‹ LourdesChapitre 33 sur 57 · LE 2 SEPTEMBRE · texte numérisé non relu

LE 2 SEPTEMBRE

Poitrinaire au dernier degré. — Transportée mourante à Lourdes. — Guérison instantanée dans la piscine. — 6 médecins ont constaté la maladie. — 1 médecins ont constaté la guérison.

Sr Julienne est née en 1864, au village de La Roque, canton de Sarlat. Le village de La Roque est placé dans un des plus beaux sites de la magnifique vallée de la Dordogne. Resserrées dans un espace trop étroit, ses maisons superposées s'étagent sous une roche grandiose qui leur sert d'abri et se mirent dans la rivière. Le village est habité par une population robuste, énergique, aux mœurs un peu rudes, population de pêcheurs qui vivent sur la Dordogne, ou de cultivateurs, pauvres mercenaires pour la plupart.

C'est là que Sr Julienne a été élevée jusqu'à l'âge de onze ans. Elle est la troisième d'une famille de neuf enfants, tous encore vivants.

A onze ans, Julienne fut placée à l'orphelinat de l'hospice de Sarlat. Le curé de sa commune, le vénérable abbé Gouzot, l'oncle de Mgr l'archevêque d'Auch,

voyant la famille de Julienne plier sous le poids de charges excessives, avait obtenu pour elle une place dans cet établissement.

J'ai vu souvent cette jeune enfant pendant son séjour à l'hospice ; elle souffrait d'une inflammation chronique des paupières et de la conjonctive, trace d'un tempérament lymphatique assez accusé.

Elle avait, nous disent les religieuses, une piété particulière pour la Sainte Vierge ; chaque jour, elle récitait son rosaire et l'office de l'Immaculée-Gonception qu'elle avait appris par cœur. Au moment de ma première Communion, nous dit-elle, je m'étais sentie appelée à la vie religieuse ; et, toute enfant, au premier éveil de sa raison, la pensée qu'elle retrouvait dans ses souvenirs les plus lointains, et qui avait d'abord germé dans son esprit, était bien celle de se consacrer à Dieu.

A 19 ans, elle entre au couvent des Ursulines, se sentant un attrait particulier pour le cloître. Mais, à la fin de son postulat, l'évêque de Tulle, premier supérieur du couvent, lui demande de faire le sacrifice de la clôture, la communauté n'ayant personne pour le service extérieur. Elle prend son emploi de tourière qu'elle n'a plus quitté jusqu'à ce jour.

C'est une physionomie bien connue dans la ville de Brives que celle de Sr Julienne; elle est l'intermédiaire officiel et constant entre les soixante-huit religieuses du monastère, monde invisible derrière ses

grilles, et les parents des élèves, les fournisseurs de la maison.

Dans les rues de Brives, qu'elle traverse chaque jour, tout le monde la salue, l'arrête ou lui parle. Sa guérison a eu un retentissement exceptionnel. Toute la population de la ville avait suivi, avec le plus vif intérêt, les phases de sa longue maladie, et son départ pour Lourdes avait donné lieu aux appréciations, aux commentaires les plus divers. On avait vu, généralement, dans ce voyage, une consolation dernière accordée à une mourante.

Sp Julienne était depuis trois ans dans la communauté, lorsqu'au mois d'août 1886, elle ressentit les premières atteintes de sa maladie. Ce furent d'abord les symptômes d'une bronchite , avec fatigue générale. Cette indisposition, qui aurait dû être passagère, se prolongea, en s'aggravant, pendant tout le mois d'août et de septembre, et, au mois d'octobre, elle fut obligée de s'aliter.

Elle reste deux mois couchée, on lui met des vésicatoires, pour dégager la poitrine, mais la maladie semble avoir des racines profondes ; la vie est touchée dans ses sources. Tous les symptômes de la phtisie se dessinent, et lorsque la malade se relève, au commencement de décembre, le médecin demande qu'on l'envoie dans sa famille, respirer l'air natal.

Sa famille, c'était l'orphelinat de Sarlat. Je la revis là, languissante, pâle, amaigrie, sous le coup d'une diathèse imminente. Elle se relève pourtant; le repos, l'hygiène, la jeunesse semblent devoir triompher de ces premiers accidents.

Elle rentre à Sainte-Ursule au mois de janvier, et reprend son emploi ; elle n'a plus son entrain et ses forces; elle reste néanmoins debout et à son poste, jusqu'au commencement d'octobre 1887.

A ce moment, seconde poussée plus grave que la première ; elle crache le sang en abondance. Le Dr Pomarel, qui a succédé au Dr Lagorce, la couvre de flanelle, lui fait prendre les Eaux-bonnes.

Sr Julienne se relève en novembre et, tout en conservant une petite toux sèche, persistante, elle ne revient à l'infirmerie qu'au mois de mai 1888 : Nouvelles hémoptisies, nouvelle crise.

Au mois de juillet, elle fait sa profession ; le médecin peu rassuré sur l'avenir, donne pourtant un avis favo rable, par intérêt pour elle, par bonté et afin de lui éviter le plus cruel des sacrifices.

Enfin au mois de janvier 1889, dernière poussée qui ne sera suivie d'aucune rémission. Sr Julienne s'alite à la fin de février pour ne plus se relever ; elle est aphone, les étouffements sont incessants, très pénibles, la fièvre continue et très élevée. Les crachats sont sanguinolents» on entend des râles dans tout

l'étendue de la poitrine. Le médecin prononce le mot de phtisie galopante.

Elle prend delà quinine pendant plusieurs jours pour arrêter la fièvre, mais sans résultat. On applique des pointes de feu à dix reprises différentes et jusqu'à 200 chaque fois; on lui met successivement 15 vésicatoires, de la teinture d'iode. Elle ne peut supporter l'huile de foie de morue, on lui donne du chloral et de l'opium.

A partir du mois de juillet, les crachats cessent de contenir du sang et deviennent franchement purulents. « Je crachais mes poumons, » disait la Sœur.

La maladie se localise au sommet du poumon droit. A ce niveau, il y a une matité très prononcée et des râles caractéristiques (Dr Pomarel).

La fièvre continue toujours. Tous les moyens sont impuissants pour arrêter les progrès du mal.

Ainsi voilà une maladie qui a débuté au mois d'octobre 1886 par une première poussée qui a duré trois mois; poussée caractéristique qui, sous le nom de rhume négligé, dissimule mal la gravité de la lésion qui menace d'éclater.

Seconde poussée au mois d'octobre 1887. C'est alors que les hémorrhagies pulmonaires se déclarent.

Au mois de mai et au mois d'octobre 1888, troisième et quatrième crises.

Enfin au mois de janvier 1889, crise finale, pendant laquelle la maladie prend d'abord les allures d'une

phtisie à marche rapide, pour se terminer par une localisation au sommet du poumon droit et par une consomption de l'économie.

Pendant ces trois mois, brûlée d'une fièvre intense, la malade, qui ne se nourrit que de bouillon et de lait, perd rapidement ses forces, ne peut se tenir debout et arrive rapidement à cet état cachectique qui indique la période ultime des maladies de poitrine.

A Pâques, sa mère était venue la voir et, comme elle ne pouvait entrer dans la communauté, on avait porté Sr Julienne sur un fauteuil dans une chambre en dehors de la clôture; mais elle avait eu à peine la force de parler à sa mère et il avait fallu la replacer au plus vite dans son lit.

D'après le récit que nous venons de faire de la marche et des symptômes de cette affection, il est difficile, même pour des personnes étrangères à la médecine, de ne pas reconnaître une maladie de poitrine dont tout trahit l'allure et les progrès*

Sœur Julienne était phtisique.

Six médecins l'ont reconnu et déclaré formellement»

C'est d'abord le Dr Lagorce, le médecin de la communauté, et qui dès les premiers jours n'a pas caché son sentiment.

Après lui, je l'ai vue à Sarlat, lorsqu'elle vint respirer l'air natal ; tout trahissait chez elle une diathèse imminente.

Le D* Pomarel, qui a suivi jour par jour lés progrès de la maladie, a pu préciser davantage la nature et l'étendue des lésions. Le Dr Pomarel a bien voulu mettre sous mes yeux le registre de l'infirmerie, pendant l'année 1889. A chaque page, nbiis trouvions le nom de Sr Julienne, et en regard les prescriptions variées, qui nous permettaient de reconstituer toutes les phases de la maladie et d'en suivre les progrès. Pendant une absence du Dr Pomarel, le Dr Peyrat, de Brives, avait fait appliquer deux vésicatoires à la religieuse, et avait porté le même jugement sur la nature de cette affection, et sa terminaison fatale.

Enfin, le Dr Marfan, de Gastelnaudary, et un médecin de Bordeaux, cousin de la Supérieure, avaient confirmé absolument l'opinion et les appréhensions de leurs confrères.

Le diagnostic ne pouvait donc être douteux.

D'après le témoignage de six médecins, d'après tous les symptômes que nous venons de relever : Sr Julienne était poitrinaire — d'après les lésions du poumon, surtout avec l'usure organique qui se faisait depuis de

longs mois, avec cette fièvre intense et continue, elle touchait au terme fatal. C'était une question de mois ou de jours.

ST Julienne pouvait-elle guérir? — Si nous nous plaçons sur le terrain de l'impossibilité absolue, mathématique, nous devons reconnaître qu'une démonstra-

tîon de ce genre est difficile. Peut-être qu'avec du temps, des soins, un changement de milieu, une reprise partielle au moins pouvait se concevoir.

Mais nous ne sommes pas des mathématiciens, nous sommes des médecins, et si nous parlons en cliniciens, en hommes d'expérience et de pratique, nous devons avouer que la guérison sortait de toutes les prévisions possibles. Une maladie de poitrine qui a envahi progressivement une économie, qui, depuis trois ans poursuit une marche fatale, qui a triomphé de toute résistance organique, ne s'arrête pas d'elle-même.

Mais nous disons plus :

A quelque point de vue qu'on se place, que l'on parle de possibilité relative ou de possibilité absolue, que l'on parle en mathématicien ou en médecin, une guérison instantanée, complète, qui, dans quelques secondes, effacera toute trace de la maladie, est abso-. lument impossible.

Le Dr Pomarel racontait un jour, dans une de ses visites, qu'il venait de voir une malade de Saintes, paralysée depuis de longs mois, qui avait été guérit subitement à Lourdes. Ce nom de Lourdes, prononct devant Sr Julienne, fit naître en son âme l'intinu persuasion qu'elle y serait guérie. Chose étrange ! cette assurance même lui était une raison suffisante d< n'exprimer aucun désir. Une religieuse, sa compagne

d'infirmerie, la pressait de faire ce voyage ; le médecin revenait quelquefois sur ce sujet, la Supérieure interrogeait la malade pour savoir si elle voulait aller à Lourdes. La Sœur, devant ces sollicitations répétées, paraissait indifférente.

Un Jésuite de Rouen, le P. Duponchel, qui était venu prêcher une retraite, et qui vint confesser la Sœur, le 14 août, à l'infirmerie, lui dit qu'elle devait se soumettre au désir de la Mère et se rendre à Lourdes. « Mais si j'y vais, dit-elle, je serai guérie. — Allez-y, » dit le Père, et le voyage fut décidé.

Cependant, le Dr Pomarel n'avait parlé de Lourdes que pour faire diversion aux préoccupations de la malade et de son entourage, mais il n'avait jamais pensé que la possibilité d'un pareil voyage pût même se présenter à l'esprit. Aux premières ouvertures qui lui furent faites, il ne crut d'abord qu'à un caprice de malade. « Si vous désirez aller en pèlerinage, dit-il, allez aux Grottes de Saint-Antoine, aux portes de Brives. » On essaye de l'y transporter couchée dans une voiture, elle revient très fatiguée.

Devant les instances répétées des religieuses, le médecin finit pourtant par se rendre. Mais il veut alors régler tous ses préparatifs de départ. Il exige un compartiment réservé, de première classe. Il veut accompagner la religieuse à la gare. Sr Julienne désire partir un samedi, jour consacré à la Sainte Vierge.

La veille, plusieurs dames de Brives avaient voulu la voir avant son départ et on l'avait portée dans la chambre où elle avait reçu sa mère à Pâques. Mais elle n'avait pu y rester que quelques minutes et il avait fallu la remettre au lit. Le soir, les religieuses viennent lui faire leurs adieux et lui donner leurs commissions pour Lourdes, mais elle ne peut leur parler, c'est à peine si elle les entend.

Le samedi, 1er septembre, on la descend à la chapelle. A 4 heures du matin elle fait la sainte Communion, soutenue par ses deux compagnes de route, la seconde sœur tourière et une dame de Brives qui lui avait offert de l'accompagner.

La sainte Communion c'était le Viatique : humainement parlant elle courait au-devant de la mort.

A la gare, où elle arrive en voiture pour prendre le train de 5 heures, le contrôleur la porte dans son wagon et la voyant si malade : « Elles sont folles, ditil, on ne devrait pas permettre pareille témérité. On ramènera certainement un cadavre. »

Elle reste jusqu'à Toulouse sans voix, à moitié évanouie. A Toulouse, on la dépose dans la salle d'attente.

Il y avait à ce moment le pèlerinage de Marseille. Mgr l'archevêque d'Alby, ému de pitié devant cette Sœur si malade, s'arrête pour la bénir, tous les pèlerins s'écartent d'elle avec respect et compassion. Une dame

lui mouille les lèvres avec de l'eau de Lourdes et cette eau semble la ranimer.

De Toulouse à Lourdes, le voyage est un peu moins pénible. Cependant, à la descente du train, la tourière du Carmel qui est venue au-devant des religieuses, recule effrayée en la voyant : « Nous ne l'aurions pas reçue dit-elle, si nous l'avions sue si malade » ; et en arrivant au Carmel on fait prévenir l'aumônier qu'il faudra probablement administrer une malade dans la nuit. La nuit fut en effet des plus douloureuses, les étouffements furent continuels.

Nous sommes au dimanche matin, 2 septembre. Sr Julienne n'a pu rien prendre ; on lui donne un peu de bouillon et la tourière du Carmel la prend dans ses bras et la porte dans une voiture.

« Elle ne reviendra certainement pas, dit-elle en la quittant. » Trois personnes l'accompagnent à la Grotte ; on la dépose sur un banc en la soutenant de tous côtés. Elle ne peut ni prier, ni penser ; elle est à bout. C'est à peine si elle jette un regard sur la Vierge.

Après quelques instants, un brancardier vient la chercher dans une petite voiture à bras pour la conduire à la piscine. Là, nouvel et dernier obstacle.

Le médecin de Brives hésitait à la laisser partir. Le conducteur ne voulait pas la monter dans le train. Les Sœurs du Carmel osent à peine la recevoir et les dames préposées à la piscine ne veulent pas la baigner.

« C'est une poitrinaire que vous nous conduisez, disent-elles, et au dernier degré ; nous ne baignons pas ces malades, nous ne faisons que les éponger. Il nous faut un ordre formel du médecin. »

On rappelle le consentement donné par le médecin de la communauté, on insiste. « Si vous le voulez disent ces dames, restez avec nous et prenez toute la responsabilité de ce que nous allons faire. »

On déshabille Sr Julienne qui est là immobile, sans voix, presque sans connaissance et toute couverte de sueur. On la soulève pour la plonger dans la piscine, et, au moment où elle touche l'eau, sa bouche s'entr'ouvre et ne se referme pas, le souffle expire sur ses lèvres ; sa pâleur est celle d'un cadavre. On la croit morte, on la retire aussitôt. L'eau n'avait pas encore touché le côté gauche de son corps. On la soutient, on la dépose sur la marche qui précède la piscine. Une anxiété cruelle pénètre les personnes qui l'entourent; on cherche à surprendre un signe de vie. A ce moment, ses joues se colorent légèrement, ses yeux s'entr'ouvrent, sa poitrine se dilate... elle se redresse et se tient debout. « Vous êtes mieux lui dit-on. — Mais oui, je me sens mieux ! » et subitement son regard s'éclaire, une vie nouvelle anime cette physionomie jusque-là morne, immobile et glacée. Sr Julienne refuse de s'asseoir; elle s'habille seule et bientôt elle veut marcher sans appui et retourner à la Grotte.

« Je sentais, dit-elle, que j'a vais la force et cependant je ne savais pas marcher. Je regardais mes pieds s'avancer et je me demandais s'ils étaient à moi.

» J'étais du reste étrangère à ce qui se passait autour de moi. En sortant de la piscine, la foule m'entoure, se presse sur mes pas ; j'avais peine à avancer. J'étais pourtant calme et j'ai pu arriver jusqu'à la Grotte où je suis restée une demi-heure à genoux en prières.

» Là, le prédicateur qui était en chaire, me désignant à la foule, lui dit : « J'allais vous parler de la puissance de Marie ; regardez celle qui passe, sa vue vous en dit plus que mes paroles. »

» On entonne le Magnificat et bientôt, pour me dérober à l'enthousiasme, à la curiosité des pèlerins, on me fait monter en voiture, on me ramène au Carmel. Je monte lestement dans cette voiture où j'agonisais naguère. Au Carmel, les tourières m'entourent, toutes les religieuses descendent au parloir pour me voir et je vais prier une demi-heure avec elles à la chapelle. Il est midi, je n'ai encore rien pris, je me mets à table et je fais le premier repas sérieux que j'eusse fait depuis un an. Depuis le mois de janvier, je ne prenais guère que du bouillon et du lait.

» Dans l'après-midi, je reviens à pied à la Grotte, mais il faut encore me ramener en voiture pour me soustraire à la foule qui me suivait et formait un cercle compact autour de moi. Le lendemain, je suis allée

voir le Dr de Saint-Maclou qui m'a auscultée, interrogée, examinée longuement. Il avait auprès de lui un médecin de Béziers, et tous les deux ont déclaré qu'ils ne trouvaient aucune trace de la maladie antérieure.

» Au moment de ma guérison, dans la piscine, je n'avais rien ressenti ; mais dans la journée, j'ai éprouvé de violentes douleurs, des contractions dans la poitrine. Mes pieds, déshabitués à marcher, ont enflé pendant quelques jours. Ce sont là les seules et dernières traces de ma maladie. »

Cependant à Brives, dans la communauté, on priait nuit et jour, on récitait le rosaire à la chapelle les bras en croix.

Le dimanche, on reçoit à midi une première dépêche qui laisse entrevoir la guérison et, le soir, le médecin en apporte une seconde qui dissipe tous les doutes. Le docteur de Lourdes télégraphiait à son confrère : (Nouvelles parfaites, envoyez opinion sur malade.)

Le vendredi, le Dr Pomarel va au-devant de la Sœur jusqu'à la première station ; il a hâte de vérifier cette guérison inexplicable et inattendue pour lui. H examine la Sœur, tâte son pouls, lui fait faire quelques pas dans le wagon... et devant l'évidence, il ne peut contenir son émotion, des larmes remplissent ses yeux.

Nous ne pouvons, en spectateurs impassibles, suivre

pendant de longs mois les drames intimes et poignants qui se déroulent devant nous. Nous sommes vulnérables par bien des points. Nous laissons une partie de nousmême dans notre vie professionnelle.

A la descente du train, à Brives, le docteur va chercher le contrôleur qui présidait au départ. Il recule stupéfait en voyant la religieuse pleine de force.

Une foule énorme remplit l'avenue de la gare et la Sœur n'ose pas descendre. On la prend dans une voiture pour la soustraire une fois encore aux ovations enthousiastes. Mais à la porte de son couvent, elle trouve la cour, la chapelle remplies d'une multitude compacte qu'elle a peine à traverser.

On entre à la chapelle et, pendant le chant du Magnificat, pendant la bénédiction, il faut ouvrir les rideaux de clôture que l'on n'ouvre que les jours de profession et de prise d'habit. La foule les aurait déchirés. Sr Julienne était agenouillée sur un prie -Dieu en avant des religieuses, elle pleurait d'émotion. Après la cérémonie, on se réunit à la salle de communauté. Devant toutes les Sœurs, le médecin, et l'aumônier, la miraculée refait le récit de sa guérison. U est neuf heures du soir quand on songe à lui faire prendre de la nourriture et du repos.

Quelle différence entre le départ et le retour, entre la miraculée du premier septembre et la malade de la veille !

Il faut reprendre ce récit dans ses lignes principales, pour bien fixer, au point de vue médical, l'enseignement qui s'en dégage.

Voilà une religieuse de 26 ans, dont la première jeunesse a été remplie par des manifestations lymphatiques accusées ; ophtalmie, inflammation chronique des paupières. Dans ses antécédents de famille, on trouve quelque tare héréditaire. Sa mère a souffert d'une coxalgie dans son enfance, elle est restée boiteuse.

Au mois d'août 1886, après un travail excessif, un emploi abusif de la machine à coudre, sœur Julienne est prise d'une bronchite insidieuse qui se prolonge pendant trois mois. L'air natal, le repos, les soins de tous genres effacent incomplètement cette première atteinte. Mais son économie, blessée dans ses sources, ne se relèvera jamais ; elle reste pâle, amaigrie, languissante.

Ce n'est pas une maladie accidentelle, c'est une poussée constitutionnelle; c'est un germe de phtisie qui a été déposé dans cette poitrine.

Le premier médecin ne s'y trompe pas. Les cinq médecins qui viennent après lui confirment, en le précisant, son diagnostic. Il n'y a pas une seule variante dans les divers jugements qui sont portés sur l'avenir réservé à cette Sœur.

La marche de l'affection est caractéristique. C'est d'abord à l'automne et puis au printemps, que les

poussées se renouvellent. Elles se rapprochent, elles deviennent plus graves.

La maladie prend les allures d'une phtisie à marche rapide, puis la lésion se localise au sommet droit. Il y a de la matité, des râles humides, des crachats caractéristiques, la fièvre est continue, la résistance à bout. Nous touchons au terme de ce drame pathologique. C'est une question de jours.

Et c'est alors qu'en une minute, en une seconde, tout s'efface. Cette poitrine, creusée par les tubercules, infiltrée et congestionnée dans toute son étendue, a retrouvé son intégrité. Il n'y a plus trace d'une lésion quelconque. Cet organisme épuisé, sans résistance, a repris son ressort, a retrouvé le libre jeu de ses fonctions. Il n'est question ni de transitions ménagées ni de convalescence. C'est un changement à vue, une véritable résurrection.

Six médecins avaient constaté la maladie.

Sept médecins constatent la guérison.

D'abord le Dr Pomarel qui s'opposait au départ de la Sœur, qui ne la croyait pas capable de supporter le voyage, va au-devant d'elle pour s'assurer qu'il n'est pas le jouet d'une fable.

Dans le récit que le Dr Pomarel envoie à son confrère de Lourdes, nous lisons : « Le cas de la sœur Julienne paraissait des. plus alarmants et des plus désespérés, lorsqu'il y a quelques semaines, cette jeune

Sœur me parla de son désir d'aller à Lourdes ; cela ne me parut pas bien sérieux ni d'une exécution possible ; je crus à une fantaisie de malade. Peu à peu cependant la manifestation du désir se renouvelant sans cesse, j'ai consenti à autoriser le voyage, en faisant accompagner la jeune malade par des personnes aussi intelligentes que dévouées... et le départ pour Lourdes s'effectuait le samedi matin, 31 du mois d'août... Vous savez le reste. »

Le Dr Pomarel ne se contente pas de donner un certificat. Il soignait en ce moment sa sœur gravemen malade : il part immédiatement avec elle pour Lourdes.

Il veut trouver le secret de ces guérisons merveilleuses qui surprennent et dépassent son intelligence.

Notre cher confrère n'a pas eu la consolation de ramener sa sœur guérie ; mais il nous a montré, par la spontanéité de sa démarche, que les esprits élevés savent mettre leurs actes en harmonie avec leurs convictions.

Le Dr Peyrat a vu la Sœur, le Dr de Saint-Maclou Ta auscultée avec soin ; je l'ai vue moi-même à diverses reprises. Personne n'a pu trouver dans ses poumons la trace même d'une simple congestion. C'étaient des poumons sur lesquels aucun souffle morbide ne semblait avoir passé.

Si j'avais écrit cette observation sous la dictée de la religieuse, j'aurais pu lui donner une portée plus haute,

montrer la main de Dieu bien visible dans la disposition de ces événements.

La maladie de Sr Julienne est bien facile à interpréter, sa vie est plus facile encore à écrire; elle est transparente comme le cristal. Il n'y a pas eu d'étape distincte dans son existence. A onze ans, elle entre à l'orphelinat. C'est la communauté. Elle n'en sortira plus, le souffle du monde n'a pu ni la ternir ni l'atteindre.

Sa première pensée, aussi loin que remontent ses souvenirs, appartient à Dieu. Elle entrevoit la vie religieuse dans cet éveil de sa raison ; à sa Première Communion, cette même pensée se grave plus distincte dans son esprit. Elle avait une tendresse particulière pour la Sainte Vierge, et plus tard, si elle ne peut satisfaire le désir le plus intime de son cœur, et s'enfermer dans le cloître, si elle doit, par ses fonctions, rester en contact avec le monde, c'est qu'elle doit aussi rendre publiquement témoignage des grâces exceptionnelles dont elle va devenir l'objet.

La maladie survient au moment où elle a fait le sacrifice de sa vie pour les pécheurs, elle y voit l'accom* plissement de son vœu, la réalisation d'un désir agréable à Dieu.

Et cependant, pendant trois ans de souffrances inin^ terrompues, dans des alternatives diverses, avec des rémissions partielles, elle a quelques moments de doute, sinon de défaillance. Il est plus facile de faire le sacri-

fice de sa vie sur le champ de bataille, que de s'immoler, victime volontaire, et d'assister, en pleine jeunesse, à la décomposition de son organisme, sous le poids d'une diathèse qui l'étreint.

Elle écarte longtemps la pensée d'un pèlerinage à Lourdes ; elle ne peut ni ne veut demander sa guérison. Si près du but, pourquoi revenir en arrière ? Pourquoi rester sur la terre quand le ciel s'entr'ouvre ?

« J'aime mieux, dit-elle dans son langage naïf, aller me promener en Paradis, que de courir encore dans les rues de Brives. »

Quand la Supérieure a parlé, elle se soumet. « J'irai à Lourdes, dit-elle, et je suis certaine de guérir. » Elle voit dans cet ordre l'expression absolue de la volonté de Dieu.

Dans ces natures simples et droites, qui toute leur vie n'ont poursuivi qu'un but, qui ont fait abstraction de leur volonté, de leur personnalité, qui ont dirigé leurs pas, sans résistance, dans le sillon tracé par une règle bien définie, vous ne trouvez pas de ressorts faussés, d'équilibre rompu, et cette tension nerveuse, résultat des luttes, des souffrances, du contact et des déceptions du monde.

En écoutant Sr Julienne faire le récit de sa guérison, j'étais frappé de sa parole claire, nette, de cette note toujours juste, qui venait souligner chaque fait.

« Ce récit, me disait-elle, je l'ai fait bien souvent.

Le lendemain de ma guérison, pendant quatre heures, debout, auprès de la Grotte, j'ai dû le répéter à tous les pèlerins de Nantes, de Niort et de Tours. Pendant plusieurs mois, je ne pouvais sortir dans les rues de Brives sans être interrogée. C'était une épreuve chaque jour renouvelée ; aujourd'hui encore, en vous répétant ce que j'ai dit cent fois, ces détails intimes que vous me demandez, j'éprouve une confusion à parler de moi, à livrer à la publicité ma personne et ma vie. Plus que jamais j'aspire à me cacher derrière les grilles du cloître.

Vous pardonnerez, ma chère Sœur, au médecin de votre famille, au premier médecin de votre jeunesse, de venir encore parler de vous ; de soulever le voile derrière lequel vous vouliez abriter votre vie, de se faire l'historien des faveurs divines qui vous ont été si largement départies; nous travaillons tous deux dans une préoccupation plus haute que toute préoccupation personnelle.

Vous êtes allée à Lourdes, vous avez demandé votre guérison pour rendre témoignage de la puissance, de la bonté de la Vierge Immaculée ; et moi je cherche à faire pénétrer, dans l'esprit des hommes de science ou des hommes du monde, des ignorants ou des incrédules, les convictions qui animent mon âme. Je rends aussi témoignage à la vérité, que j'ai eu le bonheur d'entrevoir en étudiant ces nombreux malades qui retrouvent la santé auprès de la Grotte de Lourdes.

Quand on poursuit ces enquêtes avec le concours de tous les médecins qui ont été mêlés à ces événements, quand une ville entière voit une religieuse, après trois ans de ma!adie,[sortir de son lit et reprendre sans transition, sans convalescence, ses occupations et son emploi, il faut laisser de côté les objections théoriques, la suggestion ou l'effet nerveux, et toutes ces solutions préparées d'avance, mais qui ne peuvent trouver ici leur application; il faut s'incliner et reconnaître les manifestations d'une puissance plus haute.

Du reste, nous le disions en commençant, ce n'est pas seulement la guérison de Sr Julienne qui vient confirmer la thèse que nous développons. Nous avons trouvé, en parcourant les Annales de Lourdes, le récit de trente guérisons semblables; aussi surprenantes, aussi instantanées ; appuyées par les certificats les plus explicites, et par les noms des médecins les plus autorisés.

Après avoir résumé, en quelques lignes, ces trent observations, nous montrerons quels enseignements se dégagent de cet ensemble de faits.

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