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CHAPITRE IX

l'hystérie a lourdes

Les hystériques des hôpitaux forment un type artificiel. — Les maladies nerveuses compliquées de maladies organiques. — Mme P. et Mme Tanneur, Drs Hergott, Rémy, de Nancy. — Les hystériques peuvent devenir poitx'inaires, — avoir des plaies, des tumeurs.

Lourdes offre un champ très vaste pour l'étude des maladies nerveuses.

On n'observe pas d'ordinaire le malade d'hôpital, type artificiel, exagéré ou créé, que les anthropologistes de l'avenir pourront étudier à côté d'autres types également factices. Sans doute, toutes les formes d'hystérie s'y donnent rendez-vous; mais vous observez surtout la femme qui porte le double poids de ses devoirs et de sa maladie; celle que la religion soutient et relève. Au milieu des souffrances les plus cruelles, vous constatez souvent chez elle des qualités morales, vraiment exquises.

A côté des formes légères, à peine accusées, vous avez les accidents les plus graves, vous avez toutes les notes de l'hystérie. C'est une clinique sans rivale et par le nombre et par la variété des sujets. Souvent, dans ce milieu, nous pouvons démêler les données

d'un problème qui n'est pas encore trop complexe et remonter jusqu'à la cause première des accidents morbides.

Ah ! je comprends qu'avec les clientes de Charcot, nous sommes dans un monde à part. Mais les hystériques de notre monde à nous, celles que nous côtoyons chaque jour, sont séparées seulement par des nuances, par une ligne de démarcation insensible, des limites de la vie commune.

Leur affection, suivant une expression déjà ancienne, particulièrement chère au Dr de Saint-Maclou, est décomposable. On peut analyser chaque symptôme, le détacher du groupe, l'étudier isolément. L'intelligence et la volonté s'exercent normalement, malgré l'existence de paralysies étendues. Dans certains cas, les organes des sens ou du mouvement sont seuls atteints. Plus souvent, l'estomac et d'autres viscères supportent en entier le choc des troubles fonctionnels.

Parfois l'économie n'est, pour ainsi dire, touchée qu'à la surface ; les manifestations du mal sont intermittentes, éloignées les unes des autres. Il faut une grande précision, dans l'examen et l'étude, pour interpréter tous ces phénomènes, les ramener à leur point de départ.

Nous observons à Lourdes la disparition d'accidents

nerveux comme on en observe à la Salpêtrière et dans

les hôpitaux ; mais nous faisons sur ces faits les plus

grandes réserves. Nous ne nous appuyons jamais sur eux pour faire la preuve d'une intervention surnaturelle.

Chez les femmes hystériques, nous rencontrons aussi des lésions organiques. Une hystérique peut se casser une jambe, elle peut devenir poitrinaire. Ses tubercules, sa fracture ou ses plaies sont soumis aux lois connues de réparation des tissus. Si une jambe se soude instantanément, même chez une hystérique, le résultat mérite d'être consigné.

Mieux que tous les raisonnements, l'observation suivante montrera quel caractère peut revêtir, à Lourdes ou dans l'atmosphère morale de Lourdes, la guérison d'un état nerveux compliqué de lésions organiques.

Mme A. P. a toujours été très impressionnable et a présenté de bonne heure des traces de nervosisme très accusé. A 16 ans, elle perd sa mère. Ce premier chagrin, qui ne laisse d'ordinaire à cet âge qu'une impression fugitive, détermine chez elle des hallucinations et des phénomènes de catalepsie. Elle se marie à 48 ans, et, deux ans après son mariage, à la suite d'une contrariété, les phénomènes hystériques éclatent dans toute leur intensité. Les hallucinations reparaissent; la léthargie et la catalepsie se succèdent sans interruption. Spontanément, la malade devient étrangère au monde extérieur et reste des heures entières dans un état d'insensibilité complète. Sa main, ses bras, sa tête conservent la position qu'on leur donne, et la rigidité est absolue.

Les fonctions de l'estomac se troublent, et des vomissements, répétés vingt ou trente fois par jour, apportent un trouble profond dans la nutrition. La famille justement

alarmée d'une perturbation aussi grave, dans la santé de cette jeune femme, tient à s'entourer des plus hautes garanties et des conseils les plus autorisés. On conduit la malade à Velpeau, en 1858. Celui-ci cherche, dans un traitement local, le remède à tous ces désordres; il garde la malade à Paris, en observation, et pratique des cautérisations. Ce traitement exaspère les accidents; la malade rentre chez elle sans amélioration, mais semble pourtant retrouver quelque temps après un calme relatif. On dirait que cette dépense nerveuse a épuisé ses forces, et il se fait une détente momentanée. La période de calme n'est pas de longue durée ; les accidents reparaissent.

La malade revient à Paris, et s'adresse à Jobert de Lamballe. Jobert pratique des cautérisations au fer rouge, cautérisations profondes, qui ont pour but de détruire tous les tissus malades. Ce traitement est aussi inutile que le premier. Quelques années plus tard, on fait un troisième voyage à Paris, où l'on consulte Nélaton. A cette époque, séduit par les espérances que nous faisait concevoir la méthode de Sims, j'avais conseillé àMme A. P. de s'adresser | au chirurgien américain, et de chercher, dans une opé- , ration nouvelle, un remède plus efficace. Nélaton détourna j sagement la famille d'une voie qui pouvait être périlleuse, et qui n'aurait pas eu un résultat utile. La malade revint une troisième fois de Paris, sans guérison, sans amélioration, découragée, désillusionnée. Quelques années s'écoulèrent dans cette triste situation.

La famille, désolée, voulut tenter un dernier essai.

La réputation de Courty était arrivée jusqu'à nous. De tous les côtés de la France, les malades se dirigeaient sur Montpellier. Mme A. P. part pour cette ville. De nouveaux accidents s'étaient, du reste, développés chez elle.

Depuis longtemps, une suppuration continuelle, abondante, indiquait que la lésion constatée dès le début avait évolué et que la métrite avait pris un caractère nouveau,

une gravité plus grande. Il y avait quinze ans que la malade était en traitement. Elle arrive à Montpellier en novembre 1873, et reste cinq mois dans une maison de santé. Gourty met tout en œuvre : dilatation avec l'éponge, cautérisation, curage. Rien ne réussit ; la maladie s'aggrave. A la fin, Courty, découragé, reconnaît que le mal est au-dessus de ses forces. Il s'excuse des souffrances inutiles qu'il a infligées à la malade, et sa parole, trahissant sa pensée, il laisse deviner à cette malheureuse femme que son affection est absolument incurable.

Mme A. P. rentre chez elle en mars 1874. Bien des années se sont écoulées depuis le début de la maladie. Toutes les célébrités ont été consultées, tous les traitements mis en œuvre, et cependant chaque jour le mal progresse. Elle ne peut plus se tenir debout ; elle marche appuyée sur deux bras et toute courbée. Ses douleurs sont continuelles, atroces. L'écoulement, toujours plus abondant, d'une suppuration verdâtre, a déterminé des érosions, des brûlures à la peau. Tous les soins, toutes les précautions ne peuvent remédier à ces accidents.

Pendant le séjour de Mme A. à Montpellier, une malade, également en traitement chez Courty, l'avait engagée un jour à visiter une chapelle appartenant aux Jésuites, où se trouvait une statue de Notre-Dame de Lourdes. La distance était grande. Malgré sa fatigue, elle avait fait ce pèlerinage avec une grande foi et une grande confiance. Le souvenir de l'impression qu'elle éprouva auprès de la statue de la Sainte Vierge, lui est toujours resté présent. Elle ne peut encore en parler sans émotion. Avant de quitter Montpellier, elle voulut faire une neuvaine dans cette chapelle et se consacrer spécialement à Notre-Dame de Lourdes.

Quelque temps après, une de ses cousines, sourde de naissance, qu'elle affectionnait beaucoup, lui demande de l'accompagner à Lourdes. Elle fait part de ce projet à son

mari, mais celui-ci y oppose un refus absolu. C'est une folie, dit-il ; la prudence la plus élémentaire défend d'agir ainsi. Il finit pourtant par se rendre. Elle part et arrive à Lourdes, le 22 août 1874. Elle sait qu'elle ne doit pas guérir, qu'elle a une maladie incurable ; elle ne demande pas la santé. Ce qu'elle demande, c'est la résignation aux souffrances, la force de les supporter, la guéridon de sa cousine, la conversion des siens.

Elle croit si peu à sa guérison que, pendant les trois jours qu'elle reste à Lourdes, elle ne prend pas un seul bain. Le dernier jour pourtant, sur les instances de ses amies, elle consent à boire un verre d'eau, mais toujours dans la même disposition d'esprit. Elle repart de Lourdes et arrive chez elle horriblement fatiguée. Son mari vient la rejoindre, très préoccupé des suites de ce voyage. Il lui demande de ses nouvelles ; elle secoue la tête : « Rien n'est changé dans mon état. — Si la Sainte Vierge t'avait guérie, reprend M. A., je l'en aurais remerciée tous les jours de ma vie. » Elle se couche en conservant cette pensée : Mon mal est absolument sans remède.

Le lendemain, elle se lève, marche sans fatigue, va, vient, sans aide et sans appui, visite ses colons et ses fermiers d'un pas assuré. Ces derniers, accoutumés à la voir, depuis de longues années, avec l'empreinte de la souffrance et de la maladie, courbée, pliée en deux, portée plutôt que soutenue, la regardent avec la plus grande surprise. Les membres de la famille, partagés entre la crainte et l'espérance, n'osent encore s'abandonner à la joie que leur cause ce changement inespéré ; quant à elle, elle est inconsciente du résultat que tout le monde constate. Cependant il faut se rendre à l'évidence. Non seulement ses fonctions ont repris en un instant leur jeu, leur intégrité, mais encore cette suppuration qui, depuis des mois et des années, indiquait qu'une plaie profonde étendait chaque jour ses ravages, s'était tarie du soir au matin.

Cette plaie, qui fournissait un écoulement abondant, que trois et quatre serviettes avaient peine à étancher, que tous les traitements n'avaient pu modifier, qui s'aggravait même par les efforts faits pour en arrêterle développement, cette plaie s'était cicatrisée tout à coup.

La malade, au moment de son coucher, était réduite au dernier degré de l'épuisement et de la faiblesse. Elle se réveillait transformée, animée d'une vie nouvelle. Ainsi, en un instant, s'était évanouie une maladie qui durait depuis seize ou dix-huit ans, qui se compliquait d'accidents matériels, visibles et palpables, qui s'était préparée lentement par un ébranlement de toute l'économie ; en un instant la malade retrouvait tout ce qu'elle avait cru perdu 1

Depuis lors, quatorze ans se sont écoulés. L'épreuve du temps est décisive ; nous n'avons pas eu une seule rechute. Mme A. n'a eu besoin ni de traitements ni de soins ; elle a été rendue à la vie commune, ne conservant que le souvenir de ses souffrances passées. Si je n'étais pas médecin, je ferais ressortir tout ce qu'il y avait de généreux et de grand dans cette âme brisée par la souffrance, qui, dans un élan sublime, s'oubliait elle-même pour ne demander que la résignation et prier pour les autres, pour la conversion de ceux qu'elle aimait. Si je n'écrivais que pour des médecins, j'aurais pu donner bien des détails techniques, bien des indications précises, qui caractériseraient suffisamment les lésions matérielles dont j'ai fait mention. Rappelons-nous que déjà, en 1858, Velpeau croyait trouver

dans la lésion d'un organe, l'explication de cet ébranlement général, qui se traduisait par des troubles nerveux de tout geure. Après Velpeau, les D" Jobert, Nélaton et Gourty, c'est-à-dire les hommes les plus considérables de la médecine contemporaine, ont suivi pas à pas l'évolution de cette métrite qui avait fini par altérer les fibres de l'organe, et se compliquait du côté de la muqueuse, de plaies, d'ulcérations, etc..

Avec des hommes d'une autorité aussi considérable» le diagnostic ne peut être un instant mis en doute. Je n'ai pas à l'établir ; je ne dois pas insister davantage sur la nature des lésions.

Mme A. P. est la fille d'un ancien député, la sœur d un membre du Sénat. Dans le milieu élevé où elle a vécu, milieu aussi attentif qu'éclairé, tous les détails de cette longue maladie ont été notés, relevés avec

soin. Dans le récit que je viens de faire, j'ai pu laisser dans l'ombre des points secondaires ; mais je n'ai pu altérer la physionomie générale de cette observation, qui a laissé dans mon esprit une empreinte ineffaçable. Du reste, dans la famille, dans l'entourage de Mme A., l'évidence de sa guérison s'est imposée avec une telle clarté, que personne n'a eu un moment de doute. Quand on a vu, pendant des années, une personne aimée plier sous le poids de la douleur et que soudain, elle retrouve sous vos yeux, force, santé, jeunesse; quand on est témoin de ces transformations subites,

complètes, l'esprit n'hésite pas, il s'incline devant la , réalité des faits.

Cette observation est des plus importantes. Elle nous montre que les maladies nerveuses se présentent sous des aspects bien divers. La femme du monde ne ressemble pas aux malades de la Salpêtrière, et les malades de Lourdes, prises dans toutes les conditions de la vie sociale, offrent des nuances infinies, mais ne subissent pas les conditions de déchéance que l'on observe dans les hôpitaux. Elles sont souvent affectées de lésions matérielles qui se rattachent, effets ou causes, aux grandes perturbations de l'action nerveuse, et ces lésions, atrophies, plaies, tumeurs, ne peuvent s'effacer ou se cicatriser en un instant.

Chez nos malades, on observe souvent les qualités les plus éminentes et les plus exquises. L'esprit et le cœur ne subissent pas l'impression des troubles physiques. On dirait même qu'au milieu de ces luttes, de ces souffrances, les qualités morales s'élèvent au-dessus du niveau moyen.

Rejeter en bloc, sans examen, toutes les affections nerveuses, les déclarer impropres à une étude scientifique, nous semble une erreur doctrinale. Chaque fait a sa physionomie, renferme son enseignement, peut conduire à des conclusions différentes. Chaque fait mérite une discussion séparée.

Les médecins qui n'ont voulu voir, dans les guérisons

de Lourdes, que des guérisons de maladies nerveuses, ont commis une erreur manifeste dont nous fournissons chaque jour la preuve. Ceux qui rejettent toutes les maladies où l'élément nerveux joue un rôle plus ou moins prépondérant, laissent de côté des faits souvent très importants et qui méritent bien de prendre place dans nos Annales.

L'observation que nous venons d'écrire est bien intéressante au point de vue des conditions dans lesquelles le fait s'est accompli. On a cherché le secret des guérisons de Lourdes dans l'eau de la fontaine, dans l'action des piscines, dans une impression, dans un effet de suggestion, dans la confiance qui anime les malades, dans la foi qui les soutient et les inspire, dans l'entraînement de ces foules qui se pressent et se succèdent pendant les grands pèlerinages. Pourtant voilà une malade qui ne prend pas un bain, qui jusqu'au dernier jour ne boit pas une goutte d'eau, qui n'est pas venue à la Grotte pour elle, mais pour accompagner une de ses parentes, qui n'attend ni ne demande sa guérison, et qui, le lendemain de son retour chez elle, se trouve subitement guérie. Ce changement merveilleux s'opère d'une façon inconsciente. Les parents constatent les premiers ce phénomène .nespéré.

Répétons-le : en présence de ce résultat, toutes les théories étagées pour expliquer les guérisons de Lourdes croulent et s'effondrent.

Inutile de chercher, ici, l'hypnotisme et la suggestion, l'effet moral, des conditions physiques d'un ordre quelconque; notre malade, par la volonté, la pensée, l'espérance ou le désir, est restée absolument étrangère à sa guérison.

L'observation que je viens de résumer a été prise sur une malade de ma clientèle; malade que j'ai Suivie pendant plusieurs années, notant et étudiant axrec soin tous les symptômes qui se déroulaient sous mes yeux. Ce fait est resté bien vivant dans mes souvenirs. Il a tenu en éveil toute ma sollicitude et, dans sa longue histoire, je retrouve les noms les plus considérables de la médecine contemporaine.

Je ne pouvais prévoir, quand je commençais à soigner Mffle A. P., quel serait le terme d'une affection sur laquelle tous les traitements restaient sans effet ; mais je n'aurais jamais cru qu'une lésion aussi ancienne, aussi profonde, guérirait et disparaîtrait en quelques instants j qu'une constitution, usée par la souffrance, retrouverait sans transition son équilibre et ses forces. J'étais au début de ma carrière, plein de confiance dans la puissance de mon art, mais en même temps bien renseigné sur la force des obstacles que le mal y oppose souvent, et si l'on m'eût parlé de Lourdes et de ses guérisons, je n'aurais pas même compris qu'un rapprochement fût possible entre une affection aussi grave et un moyen aussi simple.

La guérison de Mme A. P. ne fit pas sur moi l'impression qu'elle aurait dû faire. Je constatais les résultats, j'en acceptais les bénéfices, je ne voulais pas conclure, je ne voulais pas entrer dans un domaine qui n'était pas le mien, dans une voie inconnue. Un de mes confrères, homme d'esprit, me disait : « Prenez-garde ! ne vous engagez pas dans cette voie; si vous y mettez le petit doigt, vous y passerez tout entier. » Je n'y mis pas le petit doigt. Que de médecins agissent de même ! Ils reconnaissent la réalité du fait, mais ne veulent pas remonter jusqu'à sa cause. Pas plus que moi, ils ne veulent conclure.

Plusieurs années après l'événement de 1874, me trouvant à Lourdes pendant le pèlerinage national, je Vis entrer dans le Bureau des médecins une malade qui venait d'être guérie à la piscine, et racontait en termes nets, précis, tous les détails de sa guérison. Le fait était visible, palpable. Ce jour-là, je compris, et j'arrivai jusqu'à la conclusion. Il ne suffit pas toujours d'un miracle pour déchirer les voiles et soumettre notre esprit. La foi est un don du ciel, mais c'est un don que la volonté doit accepter.

La guérison de Mme Tanneur, que nous avons observée pendant le pèlerinage national de 1889, peut prendre place à côté de l'observation précédente.

il/1116 Tanneur, de Nancy, phtisique et névropathique, guérie à Lourdes, le 22 août 4889.

J'interrogeai longtemps cette femme, sans pouvoir relier entre eux les symptômes qui devaient caractériser sa maladie. Je ne trouvai, ni dans sa constitution, ni dans ses antécédents, l'explication de tous les désordres qu'elle accusait. Il m'était impossible de reconstituer sur les bases qui m'étaient fournies une entité morbide.

Cependant, les certificats délivrés par ses médecins étaient formels. Le Dr Hergott, de Nancy, déclarait qu'elle était atteinte d'une affection pulmonaire et d'une affection utérine. Le Dr Remy, plus explicite, disait qu'elle avait des tubercules aux poumons et des métrorhagies. La physionomie de cette femme portait les traces d'une cachexie réelle. Ses yeux caves, ses traits altérés, sa maigreur extrême, sa parole éteinte, tout indiquait une usure organique profonde. La phtisie semblait démontrer une tare héréditaire, et cependant ses antécédents ne m'apprenaient rîen.

Elle appartenait à une famille nombreuse ; sa mère avait eu 14 enfants, 9 sont vivants et bien portants. Elle a encore son père, vieillard de 89 ans. Dans son enfance, dans sa jeunesse, elle n'a eu aucune maladie sérieuse. A dix-neuf ans, elle se marie; elle a 4 enfants. Elle devient veuve après huit ans de mariage. Son mari reste

malade pendant deux ou trois ans. La gêne entre à son foyer, elle supporte seule tout le poids du ménage; mais ni les chagrins ni la fatigue n'altèrent sa robuste santé.

Elle se remarie après cinq ans de veuvage, et, à partir de ce jour, commence pour elle un drame mystérieux, qui, dans un mois ou deux, va ruiner sa constitution et atteindre, dans ses sources, la vie de cette femme.

Elle a épousé un monstre, et, huit jours après son mariage, nous la trouvons couchée dans un lit d'hôpital, où l'ont conduite les mauvais traitements, des sévices de tous genres, que la plume se refuse à décrire. Elle quitte l'hôpital, pour reprendre sa place au foyer domestique ; mais, au bout de six semaines, ses voisins euxmêmes, indignés de la situation épouvantable faite à cette femme, élèvent la voix; la justice s'émeut, et son mari est condamné à cinq ans de prison.

Impossible de dire à quelles humiliations elle fut réduite durant le cours des débats judiciaires. Elle était obligée de mettre à nu ses plaies les plus intimes. Dès ce moment, sa santé est irrévocablement perdue, et avec la maladie, la misère vient l'éprouver rudement. Nous demandons d'ordinaire aux conditions physiques la raison de ces grands ébranlements, qui ruinent la santé, mais les commotions morales usent et tuent plus sûrement encore. Mme Tanneur se couche pour ne plus se relever; toutes ses fonctions sont troublées; des

hémorrhagies se déclarent, des vomissements se ré' pètent chaque jour; elle cesse d'assimiler.

Dans ces conditions, l'idée du suicide hante souvent son esprit. Elle serait morte sans le secours, les consolations d'un membre des conférences de Saint- Vincent de Paul, sans les dames de charité, qui la visitent une ou deux fois par semaine. Mgr Turinaz, évêque de Nancy, qui aime à connaître par lui-même, à consoler ses pauvres, vient chez elle, l'encourage, la bénit. Cette visite fit le plus grand bien à ce cœur ulcéré ; dès ce jour, les personnes qui s'étaient retirées de la pauvre femme, encouragées par un exemple venu de si haut, reprirent le chemin de sa demeure.

Depuis cinq ans, cette femme avait des crises nerveuses, des évanouissements prolongés, une telle faiblesse dans les membres inférieurs, qu'elle ne pouvait se tenir debout. Une toux fréquente, accompagnée d'hémoptysies, semblait indiquer que la phtisie allait être le terme prochain d'une existence si compromise. Le Dr Hergott n'a pas voulu prendre sur lui la responsabilité du voyage à Lourdes. Trop pauvre pour faire les plus petites avances, Mme Tanneur a reçu d'une personne de Nancy le moyen d'effectuer son pèlerinage. A son arrivée, elle ne pouvait se soutenir, même avec ses béquilles. Portée sur un brancard, elle perdait connaissance à la moindre secousse; à sa première visite à la Grotte et aux piscines, elle ne voit, elle

n'entend rien ; elle a perdu tout sentiment. Et cependant, au sortir de l'eau où l'on vient de la plonger, elle se lève, elle marche, elle va prier longtemps à la Grotte, elle rentre à pied à l'hôpital où elle prend place à la table commune. C'est une véritable résurrection. A 1 auscultation, nous ne trouvons à la poitrine aucun signe suspect; elle est d'une maigreur extrême, mais elle a retrouvé tous ses moyens. Ses membres, ses organes ont repris leur jeu, leur action.

Le diagnostic, dans ce cas, était particulièrement délicat, et je cherchai longtemps avant de pouvoir suivre la filiation de tous ces symptômes. Mgr l'Archevêque de Gagliari assistait à mon interrogatoire ; il se rendait parfaitement compte de mon embarras. Mais lorsque je trouvai, dans les épreuves de cette femme, le fil conducteur qui devait me guider, il suivit comme moi, avec le plus vif intérêt, tous les détails de ce drame pathologique. C'est ainsi qu'il nous faut sou^ vent nous élever au-dessus des considérations physiques qui tendent à nous absorber et interpréter les causes morales pour surprendre le secret des maladies. Singulières maladies nerveuses, dans tous les cas, que celles qui peuvent nous conduire ainsi à la phtisie et à la mort, et qui revêtent la forme des plus graves diathèses !

La maladie de Mm* Tanneur devait son intérêt aux conditions morales qui avaient présidé à son dévelop-

pement ; les données anatomiques, les lésions organiques étant insuffisamment établies. Mais il importait avant tout de mettre au jour la valeur de ces conditions morales; une enquête était nécessaire. Mgr Turinaz, évêque de Nancy, a bien voulu se charger de cette enquête ; elle a été conduite avec beaucoup de soin et elle a donné des résultats contradictoires.

Les médecins n ont pas varié dans leurs affirmations. En l'absence du professeur Hergott, le Dr Remy a examiné avec soin Mme Tanneur. Il a déclaré ne plus constater la maladie intérieure (la maladie de poitrine), l'état grave de faiblesse, le délabrement complet qu'il avait reconnu avant le voyage de Lourdes.

Dans le voisinage de Mme Tanneur (les pauvres sont entre eux des juges sévères et peu bienveillants), on prétend qu'elle exagérait sa misère et ses infirmités, qu'elle déclarait souvent qu'elle était mourante et que, le lendemain, elle se levait et pouvait se tenir debout. « En résumé, dit Mgr Turinaz, je crois que la femme Tanneur parle beaucoup, qu'elle s'est attirée des antipathies, qu'elle a pu exagérer par moments soit son état d'indigence, soit son état de maladie ; mais il a été prouvé que sa conduite était très régulière, qu'elle a élevé avec beaucoup de soins et de dévouement ses deux enfants, qui lui font grand honneur. »

Ces renseignements ne nous paraissent infirmer en rien l'intérêt que présente cette guôrisoo. Sans doute,

dans cette longue maladie, il a dû y avoir des reprises partielles et aussi des moments plus difficiles. L'esprit un peu affaibli de Mme Tanneur a pu parfois exagérer la gravité de tous les symptômes ; elle a pu croire qu'elle allait mourir. Ses voisins, témoins de sa vie habituelle, ne partageaient point ses alarmes et s'étonnaient de l'intérêt qu'on lui témoignait dans les milieux élevés et dans les sociétés de charité. De là un mélange d'envie et d'antipathie, qui entretenait autour d'elle une certaine méfiance. Mais cela ne prouve nullement qu'elle n'a pas mené depuis cinq ans une existence misérable, et qu'il ne se soit point développé chez elle des germes de phtisie, ainsi qu'une cachexie profonde, qui avait fini par compromettre sa vie. Cette guérison est importante à conserver dans le cadre des maladies nerveuses, compliquées de lésions organiques.

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