‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 107 sur 127 · MORT DE LOUIS XIV · texte numérisé non relu

MORT DE LOUIS XIV

était entré dans ce cabinet et y était resté quelques moments seul. Il fut arrêté et mis en prison ; mais à peine y eut-il demeuré quatre jours, et la procédure commencée, qu'il fut élargi par ordre du roi, ce qui avait déjà été fait jeté au feu, et défense de faire aucune recherche. Il devint même dangereux de parler là-dessus, et la famille de Louvois étouffa tous ces bruits, d'une manière à ne laisser aucun doute que Tordre trèsprécis n'en eût été donné (1). »

Le récit de Saint-Simon fût-il considéré comme suspect d'erreur en certaines de ses parties, il n'en resterait pas moins vrai que Louvois, sur la fin de sa vie, subit la redoutable froideur de Louis XIV, et qu'il put saisir des indices de haine ou de mépris parmi ces courtisans, dont il avait été, pendant longtemps, le plus heureux.

Le grand roi s'éteint à son tour (171o) au milieu d'une indifférence plus hostile, augmentée en intensité de la distance qui sépare un ministre d'un souverain. Les malheurs du ro jaunie ont désabusé les esprits de la monarchie absolue; non-seulement le pays est ruiné et démoralisé à l'intérieur; à l'extérieur, il est humilié par la perte des batailles de Malplaquet, de Blenheim et de Ramillies. Tous ces

(1) Mémoires de Saint-Simon, vol, XIII,

proscrits, échappés aux étreintes du despotisme sont allés semer en Europe la haine de ce roi insolent et hautain, et la France succombe sous la coalition de ses ennemis. Elle était épuisée d'argent. Les huguenots avaient emporté d'énormes sommes à l'étranger; les folles dépenses de la cour, les fêtes, la guerre, les splendeurs du trône avaient fait le reste. Le peuple, ce misérable peuple qui tient une si petite place sous l'ancienne monarchie et qu'on entrevoit, à travers une page de La Bruyère, enseveh dans ses sillons, avec des allures de bête fauve, ce pauvre peuple que Madame de Sévigné raille avec une frivolité cruelle, est pressuré, pillé, dépouillé par ses seigneurs de tout rang et de tout ordre ; la famine le désole sans cesse. Les manufactures protestantes en disparaissant ont enlevé leur pain quotidien à de nombreux ouvriers. Où que l'on regarde, on a sous les yeux le tableau d'une affreuse misère.

Au point de vue moral, la révocation porte des fruits non moins amers ; la spoliation des protestants, la confiscation des biens des fugitifs, les récompenses offertes aux délateurs ont fait germer une cupidité sans pudeur; le vol s'exerce en plein jour et en toute sécurité, à l'abri des ordonnances royales ; la soif de l'argent a allumé dans les cœujs une convoitise effrontée : des

SOURDES COLÈRES CO.NTRE LA MO-\ARCHIE. 32o

parents se dénoncent entre eux pour se dépouiller. L'enlèvement des enfants rompt les liens de la famille; les désordres impunis de la soldatesque donnent de scandaleux exemples. Du reste, le scandale tombait du trône : le roi, devenu dévot à l'âge oii l'on ne peut plus être libertin, n'avait-il pas, pendant de longues années, affiché le plus parfait mépris des conventions sociales, en compagnie de Madame deMontespan? N'avait-il pas mis l'adultère à la mode? La Régence apporta moins de majesté dans le vice, mais elle y mit au moins plus de franchise, et l'on ne voit pas que le duc d'Orléans ait voulu colorer son inconduite des dehors de la piété.

Quelles sourdes colères s'étaient amassées, pendant ce règne interminable , contre ce monarque insolent, qui, tout jeune encore, avait abaissé la majesté du parlement en pénétrant dans la salle de ses séances en bottes à l'écuyère, un fouet à la main, pour prononcer ces mots téméraires : « L'Etat, c'est moi ! » Quelle lassitude, après ces années éclatantes oii les illustrations de notre littérature jetèrent sur le trône un retlet de leur gloire, et quel désir d'en finir avec ce despote qui traitait la France comme sa propriété et entreprenait des guerres funestes dans rintérêt de sa famille! Le peuple accompagne son cadavre à Saint-Denis en ricanant ; il a voulu

se survivre à lui-même par son testament, son testament est cassé; il a donné des titres à ses bâtards légitimés, on les en dépouille. Yoilà pourtant le plus beau règne de la monarchie absolue. Une France appauvrie et humiliée, une cour dépravée, un peuple ruiné, la guerre civile allumée dans les Cévennes, le roi-soleil obligé de traiter d'égal à égal avec un garçon boulanger, tel est le dénouement de ce règne de soixante-douze ans. L'Eglise catholique fut-elle plus heureuse que la monarchie et tira-t-elle plus de profit des circonstances que nous avons traversées? Les empereurs païens espéraient en persécutant les chrétiens, les ramener au paganisme ; ils en firent des chrétiens plus fervents. Il en fut de même pour les protestants. Ceux que la nature avait doués d'un caractère fortement trempé bravèrent l'exil et la mort; ceux qui faiblirent sous la pression, demeurèrent protestants au fond de l'âme, en attendant des jours moins troublés pour revenir à leur culte, ou passèrent du protestantisme à la philosophie et au scepticisme, sans s'arrêter à la doctrine catholique, qui leur inspirait cette horreur instinctive qu'on a toujours pour une croyance imposée de vive force. Les enfants seront bons catholiques, si les pères sont incrédules, disait-on ; erreur profonde, les enfants héritèrent du scepticisme de leurs parents

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