CHAPITRE X
l'hystérie a lourdes
Le miracle expérimental et les guérisons de Lourdes. — Céleste Mériel, depuis sept ans à la Salpêtrière : sa guérison dans la piscine. — Théorie moderne de l'hystérie et du miracle. — Une morphinomane inutilement traitée pendant deux ans. sa guérison à Lourdes.
Mais à côté de ces grands états morbides dans lesquels tous les éléments de dissolution se trouvent réunis, nous rencontrons des guérisons de maladies nerveuses sans aucun mélange de lésions organiques. Ces guérisons ont servi de thème à toutes les objections de nos adversaires. On n'a plus voulu voir autour de la Grotte que des hystériques et des troubles fonctionnels.
On a fait des miracles dans les hôpitaux. La célèbre Etcheverry, une pensionnaire de la Salpêtrière, a reçu l'ordre de guérir d'une paralysie nerveuse, au moment d'une cérémonie du mois de Marie. La paralysie a disparu à l'heure voulue.
On a fait des miracles ! S'il n'y en avait pas d'autres à Lourdes, je n'aurais pas pris la plume pour écrire le récit de ces guérisons.
Toutes ces paralysies hystériques, qui s'effacent avec l'hypnotisme ou la suggestion, semblent marquer le
dernier degré de la puissanee de la nature ou de l'art. Nous les observons aussi ; nous voyons ces paralysies s'effacer sous nos yeux ; mais nous ne tenons pas compte de ces résultats.
Là où s'arrête l'action de l'homme, commence à peine l'action surnaturelle. On arrive, dans les hôpitaux, à la limite des forces physiques; on ne les dépasse pas.
La guérison de Céleste Mériel est plus remarquable que celle d'Etcheverry. Le miracle expérimental n'est qu'un jeu à côté de ce fait étrange et cependant ce fait nous ne le citons que pour mémoire.
Pour nous, il n'autorise aucune conclusion.
Céleste Mériel, âgée de 34 ans, vient de l'hôpital de la Salpêtrière. Elle porte un certificat du Dr Falret, daté du 18 juin 1888, qui déclare « qu'elle est atteinte de surdi-mutité, et que son état ne l'empêche pas de se déplacer », Ce certificat est un modèle en son genre, il respecte absolument le secret professionnel. Il n'est besoin ni de titre ni de diplôme pour constater qu'une malade est sourde, qu'elle ne parle pas, et pourtant qu'elle peut monter en wagon sans danger pour sa vie.
Les guérisonsde Lourdes inspirent un tel effroi, qu'à ce seul nom, la plume, la main et la pensée hésitent che2 les plus vaillants. Mais qu'avait donc Céleste Mériel? Veut-on nous tendre un piège ou veut-on éviter un
rapprochement entre une maladie organique bien cons tatée et une guérison impossible à récuser? Il ne dépendra pas de nous de soulever le voile qui nous cache l'impression de nos confrères. Depuis 8 ans, ils donnent des soins à cette femme, et depuis 8 ans, ils doivent avoir une opinion bien arrêtée sur sa maladie.
Céleste Mériel nous dit qu'elle s'est mariée en 1878. Deux ans après, elle fut trouvée le matin dans son lit sans connaissance, dans un état comateux, le côté gauche paralysé, la bouche fortement déviée. Il n'y a pas chez elle de signes prédominants d'hystérie mais son histoire est celle de beaucoup de ménages parisiens. A peine mariée, les épreuves, la gêne deviennent les hôtes habituels du foyer; son mari la délaisse, sa santé subit une atteinte profonde, et une première attaque amène une paralysie qui paraît sans remède.
Il faut frapper à la porte de l'hôpital. Elle est soignée deux ans à l'hôpital Necker, dans le service du Dr Rigal. Tous les remèdes restent sans résultat ; elle est placée comme incurable à la Salpêtrière, dans le service du Dr Gharcot, au mois d'octobre 1882. Une nouvelle attaque, survenue deux ans plus tard, lui fait perdre la parole. Son économie, ébranlée par ces secousses successives, se détériore chaque jour. Une double otite, accompagnée d'un écoulement abondant, indique l'usure organique qui va en s'accentuant. Cette otite amène une double perforation du tympan et une surdité très
prononcée. C'est dans ces conditions que la malade arrive à Lourdes, paralysée du côté gauche, n'entendant pas et ne parlant pas. A l'hôpital où on la recueille, on la prend pour une idiote. De fait, elle est étrangère à tout ce qui se passe autour d'elle, elle ne peut se mouvoir; son œil vague et sans intelligence ne trahit aucune impression. On la porte à la Grotte et à la piscine.
Après un premier bain, elle se redresse sur ses jambes, pose ses béquilles et marche sans appui ; elle rentre dans la salle des malades et ne peut manifester que par signes la joie que lui cause cette première guérison. Cette guérison pourtant ne soulève autour d'elle aucun enthousiasme, tant elle est restée jusquelà étrangère à la vie, au mouvement général de la salle.
On la reconduit à la piscine une seconde fois, et la parole kii est rendue. Elle vient nous rendre compte dans le Bureau des constatations, de l'heureux changement observé sur elle.
Elle commence, dans un monologue ininterrompu, le récit de ses souffrances. D nous est absolument impossible de l'interroger, sa surdité est absolue. Nous ne pouvons communiquer avec elle que par écrit, en lui faisant lire quelques mots. Dans ces conditions, il est impossible de reconstituer son observation, surtout avec le certificat en deux lignes qui lui a été délivré.
Nous renonçons donc à poursuivre une enquête impossible et lui donnons rendez-vous au lendemain, sans espoir pourtant de pouvoir arriver à asseoir un jugement sur ces données. Le lendemain, elle revient, marchant librement, s'exprimant parfaitement bien et entendant d'une façon normale. Du mardi au jeudi, une vraie résurrection s'est opérée en elle ; et la dernière infirmité guérie a laissé une preuve irrécusable, une marque ineffaçable de sa nature et de sa cause.
On peut aisément dire d'une paralysie, qu'elle est fonctionnelle et sans lésion matérielle, d'un mutisme, qu'il est hystérique. Mais, lorsque pendant des années une suppuration profonde et répétée a profondément désorganisé les organes si délicats de l'ouïe, détruit de plus les deux tympans et supprimé l'audition, on ne peut parler de troubles nerveux ; la maladie porte sa signature et la lésion se touche du doigt.
Lorsque Céleste Mériel s'est présentée devant nous, le mercredi, absolument sourde, nous avions avec nous le Dr Henri Martin, d'Orléans, ancien chef de clinique des Sourds-Muets de Paris, bien familiarisé avec l'étude des maladies de l'oreille. Il a examiné longtemps les deux conduits auditifs de cette femme, il a constaté la perforation des tympans, les altérations, les boursouflures des bords. Du reste, Céleste Mériel, bien habituée à toutes les expériences, à tous les examens de ce genre, s'est empressée d'elle-même de
fermer la bouche et le nez et de souffler fortement; l'air expiré passait avec bruit par les oreilles.
Le lendemain, elle entendait parfaitement le mouvement d'une montre à 30 centimètres de distance et au milieu de tout le bruit de la clinique. Elle répondait sans effort, sans difficulté, à toutes les questions qui se croisaient autour d'elle. L'état anatomique de ses oreilles n'était pourtant pas modifié. Les tympans étaient toujours perforés, mais la fonction était rétablie. Une vie nouvelle semblait animer la physionomie de cette femme jusque-là si morne, si terne. Elle répondait à toutes les questions avec une vivacité, une intelligence, une netteté dans l'expression et la pensée, qui surprenaient également. Cependant, que n'avait-elle pas souffert depuis huit ans? Au lendemain de son mariage, abandonnée par son mari, séparée de son enfant, jetée sur un lit d'hôpital, elle avait vu, alors qu'elle n'avait pas encore trente ans, les portes de la Salpêtrière se refermer sur elle.
Depuis six ans dans cet hospice, elle avait été ballottée de service en service, soumise sans résultat aux médications les plus diverses. A plusieurs reprises, on avait essayé de l'hypnotiser, mais toujours sans résultat, car elle était étrangère au monde extérieur. Elle était là sans mouvement, sans voix, sans oreille. Son intelligence survivait seule en elle, et ne pouvait lui servir qu'à comprendre l'étendue de son malheur.
Cette pauvre femme» dont le cœur était fermé à toute espérance humaine, venue à Lourdes sans une amie, sans une parole d'encouragement, déposée sur un lit, comme un être privé de raison, venait de ressaisir santé, force, jeunesse, espérance, de renouer le fil rompu de son existence. Son histoire est bien intéressante, non seulement pour le médecin, mais pour tous ceux qui, s'élevant au-dessus des conditions matérielles delà vie, cherchent dans le secret des cœurs le secret des grâces et des faveurs dévolues à chacun.
On le voit, la guérison de Céleste Mériel laisse bien loin toutes les guérisons de nos hôpitaux. Le résultat est autrement net, saisissant. Si, pendant son séjour à la Salpêtrière, on avait obtenu sur cette malade une modification aussi profonde, une semblable résurrection, cette observation eût été consignée dans tous nos recueils, dans tous nos journaux de médecine. A Lourdes, nous la laissons dans le groupe des maladies nerveuses. Elle nous paraît insuffisante pour établir la preuve d'une action surnaturelle.
Au milieu des hystériques, une jeune fille se présente avec le cachet des maladies nerveuses. Nous avons pourtant beaucoup de peine à établir la nature des accidents qu'elle nous signale. En l'écoutant, nous nous rappelons involontairement cet adage : « Quand une femme vous parle, écoulez-bien ce qu'elle vous dit,
mais cherchez surtout ce qu'elle vous cache. » Ce qu'elle nous cache, il n'est pas toujours facile de le deviner. La jeune fille nous vient en aide.
Depuis deux ans et plus, elle prend chaque jour de la morphine à haute dose (jusqu'à 50 et 60 centigrammes en injections). Cette passion funeste a résisté à tout. Mais la morphinomane a trouvé, à Lourdes, une force qui lui était inconnue. Elle a jeté sa seringue, depuis deux ou trois jours, elle s'est privée de morphine. Sa résolution paraît inébranlable. L'avenir nous dira si elle l'a véritablement été. Un tel triomphe, remporté sur une habitude aussi tyrannique, méritera alors d'être consigné.
Les adeptes de l'hypnotisme reconnaissent qu'ils n'ont pas grande action sur les morphinomanes. Le Dr Luys nous dit que chez elles, les réactions du système nerveux sont infidèles et les suggestions peu durables. Le sujet obéit tant qu'il est à l'hôpital, mais, une fois dehors, il revient à ses inévitables pratiques. A l'hôpital même, il trouve toujours moyen de tromper la surveillance la plus active.
La résolution de notre morphinomane paraissait inébranlable. Nous n'avions néanmoins aucune confiance dans sa parole. On ne triomphe pas en un instant d'une habitude aussi tyrannique.
Six mois après, le 16 mars 1890, cette jeune fille nous écrivait :
« La morphinomane que vous avez vue à Lourdes, le 22 août dernier, est heureuse de venir vous dire aujourd'hui que sa guérison est complète, et que Notre-Dame de Lourdes a daigné la délivrer de sa funeste passion. La piqûre que j'avais faite avant mon départ de Bordeaux, le 19 août, a été la dernière. Depuis ce temps, je n'y pense plus que pour remercier Dieu qui m'a si misérioordieusement retirée de l'abîme.
» Je vous envoie, Monsieur, la pièce à conviction, la seringue de Pravaz qui me servait, et que je vous prie de déposer en ex-voto à la Grotte. Notre-Dame de Lourdes m'a guérie du plus difficile, mais elle ne m'a point enlevé mes autres souffrances, en particulier une maladie intérieure qui s'aggrave chaque jour, pour laquelle je vais subir une opération des plus dangereuses, »
C'était, en effet, ces souffrances intolérables qui avaient nécessité l'emploi de la morphine. Et, chose bien importante à noter, notre malade avait renoncé à cette morphine alors que ses douleurs devenaient chaque jour plus pénibles et plus continues.
Mlle X... a bien voulu me communiquer tous les détails de sa longue et intéressante observation.
En 1885, à la suite de violentes névralgies, son médecin commença l'emploi des piqûres. L'année suivante, elle se trouvait à la campagne et le médecin, qui ne pouvait la voir chaque jour, lui conseilla de faire elle-même quelques injections quand les souffrances seraient trop vives.
« En rappelant mes souvenirs, me dit-elle, je vois que c'est au mois de février 1887 que je commençai à me piquer tous les jours, et même plusieurs fois par jour. Je
me disais bien que je prenais trop de morphine. J'essayais de diminuer les doses; mais alors je ne pouvais plus me tenir debout.
» Dans les derniers jours de mai 1888, ma sœur Gabrielle me fit comprendre la nécessité de cesser l'usage de ce fatal poison. Je le compris et je lui remis tout ce qui me servait: morphine, ordonnance et seringue.
» C'était le matin, en revenant de la messe, j'avais déjà pris ma première dose de 18 centigrammes ; mais, vers midi, je fus fort mal à l'aise. Un peu plus tard, je dus aller me coucher, mes jambes me refusaient tout service. La nuit fut affreuse. Jamais je n'oublierai ce que j'ai souffert ce jour-là et le lendemain. C'est horrible et je prie Dieu de l'épargner à tous ceux qui pourraient l'éprouver.
» Le matin du troisième jour, mes supplications pour obtenir de la morphine ayant été inutiles, je trouvai moyen de tromper la surveillance de ma sœur. Je la priai de me laisser faire une piqûre d'eau de Lourdes. Hélas l je rougis de ma ruse ! Je pris de la morphine que j'avais retrouvée au fond d'un tiroir et je fis plusieurs injections qui me rendirent un calme momentané.
» Dans la suite, je trouvai toujours le moyen de me procurer seringue et morphine et de me piquer en cachette. Tous les miens étaient extrêmement inquiets de l'état où j'étais. Je m'abrutissais, je devenais indifférente à tout.
» C'est alors, le 24 avril 1889, que ma sœur aînée m'accompagna à Bruges près le Bouscat, pour me remettre aux soins du Dr Régis. Ce dernier ne crut pas qu'il fût possible de cesser brusquement la morphine. Je restai plusieurs mois sous sa direction ne pouvant ni dormir, ni manger, toujours faible et couverte d'abcès très douloureux,
» Au mois d'août, je demandai d'aller à Lourdes. Le docteur m'envoya promener, me disant qu'on le prendrait pour un insensé s'il pensait à une chose pareille dans
l'état où j'étais. Un peu plus tard, voyant la désolation dans laquelle me plongeait son refus, il consentit à me laisser partir, en me recommandant d'emporter avec moi une provision de morphine, une suspension brusque pouvant avoir les plus fâcheux effets.
» Il fut aussi convenu que je ferais immédiatement avant de partir une piqûre de 3 centigrammes pour avoir un voyage moins pénible. Mais, que dirai-je du voyage ! j'arrivai plus morte que vive. Après m'être couchée deux heures, je fus à la Grotte. Je pus me baigner ; mais je n'avais aucune amélioration, j'étais désolée. La nuit fut affreuse : je me fais traîner à la Grotte le matin, ne trouvant aucune voiture pour me porter.
» Je fais la sainte Communion qui semble me donner un peu de force, et j'entre encore à la piscine. Je me baigne et je me sens si bien en sortant que je laisse mes cannes. Pendant plus de deux heures, je fais le service des grands bains, non seulement déshabillant les malades, mais aidant à les baigner, portant les brancards. J'étais ravie. Après avoir pris mes repas à la hâte, je reviens aux piscines jusqu'à 9 heures, après un service des plus fatigants. Le 22, dernier jour de notre séjour, je restais encore 8 heures en service à la grande piscine. Je ne souffrais plus. J'étais telle que vous m'avez vue à ce moment-là, ayant retrouvé mes forces et l'équilibre de mon organisme.
» Je rentre à Bruges. Le docteur vient tout anxieux. En voyant ma bonne mine, il est stupéfait. « Décidément, me dit-il, la médecine du ciel vaut mieux que celle de la terre. » Gomme je lui demandai s'il croyait que la volonté seule avait pu me délivrer. « La volonté seule, non, me dit-il, d'ailleurs, vous l'avez bien vu par vous-même, et les accidents qui vous sont arrivés l'ont bien prouvé, mais la volonté, unie aux prières. » Un peu plus tard, le docteur m'écrivait : « Je regrette de n'avoir pu mieux faire pour
vous, j'y ai mis toute ma bonne volonté. Mais le Me'decin des médecins est venu bien à point pour me tirer d'affaires. Je ne savais comment m'y prendre, en voyant dans quel triste état vous étiez et quels accidents provoquait la diminution du poison. »
» Depuis ce temps-là, je n'ai plus jamais touché à la morphine, et ma santé générale s'est de beaucoup améliorée. Mon caractère est absolument changé, je suis devenue gaie, rieuse, active, aimant à travailler. »
Pour nous, comme le disait le Dr de Saint-Maclou, la guérison de notre morphinomane n'est pas un miracle. C'est une grâce spéciale de Dieu qui se manifeste par un phénomène naturel*. Mais ce phénomène, dans nos hôpitaux, prendrait rang parmi les faits les plus surprenants. En effet, non seulement cette jeune fille a pu vaincre en un instant une habitude aussi tyrannique, mais encore cette cessation brusque, qui devait avoir les plus fâcheuses conséquences, que tous les médecins redoutaient, a été suivie d'une sorte de résurrection. Cette jeune fille, qui, depuis des mois ou des années, menait une vie languissante, se soutenait à peine, a pu sans transition porter et baigner les malades, et passer sa journée à la grande piscine, occupée à ces pénibles fonctions.
Ces deux exemples sont suffisants pour nous montrer que les guérisons des maladies nerveuses que l'on observe à Lourdes sortent du cadre banal des modifications que l'on constate dans les hôpitaux.
D'après la théorie moderne du miracle, le monde entier est en puissance d'hystérie ; l'œil le plus exercé, le médecin le plus instruit ne peut reconnaître cette maladie sous une variété infinie de manifestations et de formes.
La suggestion qui naît de tout ou de rien, dune impression légère ou d'une émotion violente ; la suggestion spontanée ou provoquée efface en un instant les troubles nerveux les plus anciens et les plus graves.
Cependant l'hystérie ne peut donner une fièvre typhoïde, créer le cancer, creuser une plaie profonde. Avec elle, on aura une fièvre mal définie, une fausse tumeur, une éraillure, ou une vésication légère ; pâle copie de la réalité. — Affirmer que chez l'homme, intelligence, jugement, qualités morales ou affectives, tout est sous la dépendance de la suggestion, n'est-ce pas détruire d'un mot notre personnalité, notre libre arbitre et résoudre ainsi les plus hauts problèmes de philosophie sociale.
Le médecin qui vit journellement au milieu des hystériques, qui imprègne son esprit d'images propres à cette maladie, finit par prendre pour réelles des couleurs subjectives. Le Dr Tony Durand va jusqu'à dire que le savant engagé dans cette voie accuserait certainement d'hystérie les armoires et les pianos des spirites, s'il était appelé à se prononcer sur les cabrioles de ces meubles.
Dans ces études exclusives, longtemps continuées, il y a certainement un danger; danger d'autant plus grand que les sujets sur lesquels on observe sont préparés, entraînés de longue main et doivent fausser les appréciations.
Dans une ville de deux ou trois millions d'âmes, on a une clientèle de choix pour peupler les services d'hystériques, aux notes exagérées.
En outre, par une culture intensive, la contagion de l'exemple, le séjour prolongé à l'hôpital, on développe toutes les prédispositions, on porte les accidents à leur summum d'intensité, et on trouve des types en dehors de toute moyenne.
On va plus loin. Dans ces services d'hystériques, triés sur le volet, on a deux ou trois sujets hors de pairs. Avec les Élisa, les Wittemann, les Esther, on sort du monde réel et on entre dans le merveilleux.
« Jamais, aucun acteur, dit Delbœuf, aucun peintre, Rachel ou Sarah Bernhardt, Rubens ou Raphaël ne sont arrivés à cette puissance d'expression. J'ai vu une jeune fille de la Salpêtrière re'aliser une suite de tableaux qui effaçaient, en e'clat et en force, les plus sublimes efforts de l'art ; on ne pouvait rêver de plus étonnants modèles. Jamais, dit toujours Delbœuf, je n'avais eu en main pareille chair à expérience, une véritable grenouille humaine. Je revins de là, la séance finie, la tête pleine de somnambulisme, et pendant tout le reste de la journée et de la nuit, mon cerveau fut réellement un organe à répétition. »
Avec ces sujets, on sort des conditions de la vie réelle, il n'y a ni rapprochement possible, ni conclusion qui puisse se justifier. Irions-nous dans un cirque, prendre un homme entraîné dès l'enfance, rompu à tous les exercices du corps, pour nous donner une idée de notre force et de notre résistance habituelles? Mais, entre les hystériques que nous soignons dans le monde et les grandes hystériques de nos hôpitaux, il y a le fossé creusé par l'éducation et le milieu; il y a les termes divers d'un problème insoluble par une seule donnée : ce sont des quantités dissemblables, qui ne peuvent s'additionner.
En outre, est-il permis d'affirmer que nous effaçons d'un mot, d'un geste, tous les accidents nerveux? Ne savons-nous pas que ces guérisons sont rares, exceptionnelles. Si les manifestations changent, le terrain n'est pas modifié; pourquoi d'ailleurs les hystériques passeraient-elles leur vie dans les hôpitaux? nous ne pouvons croire que ce soit dans un but de pure curiosité, ou même pour le seul profit de la science, qu'on les enferme ainsi pendant la plus grande partie de leur existence.
Il y a de la légende dans cette façon d'écrire l'histoire de l'hystérie, dans toutes ces merveilles enfantées par la suggestion.
Voyez-vous un médecin de maladies nerveuses qui viendrait dire au chirurgien son collègue: Désormais,
vous ne soignerez plus les coxalgies, vous n'enlèverez plus les tumeurs ou les cancers, vous n'opérerez plus les aveugles ou les sourds. Toutes ces infirmités sont des illusions. Il suffit d'un ordre venu de moi pour les faire disparaître, je fais tomber de vos mains les couteaux, les scalpels, tous les appareils inutiles. Avec la suggestion, le transfert ou l'aimant, j'ai le remède à tous les maux.
Comment accueillerait-on ces affirmations? — Par un éclat de rire sans doute.
Les travaux récents sur l'hypnotisme ont pu nous révéler des phénomènes curieux, mais n'ont pu faire table rase de toutes nos connaissances. Chaque homme apporte avec ses maladies, son tempérament, son caractère, sa note personnelle. Avant de pouvoir jeter tout cela dans le même moule, il faudra faire litière de nos traditions et de nos lois les mieux acquises. Quel que soit le champ de l'hystérie, il y a une limite; et cette limite, le médecin la connaît. Quelle que soit la variété de ses formes et de ses aspects, elle se trahit par des signes qui ne peuvent tromper un homme exercé.
Que penseront nos successeurs de l'action des médicaments à distance, des phénomènes de transfert, de la puissance de l'aimant? A l'hôpital de la Charité, nous voyons chaque jour deux ou trois sujets, admirablement dressés, prendre pour leur compte les infir-
mités des nombreux malades qui viennent essayer de se débarrasser de leurs maux.
En face du sujet hypnotisé, le patient s'assied les mains dans les mains, on promène un aimant de l'un à l'autre, et aussitôt le sujet change de personnalité, devient un homme si le malade est un homme, prend ses infirmités, devient hémiplégique, épileptique ou choréïque, et reproduit dans toutes ses nuances la physionomie et la crise du malade. Ce dernier, heureux de trouver un compagnon d'infortune aussi charitable, se déclare d'ordinaire allégé, tandis qu'en soufflant sur les yeux de l'hystérique endormie, on la débarrasse aisément de cette maladie d'emprunt.
Au moyen âge, on ne faisait guère mieux, les miracles de la Charité rappellent les guérisons du cimetière Saint-Médard.
En voulant étendre le champ de l'hystérie au delà de ses limites réelles ; en prêtant à la suggestion une puissance merveilleuse, on veut résoudre par la question préalable tous les faits embarrassants, rendre impos* sible toute incursion dans le monde immatériel. Mais il y a un péril évident dans cette façon de procéder*
Si nous sommes certains que nos lois ne peuvent être dépassées ou violées* si le miracle est impossible* pourquoi détourner la tête et fermer les oreilles à tous les bruits du dehors? Pourquoi refuser de faire la preuve d'une vérité évidente pour nous 7
Pendant que nos Académies, nos Facultés se cantonnent dans une négation systématique, des faits, chaque jour plus importants, viennent battre en brèche une théorie insuffisante. Dans nos rangs, de nombreuses personnalités se détachent du groupe ; convaincus, indifférents ou curieux, un grand nombre de médecins ne veulent plus jurer sur la parole du maître. Ils vont contrôler par eux-mêmes toutes les guérisons qui se produisent à rencontre de nos procédés.