats attestant qu'ils étaient arrivés au troisième degré de la phtisie, et sur lesquels nous trouvions à peine les traces d'une congestion légère. Des poumons, sur lesquels les tubercules ou les bacilles évoluaient depuis des mois ou des années, étaient encore moins perméables à l'air, présentaient parfois quelques râles, mais tout travail morbide paraissait arrêté. Les malades accusaient un bien-être depuis longtemps inconnu.
Ces résultats seront-ils durables? Nous ne pouvons en donner la preuve à l'heure actuelle. Mais, tels qu'ils sont, ils ont leur importance.
Essayez, dans un hôpital, de faire lever quinze ou vingt phtisiques; arrêtez la fièvre, l'expectoration, la sueur, tous les phénomènes de décomposition organique. Faites mieux : Comblez les cavernes, ces lésions profondes, dont vous suiviez, avec l'oreille, tous les développements ; remplacez tous ces tissus altérés par un tissu normal, comme vous fermez une plaie par une surface nouvelle.
Faites tout cela en un instant, en une seconde, et dites-moi si vous avez fait une œuvre vaine, qui ne mérite pas d'arrêter l'attention d'un homme sérieux.
Mais je dis plus:
Ces résultats sont d'ordinaire durables, et pour le prouver, nous allons reprendre les exemples des années précédentes, et montrer quelle est la suite et le terme des guérisons qui s'opèrent autour de la Grotte.
On reconnaît aisément une maladie de poitrine. Dans les formes avancées, une erreur de diagnostic ne se conçoit guère. Avec l'auscultation, les médecins suivent et précisent l'étendue des lésions.
Avec l'analyse, ils peuvent retrouver les germes qui produisent le tubercule, et avoir la preuve anatomique certaine de son existence.
Enfin, le public lui-même lit facilement, sur la physionomie des malades, la nature et le progrès de leur affection.
Les poitrinaires au dernier degré ne conservent
guère de chances de guérison. Quand le poumon est détruit, quand il est creusé par des cavernes profondes, quand l'économie est usée et la résistance à bout, la nature et l'art sont également impuissants ; la mort est inévitable, dans un délai qu'il est souvent facile de préciser.
La guérison des poitrinaires, à Lourdes, est un fait important entre tous. On ne peut invoquer ici ni un effet nerveux, ni une erreur d'observation.
La suggestion est impuissante, et le diagnostic bien établi.
On nous dit parfois que les faits que nous citons sont déjà bien anciens, que les souvenirs des témoins sont moins précis, qu'une contre-enquête est difficile et que, dans le monde merveilleux où notre esprit s'élève ou s'égare, les points de repère font défaut, les termes de comparaison n'existant plus.
On peut suspecter les témoignages des médecins catholiques. Mais les exemples que nous allons résumer échappent à toutes ces critiques.
Ils ont été observés par des médecins libres de toute attache. Quelques-uns de ces faits se sont passés sous nos yeux.
La guérison de Sr Julienne, des Ursulines de Brives, survenue à Lourdes le 2 septembre 1889, est un fait considérable, bien facile à interpréter.
Six médecins ont constaté la maladie et ont reconnu
qu'elle était incurable ; sept médecins ont constaté la guérison et, depuis plus d'un an, cette guérison instantanée et absolument inexplicable ne s'est pas démentie.
Le temps l'a consacrée. Cependant elle est encore assez récente pour que nous ayons pu consulter les principaux témoins. Nous avons recueilli de la bouche même de Sr Julienne et en présence de son médecin tous les détails de son observation.
Cette observation porte à chaque page la trace évidente d'une action surnaturelle. En la publiant avec tous les développements qu'elle comporte, elle pourra servir de base à la thèse que nous cherchons à établir.
Cependant un seul fait, aussi probant qu'il soit, ne peut avoir l'autorité du nombre; isolé ou exceptionnel, il se comprendrait moins ou perdrait de son importance.
En parcourant les Anmâês de Lourdes, nous avons relevé un grand nombre d'exemples semblables.
Nous avons trouvé trente guérisons de phtisiques dans des conditions pareilles : même gravité, guérison aussi rapide, aussi complète. Cependant nous avons laissé de côté tous les faits qui n'étaient pas appuyés par le témoignage d'un ou plusieurs médecins.
Avec ces trente observations, nous avons les éléments d'un travail clinique très important; nous avons la preuve que ces guérisons se poursuivent et se
répètent, depuis plus de trente ans, en conservant les mêmes caractères. C'est un enseignement qu'on a voulu en vain méconnaître ; il s'impose à nous avec la logique inexorable des faits les mieux établis.