‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 108 sur 127 · MABLY, BEAUMARCHAIS, BAYLE · texte numérisé non relu

MABLY, BEAUMARCHAIS, BAYLE

et joignirent leurs efforts à ceux des philosophes pour détruire une Eglise odieuse. On l'a déjà observé : Condillac et Mably étaient les petits-fils d'un gentilhomme du Dauphiné, converti par les dragons de Saint-Ruth ; le père de Beaumarchais se convertit en 1721 pour exercer librement le métier d'horloger, et le célèbre auteur du 31ariage de Figaro rédigea des mémoires pour la restitution de l'état civil aux religionnaires. C'est justice que les enfants des opprimés se retournent contre les oppresseurs , et comment dire à leur ressentiment : Tu n'iras pas plus loin? Si Ton n'entrevit pas les conséquences d'une conduite si funeste, les avertissements ne firent du moins pas défaut :

(c Ne vous y trompez pas, s'écriait Bayle, vos triomphes sont plutôt ceux du déisme que ceux de la vraie foi. Je voudrais que vous entendissiez ceux qui n'ont d'autre religion que celle de l'équité naturelle. Ils regardent votre conduite comme un argument irréfutable, et lorsqu'ils remontent plus haut et qu'ils considèrent les ravages et les violences sanguinaires que votre religion cathoUque a commises pendant six ou sept cents ans par tout le monde, ils ne peuvent s'empêcher de dire que Dieu est trop bon essentiellement pour être l'auteur d'une chose aussi pernicieuse que les religions positives; qu'il n'a

révélé à Thonime que le droit naturel, mais que des esprits ennemis de notre repos sont venus de nuit semer la zizanie dans le champ de la religion naturelle par l'établissement de certains cultes particuliers, qu'ils savaient bien qui seraient une semence éternelle de guerres, de carnages et d'injustices. Ces blasphèmes font horreur à la conscience, mais votre Eglise en répondra devant Dieu, puisque son esprit, ses maximes et sa conduite les excitent dans l'âme de ces gens-là (1). » Voilà comment, pour exterminer les fils de Calvin , on recruta l'armée de Voltaire. Réaction naturelle à l'esprit humain.

Matériellement l'Eglise cathohque ne gagne rien à ces bouleversements des lois naturelles de la conscience. Moralement elle perd en autorité et en prestige tout ce que le protestantisme gagne en popularité et en sympathie parmi les esprits cultivés de la nation. Elle était pourtant alors dans tout son éclat, comme la monarchie ; elle n'aura jamais une telle réunion de grands orateurs et d'esprits éminents. Mais l'Eglise partageait l'illusion de la monarchie; elle se croyait sûre d'elle-même et s'exagérait son influence. La vérité, c'est que les esprits éclairés se détachaient d'elle et que le peuple était trop ignorant ou

(1) Œuvres de Bayle, vol. II, p. 3c 8.

AFFAIBLISSEMENT DE l/ÉGLISE CATHOLIQUE. 329

trop indifférent pour lui être d'un grand secours aux jours du danger. Forte de cette illusion, elle ne craint pas d'appeler les dragons de Louvois à l'aide des Fénelon, des Bourdaloue et des Bossuet ; elle ne recule pas devant la profanation de ses hosties, que les huguenots rejettent de leur bouche avec horreur; elle admet les communions forcées ; elle autorise, elle paye des espions pour surveiller, dans ses églises, l'attitude des nouveaux convertis; elle encourage et récompense les délateurs pour se donner la joie d'appliquer la loi sur les relaps ; elle approuve l'enlèvement des enfants et l'emprisonnement des jeunes filles dans des couvents, où, à défaut d'arguments persuasifs, on administre la vérité catholique à coups de fouet; ses évoques, Saint- Simon le rapporte, « animent les bourreaux ; » l'évêque de Mirepoix, Pierre de La Broue, écrit au duc de Noailles : « Je m'offre à vous pour un de vos missionnaires , quoique je reconnaisse que ceux qui frappent fassent bien joins d'effet que ceux qui parlent (1). » Bossuet, Cosnac, presque tous les prélats s'empressent de se faire les auxiliaires de la police et de tarifer les consciences. Les missionnaires, les abbés qui accompagnent les dragons dans leurs tournées, s'accoutument à voir souffrir les religionnaires; le spectacle de

[1) Bulletin, I, 167.

leurs tourments émousse leur sensibilité. Ils sont obligés de supporter les débauches des soldats ; hideux tableaux, dont leur pureté est forcement altérée. La mondanité et la corruption du clergé sont, au dix-huitième siècle, une des causes qui ont affaibli le prestige de l'Eglise. On ne traverse pas impunément une société corrompue jusqu'à la moelle.

Qui le croirait? Toutes les ordonnances portées contre les protestants pendant le règne de Louis XIV ne paraissent pas encore suffisantes au début du dix-huitième siècle; en 1724, une ordonnance nouvelle renchérit sur les rigueurs de celles que nous connaissons; mais on n'ose l'appliquer; l'esprit public a fait du chemin, des voix hardies s'élèvent, et que d'échos en retentissent! Voilà déjà trois ans que Montesquieu, dans ses Lettres persanes (1721), a exprimé sur l'Eglise catholique, le clergé et le pape le libre sentiment des hommes éclairés de l'époque; le premier, il lève le marteau contre l'édifice vermoulu; et, par une coïncidence profonde, c'est au moment où l'immonde cardinal Dubois arrive au pouvoir. « Le pape est le chef des chrétiens; c'est une vieille idole qu'on encense par habitude... Les évêques sont des gens de loi qui lui sont subordonnés, et ont, sous son autorité, deux fonctions bien différentes. Quand ils sont

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