LE DRAGON « DIABLE A QUATRE
pour Foucault, qu'il rappelle à la stricte exécucution des ordres du roi. C'est qu'alors Louvois s'imagine que les religionnaires vont se convertir sans trop regimber ; il s'attend à de légères résistances, pour la forme, mais il ne soupçonne pas même qu'une résistance absolue puisse éclater. Le roi le veut ! cela dit tout.
Après la révocation, comme tout change! On a mandé à la cour, de toutes les provinces, que l'hérésie est éteinte, que les religionnaires sont tous convertis. Mais le mensonge est tout à coup dévoilé. L'édit n'existe plus, mais on compte encore des milliers de huguenots! d'un côté l'émigration, de l'autre l'hypocrisie; pas une conversion sincère. La dragonnade porte ses fruits de mensonge; on s'est trompé, on a été trompé ; on s'est trop pressé de chanter des actions de grâces!
Alors Louvois entre en fureur ; il multiplie les logements des troupes; il autorise toutes les insolences, toutes les infamies : il permet tout à ses dragons, car il faut en finir avec ces rebelles qui ne se rendent pas au catéchisme du sabre.
Les dragons n'avaient pas besoin d'encouragements tombés de si haut. Ils avaient toute liberté de la part de leurs chefs (ceux-ci pour ne pas les gêner logeaient dans des maisons différentes); ils se donnaient toute licence. Boire,
s'enivrer, crier, casser, frapper, voilà quel était leur ministère ordinaire. Le dragon tenait à ce qu'on dit de lui : C'est le diable à quatre (1). On put le dire en effet.
Ces infamies eurent-elles un écho à la cour? Le roi, les ministres, les courtisans surent-ils les abominations dont la France sortit meurtrie et dépouillée? Les oreilles du roi ne furent-elles pas frappées des gémissements et des sanglots des victimes? Beaucoup d'historiens disent non, et tenant Louis XIV pour un homme que la cruauté révolte, ils assurent qu'il n'aurait pas toléré les faits et gestes de ses troupes, s'il en avait eu connaissance. Il y a du vrai dans cette opinion. Mais il faudrait d'abord savoir si le roi voulut bien se laisser informer des choses dont son royaume était le triste théâtre, ou si, au contraire, il ne ferma pas volontairement l'oreille aux plaintes de ses sujets protestants. A l'opprobre de sa mémoire, il faut dire qu'il détourna de lui, comme importuns, tous ceux qui venaient se jeter au pied de son trône pour exprimer leurs doléances. Voici l'accueil que reçoivent à la cour les députés de la noblesse protestante du Poitou :
(1) Michelet, Louis XIV et la révocation de Védit de Nantes, p. 305.