LA. QUESTION DU MARIAGE
baptisent eux-mêmes. Ils ne demandaient pas autre chose (1).
La question du mariage a une importance plus grande; tout le dix-huitième siècle, ce siècle d'humanité et de justice, va s'en occuper; les mariages protestants feront naître en grand nombre les mémoires, les livres, les protestations indignées. Les premières difficultés naissent sous Louis XIV, un an après la révocation, et elles mettent aux prises les intendants et les évêques. Maintenant que la grande œuvre étant consommée, on en vientau partage desdépouilles, des conflits incessants s'élèvent entre les agents du pouvoir civil et les agents du pouvoir religieux, si unis jusqu'alors. Les mariages sont devenus impossibles entre nouveaux convertis, car ils refusent tous de se soumettre aux prescriptions religieuses qu'exige l'Eglise catholique avant d'accorder sa bénédiction aux époux. En vain les intendants s'irritent-ils contre les curés et les supplient-ils de se montrer plus accommodants. Pourquoi ne pas accorder des dispenses ? Pourquoi vouloir exiger des nouveaux convertis, dont la foi est si fragile encore, la même condescendance que des catholiques de naissance? Les curés répondent qu'ils ne peuvent pas faire autre-
(1) Recx(eil de pièces concernant les religionnaires. Archives de la guerre.
ment. Alors qu'arrive-t-il? On ne se marie pas; les protestants n'auront pas d'état civil ; il faudra la grande Révolution de 1789 pour y mettre hon ordre; jusqu'à cette date réparatrice, la pieuse femme huguenote sera traitée de concubine et ses enfants seront flétris du nom de bâtards. Beaucoup de protestants s'expatrient pour se marier. L'émigration n'est plus maintenant cette périlleuse aventure qui, menée à bonne fin, gardait encore avec elle F effroi de l'inconnu, sur une terre étrangère, parmi des visages nouveaux. On a des amis ou des parents établis en Suisse , en Angleterre , en Hollande , dans le Brandebourg ; on va rejoindre les siens et reconstituer au loin la famille dispersée; il faut peu de chose pour se décider à partir , quand des voix secrètes vous y convient. Un intendant écrivait en 169i : « Comme le mariage a porté beaucoup de désordre parmi les nouveaux convertis, parce qu'on veut les obliger à se confesser et à communier, cela les oblige à sortir du royaume L'amour fait faire bien des désordres; il y a quelque temps, deux filles d'anciens catholiques s'en sont allées avec leurs galants dans les pays étrangers, parce qu'on ne veut point les marier, à cause que leurs galants sont de nouveaux convertis (1). »
(1) Papiers Rulhières.
l'opinion publique. 307
Un mémoire du même temps signale les mêmes dangers. L'auteur, il est vrai, blâme les protestants « de ce qu'ils affectent, comme de concert, de désobéir à l'Eglise qui leur a ouvert son sein avec tant de charité; » mais il se plaint, lui aussi, de la fuite de nombreux jeunes gens des deux sexes qui sont allés à l'étranger pour se marier, et il ajoute ; « la fureur est si grande qu'on en verra une infinité d'autres qui déserteront pour le même sujet, sans qu'on puisse les en empêcher. )> Au commencement, dit-il encore, les évêques souffraient qu'on les mariât sans les obligera la communion. Il déplore qu'on se soit départi de cette prudence. Mais quoi ! Ne faut-il pas que les gouvernements expient jusqu'au bout les conséquences de leurs crimes ?
Telle ne fut pas, il faut bien le dire, la pensée du siècle de Louis XIV. Il est un spectacle plus navrant que celui auquel nous venons d'assister ; nous allons entendre des voix qui attristent l'âme à l'égal des sanglots arrachés à la famille protestante. Ce vaste concert de louanges qui monte autour du roi despote trouble même le cœur plus profondément que le gémissement des opprimés.
C'est d'abord Bossuet : « Nos pères n'avaient pas vu comme nous une hérésie invétérée tomber tout à coup y les troupeaux égarés revenir en
foule, et nos églises trop étroites pour les recevoir; leurs faux pasteurs les abandonner sans même attendre l'ordre, et heureux d'avoir à leur alléguer leur bannissement; tout calme dans un si grand mouvement : l'univers étonné de voir dans un événement si nouveau la marque la plus assurée comme le plus bel usage de l'autorité, et le mérite du prince plus reconnu et plus révéré que son autorité même. Touchés de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis; poussons jusqu'au ciel nos acclamations, et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne ce que les six cent trente Pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi, vous avez exterminé les hérétiques, c'est le digne ouvrage de votre règne , c'en est le propre caractère (1). »
Fléchier s'écrie à son tour : « Quel spectacle s'ouvre ici à mes yeux, et où me conduit mon sujet! Je vois la droite du Très-Haut changer, ou du moins frapper les cœurs, rassembler les dispersions d'Israël et couper cette haie fatale qui séparait depuis longtemps l'héritage de nos frères d'avec le nôtre. Je vois des enfants égarés revenir en foule au sein de leur mère, la justice
(1) Oraison funèbre du chancelier Letellier.
MADA3IE DE SÉVIG.NÉ, BUSSY. 309
et la vérité détruire les œuvres de ténèbres et de mensonge ; une nouvelle Eglise se former dans l'enceinte de ce royaume, et l'hérésie, née dans le concours de tant d'intrigues et de tant d'intérêts, accrue par tant de factions et de cabales, fortifiée par tant de guerres et de révoltes, tomber tout d'un coup, comme une autre Jéricho, au bruit des trompettes évangéliques, et de la puissance souveraine qui Tinvite ou qui la menace (1). »
Passons de la chaire aux salons. Madame de Sévigné n'est-elle pas l'écho des réunions élégantes de l'hôtel de Rambouillet, en écrivant à son cousin Bussy, huit jours après la révocation : « Vous avez vu sans doute l'édit par lequel le roi révoque celui de Nantes? Rien n'est si beau que ce qu'il contient, et jamais aucun roi n'a fait et ne fera rien de plus mémorable. » Bussy n'est pas en reste avec elle : « J'admire, dit-il, la conduite du roi pour détruire les huguenots; les guerres qu'on leur a faites autrefois et la Saint- Barthélémy ont donné vigueur à cette secte ; Sa Majesté l'a sapée petit à petit, et l'édit qu'il vient de donner, soutenu des dragons et des Bourdaloue (2), a été le coup de grâce. «
(1) Oraison funèbre de Letellier.
(2) Bourdaloue était allé prêcher à Montpellier, comme Fénelou dans le Poitou.
« Le roi fait des merveilles contre les huguenots, écrit à son tour Madame de Scudéry, et l'autorité dont il se sert pour les ramener à l'union de l'Eglise leur sera salutaire à la fin, et, au pis-aller, à leurs enfants, qui seront élevés dans la pureté de la foi ; cela lui attirera bien des bénédictions du ciel (1). »
Le grave La Bruyère mêle sa voix à ce concert étrange : « Il faut, dit-il en parlant du roi, qu'il sache aussi se renfermer dans les détails de son royaume; qu'il en bannisse un culte faux, suspect et ennemi de la souveraineté (2). »
Au tour de la poésie :
Il veut Yaincre l'erreur ; cet ouvrage s'avance, Il est fait, et le fruit de ces succès divers Est que la vérité règne en toute la France, Et la France en tout l'univers (3).
Ces vers sont du bonhomme La Fontaine.
Madame Deshoulières, dont la voix a des accents si touchants et si tendres pour ses « pauvres brebis, » était moins bien inspirée pour chanter la Destruction de l'hérésie :
L'erreur féconde en attentats Qui traînait la discorde et l'orgueil à sa suite,
(1) Lettre à Bussy.
(2) Caractères. Du Souverain et de la République. Les Caractères furent publiés en 1667.
(3) Epître à M. de Bonrepaus. 5 février 1687.
QUINAULT, l'abbé DE RANGÉ, ARNAULD. 311
Ne répand plus enfin dans tes vastes Etats Le poison dont l'arma l'enfer, qui l'a produite; Ta piété, grand Roi, pour jamais l'a détruite.
Quinault compose un poëme sur le même sujet. L'abbé de Rancé se laisse emporter dans ce tourbillon aveugle : « C'est un prodige, s'écrie-t-il, que ce que le roi a fait pour l'extirpation de rhérésie ; il fallait pour cela une puissance et un zèle qui ne fût pas moins grand que le sien. Le temple de Gharenton détruit, et nul exercice dans le royaume; c'est une espèce de miracle que nous n'eussions pas cru voir de nos jours (1). »
De son exil de Bruxelles, Arnauld juge la révocation : « Je pense qu'on n'a pas mal fait de ne point faire de réjouissances publiques pour la révocation de Tédit de Nantes et la conversion de tant d'hérétiques; car, comme on y a employé des voies un peu violentes, quoique je ne les croie pas injustes, il est mieux de n'en pas triompher (2). » Hé quoi! vous aussi, grand Arnauld! prenez garde : demain Port-Royal tombera comme Gharenton est tombé, et les jansénistes seront persécutés comme les protestants.
L'Académie s'associe à ces félicitations intéressées : toutes les harangues prononcées devant
(1) Vie de Vahhé de Rancé, par Chateaubriand.
(2) Lettre à M. du Vaucei, 2% décembre 1685,
la docte assemblée (d'origine protestante par Conrard et Gombauld) contiennent une phrase pompeuse en l'honneur de Louis XIV, destructeur de l'hérésie. La Fontaine, reçu en 1684, a un mot pour « l'hérésie réduite aux derniers abois; » Thomas Corneille (1685) vante le zèle du roi à étouffer la Réforme; Barbier d'Aucourt compare étourdiment l'émigration des protestants ce à la sortie d'Egypte (1) ; » Dacier (1695) félicite Louis XIV d'avoir « brisé les chaînes de l'erreur, » d'autant plus obligé de parler ainsi qu'il était nouveau converti lui-même ; Tabbé Fleury, succédant à La Bruyère (1696), s'exprime avec un superbe dédain sur « ces mauvais Français qui ont mieux aimé renoncer à leur patrie qu'à leur fausse religion. » Ces invectives à l'adresse des victimes étaient à la mode (2) ; tellement à la mode que l'Académie mit au concours le sujet de la révocation de l'édit de Nantes. L'ironie du destin lui donna pour lauréat... Fontenelle.
En toute justice, les Marillac, les Foucault, les Bâville, les Saint-Ruth auraient dû recueillir un faible rameau de laurier pour un si bel ouvrage; ils méritaient une mention dans les joutes
(1) Voir Harangues prononcées par Messieurs de V Académie française, vol. II, p. 115,
(2) Voir le Bulletin, vol. IV, p. 605 et suiv.