‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 106 sur 127 · LOUVOIS MANQUE SON BUT · texte numérisé non relu

LOUVOIS MANQUE SON BUT

justice; pins ardent pour la gloire du souverain que le souverain lui-même, il commet de ces excès que l'histoire ne pardonne pas, le bombardement de Liège et l'incendie du Palatinat; pour réaliser cette idée chimérique de l'unité religieuse du royaume , chère au clergé et à Louis XIV, il porte froidement la désolation et la ruine dans des milliers de familles, il brise les liens les plus sacrés de la nature en arrachant les enfants à leurs parents, en autorisant ses dragons cyniques à profaner de leur présence les saintes affections du foyer domestique, quand ils ne les souillent pas par leur brutalité : prodigieux attentats qui font presque oublier ses rares aptitudes militaires et les véritables services qu'il rendit à la France en rétablissant l'ordre et la discipline dans l'armée, et en assurant la subsistance des troupes en temps de guerre. Ce n'est pas assez pour lui que le roi soit l'objet du respect de l'Europe, il veut encore, comme le dit le président Hénault, qu'il en soit la terreur; et après avoir fermé les yeux sur le spectacle de la ruine publique, après s'être bouché les oreilles pour ne pas entendre le douloureux concert des opprimés, quand il croit avoir conquis pour toujours l'affection du monarque, il essuie de sa part une froideur glaciale; il est puni dans son orgueil, dans son ambition, dans ses espé-

rances ; ses deriners jours sont traversés d'horreur. Affligeant rpectacle, qui porte avec lui la douceur d'une profonde leçon de la Providence. Ainsi des derniers jours des artisans d'iniquité se dégage parfois la moralité de l'histoire. Laissons la parole à Saint-Simon :

« De retour de Mons, l'éioignement du roi pour lui ne fit qu'augmenter, et à tel point que ce ministre si présomptueux et qui, au milieu de la plus grande guerre, se croyait indispensablement nécessaire, commença atout appréhender. La maréchale de Rochefort, qui était demeurée son amie intime, étant allée avec Madame de Blansac, sa fille, dîner avec lui, à Meudon, qui me l'ont conté toutes deux, il les mena à la promenade. Ils n'étaient qu'eux trois dans une petite calèche légère qu'il menait. Elles l'entendirent se parler à lui-même, rêvant profondément, et se direàdiverses reprises : «Le ferait-il?

le lui fera-t-on faire? non, mais cependant ,

non, il n'oserait. » Pendant ce monologue, il allait toujours, et la mère et la fille se taisaient et se poussaient, quand, tout à coup, la maréchale vit les chevaux sur le dernier rebord d'une pièce d'eau, et n'eut que le temps de se jeter en avant sur les mains de Louvois pour arrêter les rênes, croyant qu'il les menait noyer. A ce cri et à ce mouvement, Louvois se réveilla

RÉCIT DE SAOT-SmON. 321

comme d'un profond sommeil, recula quelques pas, et tourna, disant qu'en effet il rêvait et ne pensait pas à la voiture.

Quelques jours après, mort de Louvois, le 16 juillet 1691.

c( On peut juger de la surprise de toute la cour, continue Saint-Simon. Quoique je n'eusse guère que quinze ans, je voulus voir la contenance du roi à un événement de cette qualité. J'allai l'attendre et le suivis dans toute sa promenade. Il me parut avec sa majesté accoutumée, mais je ne sais quoi de leste et de délivré, qui me surprit assez pour en parler après, d'autant plus que j'ignorais alors, et longtemps depuis, les choses que je viens d'écrire Jamais

le nom de Louvois ne fut prononcé, ni pas un mot de cette mort si surprenante et si soudaine, qu'à l'arrivée d'un officier que le roi d'Angleterre envoya de Saint-Germain, qui vint trouver le roi sur cette terrasse (la terrasse de l'Orangerie, devant la surintendance où Louvois venait de mourir) et qui lui fit de sa part un compliment sur la perte qu'il venait de faire. « Monsieur, lui répondit le roi d'un air et d'un ton plus que dégagés, faites mes compliments au roi et à la reine d'Angleterre, et dites-leur de ma part que mes affaires et les leurs n'en iront pas moins bien. » L'officier fit une révérence et se retira.

Tétonnement peint sur le visage et dans tout son maintien... Cette mort arriva bien juste pour sauver un grand éclat. Louvois était, quand il mourut, tellement perdu qu'il devait être arrêté et conduit à la Bastille. Quelles en eussent été les suites ? C'est ce que sa mort a scellé dans les ténèbres, mais le fait de cette résolution prise et arrêtée par le roi est certain; je l'ai su depuis par des gens bien informés; mais ce qui demeure sans réplique, c'est que le roi même l'a dit à Chamillart, lequel me l'a conté. Or voilà ce qui explique, je pense, ce désinvolte du roi le jour de la mort de ce ministre, qui se trouvait soulagé de l'exécution résolue pour le lendemain et de toutes ses importunes suites. »

Sur le genre de mort de Louvois, les Mémoires contiennent les renseignements que voici : « La soudaineté du mal et de la mort de Louvois fit tenir bien des discours, bien plus encore quand on sut par l'ouverture de son corps qu'il avait été empoisonné. Il était grand buveur d'eau, et en avait toujours un pot sur la cheminée de son cabinet, à même duquel il buvait. On sut qu'il en avait bu ainsi en sortant pour aller travailler avec le roi, et qu'entre sa sortie de diner avec bien du monde et son entrée dans son cabinet pour prendre les papiers qu'il voulait porter à son travail avec le roi, un frotteur

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