OPINION DES CONTEMPORAINS
marchand de ses amis : « Je vous avouerai que je fais une guerre continuelle aux huguenots, qui n'osent dire le moindre petit mot. On les prend par le bec comme des bécasses, et, à la moindre parole, nous les faisons voiturer à Rochefort dans les prisons. » En effet, rien n'était plus facile ; le curé de Soubise et ses collègues en avaient les moyens, et, s'il faut dire la vérité, ils ne s'en privaient pas.
Plus on étudie l'état de l'opinion publique à cette époque, c'est-à-dire dans les vingt-cinq années qui précèdent la révocation, plus on est frappé de ce fait, que la conversion des protestants fut jugée comme une chose qui ne souffrirait pas de difficultés. Comme tous les despotes, le roi pensait qu'il n'avait qu'à vouloir, qu'à signifier sa volonté ; il jugeait ces fières populations huguenotes comme il aurait fait la nuée des courtisans qui se roulait à ses pieds. Il pesait les Claude dans la même balance que les Dangeau. Comme il ne voyait auprès de lui que des gens sans convictions sérieuses, il pensait qu'il en était de même dans tout son royaume. Louvois, le père Lachaise, le chancelier Letellier étaient du même avis. C'était une opinion générale que les calvinistes s'empresseraient de quitter une religion qui « déplaisait à Sa Majesté. »
La cour fut entretenue dans cette erreur de
toutes manières, et par les discours et par les écrits. On trouve, dans les manuscrits avec lesquels Rulhières a composé son histoire, deux rapports très-curieux sur ce sujet; nous en donnerons une analyse complète, afin de montrer ce qu'on pensait quelques années avant la révocation.
Le premier de ces rapports est anonyme et a pour titre : Mémoire sur la réunion des hérétiques de France à V Eglise catholique. Il porte au dos le mot « à garder, » écrit sans doute par le ministre auquel il fut adressé. L'auteur déplore les maux engendrés par l'hérésie. Elle excite au libertinage et à la désobéissance. Les pouvoirs ecclésiastiques et politiques ont le même intérêt à son extinction. Les protestants de France ne sont pas à craindre, parce qu'ils ne sont pas nombreux, mais ils n'en sont que plus attachés à leur religion. « Ils font, dit-il, des efforts extraordinaires pour s'accroître, du moins en nombre de personnes. Ils ne manquent jamais, quand ils peuvent, de pervertir des catholiques. Ils prennent soin, tout autrement qu'ils ne faisaient autrefois, de marier leurs jeunes gens, et pourvoient plus que jamais à la subsistance des pauvres. Si on leur ôte quelque lieu d'exercice, ils ne plaignent point leurs peines d'aller un peu plus loin entendre leurs prêches... Il ne faut pas