‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 110 sur 127 · LA LIBERTÉ DES CULTES PROCLAMÉE EN · texte numérisé non relu

LA LIBERTÉ DES CULTES PROCLAMÉE EN

assemblées. Triste et fausse sécurité, que celle qui repose sur une pure tolérance du pouvoir, et non sur la véritable liberté! De 1728 à 17G2, dix pasteurs au moins sont conduits au supplice. Alexandre Roussel ouvre cette marche funèbre que ferme François Rocliette, exécuté à Toulouse. On voit une foule d'assemblées dispersées par les armes, des protestants condamnés aux galères, des femmes enfermées dans la tour de Constance, à Aigues-Mortes. Le supplice de Calas est de la même année 1762. Mais l'heure des réparations approche; en 1787, Louis XYI devance la justice du peuple souverain en accordant quelques bribes de liberté aux calvinistes. Le 21 août 1789, l'Assemblée constituante déclare solennellement que : tous les citoyens étant égaux aux yeux de la loi , sont également admissibles à toutes les dignités, places et emplois publics; deux jours après, elle proclame la liberté absolue des cultes en ces termes : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions , môme religieuses , pourvu que leur manifestation ne trouble point l'ordre établi par la loi. »

Au seizième siècle, Coligny avait eu la pensée de rassembler ses coreligionnaires et de les entraîner en Amérique pour y jeter les fondements d'une France protestante, gouvernée par les libres institutions conformes à l'esprit de la Ré-

forme. Ce projet fut repris au dix-huitième siècle par un pasteur de la Saintonge, nommé Gibert. Gibert se proposait de transplanter soixante mille de ses coreligionnaires dans TAmérique du Nord; il entama des négociations avec le gouyernement anglais , par l'entremise de Tarclievêque de Canterbury, au nom des Eglises de la Saintonge, de TAngoumois, du Périgord et du Bordelais. Ces Eglises voient luire dans un avenir prochain l'espoir d'obtenir la reconnaissance publique de leur culte, mais elles n'osent se fier aux intendants; elles redoutent tout de leur bon plaisir; elles voudraient s'expatrier; il faudrait obtenir pour elles la liberté de s'embarquer durant un espace de six mois et elles supplient le monarque anglais de demander cette liberté au roi de France. Le roi d'Angleterre n'osa implorer cette grâce, dans la crainte d'être obligé à des concessions vis-à-vis des catholiques de son royaume; mais il promit un accueil hospitalier aux protestants français qui voudraient s'expatrier à leurs risques et périls. Le projet du pasteur Gibert avorta, comme celui de Coligny; à peine une poignée de protestants osèrent-ils braver les incertitudes de l'exil pour aller se fixer dans la Caroline. D'autres les auraient suivis, si le duc de Choiseul alarmé ne s'était hâté de prescrire aux intendants la pins

INFLUENCE DES PROTESTANTS PROSCRITS. 33o

minutieuse surveillance sur lesreligionnaires (1). Le plan d'émigration du pasteur Gibert , formé dans la seconde moitié du dix- huitième siècle (1761-1764), offrait moins de chances de succès que celui de Coligny. La grande persécution s'était calmée , et avec elle le courage qui brave le péril. Du reste, toutes les contrées de l'Europe avaient reçu des émigrants réformés au lendemain de la révocation. C'est en 1688 qu'il eût fallu offrir à ce malheureux peuple la perspective d'une France protestante à créer au delà des mers; alors, sans doute, on aurait assisté à une émigration imposante. Soyons sans regrets qu'elle n'ait pas eu lieu ; il en serait résulté pour la France un affaiblissement plus sensible que celui qu'elle eut à déplorer. Exilés en Suisse, en Hollande, en Angleterre, en Suède et jusqu'aux bords lointains de l'Amérique, les protestants français payèrent largement l'hospitalité fraternelle qui leur fut offerte. La Prusse leur doit les éléments de sa grandeur naissante ; la Suisse, la multiplication de ses ateliers; ils aidèrent la Hollande, ils contribuèrent à la glorieuse révolution d'Angleterre, ils prirent part aux luttes de l'indépendance américaine et portèrent au loin, avec l'austérité des mœurs, l'amour du travail, le respect des lois, la langue

(1) Voir Bulletin, VI, 371.

et l'urbanité françaises, et, par-dessus tout, le beau spectacle de la dignité des consciences. Dispersés plus loin que les Juifs , selon l'expression de Voltaire , ces soldats du devoir imposèrent partout le respect du nom français, et l'on n'exagère pas en disant qu'ils ont fait aimer le pays, mais non pas le roi, qui les aima si peu.

Leurs frères restés en France sous la menace des intendants et d'un clergé ombrageux, acclimatèrent peu à peu dans notre patrie, aidés des philosophes, la liberté de conscience; ils ont eu le droit de l'accueillir comme leur propre ouvrage, lej'our oii l'Assemblée constituante Ta solennellement décrétée.

Dans cet éclatant contre-coup de la révocation , qui s'appelle la Révolution française , les protestants, au dire d'éminents historiens, auraient pu exercer une influence salutaire par leurs lumières et leurs vertus. En effet , animés d'un vif amour pour la liberté politique , familiarisés par leur propre constitution ecclésiastique avec les formes de la démocratie, ils auraient salué la Révolution comme un bienfait, non pas seulement en se plaçant au point de vue étroit des garanties qu'elle leur apportait, mais parce qu'elle était pour eux l'évolution naturelle du libre examen proclamé au seizième siècle, l'avénement de la nation au gouvernement d'elle-

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