‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 16 sur 127 · MÉMOIRE DE DAGUESSEAU · texte numérisé non relu

MÉMOIRE DE DAGUESSEAU

plus pratique. Si le premier de ces écrits semble venir d'un prêtre, le second trahit un auteur versé dans la connaissance des lois et de la procédure. Cet auteur n'est autre que Daguesseau, intendant du Languedoc. Il a pour titre : Mémoire des moyens dont on peut se servir pour la conversion des ministres de la religion prétendue réformée.

Selon Daguesseau, la première mesure à prendre serait de multiplier les instructions religieuses. « Il est certain, dit-il, qu'une des choses qui retient le plus les huguenots dans leur religion est la quantité d'instructions qu'ils reçoivent dans leur religion et le peu qu'ils en voient dans la nôtre... Le peuple veut être instruit, et c'est une plainte générale que les nouveaux convertis font de ne pas trouver dans notre religion les mêmes instructions que dans la leur. »

Contrarier, vexer les huguenots, les ministres surtout, en mettant sur leurs pas tous les obstacles que les lois permettent et que par tolérance on a négligés jusqu'ici :

V Les états des impositions pour les frais des synodes doivent être envoyés à M. le chancelier. Cette formahté a toujours été négligée. Les obliger à y revenir.

2'' Dans les Cévennes, où ils sont les maîtres, les huguenots font faire la levée de leurs impo-

sitions par les collecteurs royaux chargés de prélever la taille. Les en empêcher. - 3'' Les impositions se prennent sur les fonds et biens ruraux, et les huguenots ont suivi cet exemple pour leurs impositions. Ce système est trop commode. Il faudrait exiger des impositions personnelles. Les pauvres se convertiront, si on les charge trop ; si on ne les charge pas, les riches supporteront tout le poids de Timpôt et seront ainsi plus disposés à se convertir.

4" Les ministres étaient exemptés des tailles; leur enlever ce privilège.

5^ Supprimer l'Académie de Puylaurens, pépinière de ministres.

G"* Faire luire aux yeux des ministres une pension assurée en cas de conversion. Prendre cette pension sur les gros bénéfices du clergé et engager le clergé à voter 300,000 livres par an dans ce but. Une pension promise par le roi n'est pas suffisante, car on peut craindre qu'elle ne soit suspendue au bout de deux ou trois ans. On pourrait aussi, sur les mêmes fonds, donner SOO livres aux filles des ministres le jour de leur mariage.

7*^ Ne plus nommer des commissaires huguenots pour tenir les synodes, « parce que, étant de la même religion, ils n'y font rien. »

MÉMOIRE d'un prêtre. 35

S*" Donner l'ordre secret « d'incidenter sur les formes et qualités des attestations délivrées aux jeunes ministres après leurs examens ; renvoyer ces difficultés au roi, qui tiendra sa décision en suspens et lassera la patience des ministres condamnés à un si long noviciat. »

9^ Ne passer aux ministres aucune contravention aux règlements, si légère fût-elle ; sévir contre eux, toutes les fois qu'ils disent des choses un peu vives à l'adresse de Rome.

lO"" Leur faire des procès pour les articles liturgiques oii certaines pratiques romaines sont traitées d'idolâtries; nommer une commission pour réviser la liturgie ; gagner les membres de cette commission, et susciter, par ce moyen, d'interminables querelles, « qui mettront le schisme et le désordre parmi les ministres et les particuliers. »

En finissant Daguesseau dit : « Il est seulement à observer que, quand on approuverait toutes les propositions contenues en ce Mémoire, il ne serait pas à propos de les exécuter toutes présentement, ni à la fois, mais qu'il les faudra prendre les unes après les autres, selon que la prudence et les conjectures l'indiqueront. » Malheureusement cette dernière phrase fut moins remarquée que le reste.

Enfin, on a un troisième Mémoire, très-long.

très-soigné, en même temps très-précis (1). Cet auteur nous donne aussi sa manière de voir sur les prétendues dispositions des réformés et sur les moyens dont on pourrait se servir pour les ramener à TEglise romaine.

Les protestants, dit-il, seraient bien aises d*être catholiques, mais ils sont retenus par des considérations mondaines. La fausse honte les attache à l'hérésie. Il ne faut pas désespérer de les ramener dans la bonne voie ; les obstacles sont au nombre de trois : les prêches, la présence des ministres et les excitations secrètes des notables qui les poussent à la révolte.

Pour en avoir raison, voici ce qu'il serait urgent de faire : 1^ raser entièrement les temples; â** éloigner les ministres ; S'' saisir les notables. On achèverait l'ouvrage ainsi commencé, en distribuant de l'argent aux nouveaux convertis, mais la mesure la plus efficace serait, « le logement effectif, car bien qu'il semble qu'il n'opère pas plus que la contribution, néanmoins quand on sait s'y prendre, il a un tout autre eifet. »

Le trait distinctif de ces trois mémoires, et principalement du premier et du troisième, c'est

(1) Relation de Vétat de la religion catholique dans Vofficial de Boutières ^ qui comprend les Boutières et haut Vivarez, du diocèse de Viviers^ fait par Le sieur Mongisy prêtre et officialy le 3 novembre 1683. (Archives de la guerre. Recueil de pièces concernant les religionnairts, 2523).

MÉMOIRE d'UX TRÈTRE. 37

que les protestants sont peu attachés à leur relic;ion. Ils veulent se convertir, mais riiabitude les retient; la fausse honte refoule clans leurs cœurs le bon désir d'abjurer; pour les amener à triompher de cette répugnance, un peu de violence sera nécessaire. On écartera d'abord les ministres qui resteraient devant eux, comme un remords vivant, et, à leur place, on enverra des missionnaires, avec une escorte de dragons, pour tenir en respect les rebelles.

Tel fut le plan qui semble avoir été adopté à la cour de Louis XIV dès 1681, et dont nous allons dérouler, province par province, l'exécution et les suites.

Nous n'avons pas jugé à propos d'étendre notre travail jusqu'aux dragonnades du dix-huitième siècle ; notre seul but est d'embrasser et de retracer l'histoire de celles dont Marillac fut le premier et le triste promoteur en Poitou, et qui furent menées ensuite dans toutes les provinces qui comptaient des religionnaires. C'est donc une période de huit années environ que parcourra cette histoire. Elle commence en 1681 et finit en 1688. Dans ces huit années, nous aurons à noter un flux et un reflux, des années d'extrêmes rigueurs mêlées de temps d'arrêt. La première suspension a eu lieu en 1682, quand le roi juge qu'il commet sans doute une grave faute, en

voyant F empressement du roi d'Angleterre à offrir l'hospitalité aux protestants émigrés. En 1685 et 1686, nous constaterons une nouvelle et effrayante recrudescence. Dans cette dernière année surtout, quand Louvois ne peut plus se dissimuler l'échec de la révocation et la persistance héroïque de l'hérésie, il entre dans une sorte de fureur. Il ordonne expressément à tous les intendants et gouverneurs de garder les frontières et d'arrêter le flot grossissant des fugitifs; il remplit les prisons des malheureux que les paysans avides ramènent des sentiers perdus par lesquels ils gagnaient la frontière; les galères regorgent ; puis, de guerre lasse, on ouvre les portes de l'exil : on pense que si les protestants quittent la France, c'est à cause de la défense qui leur en est faite. Et l'émigration, la grande de 1688, commence.

Quant aux huguenots restés sur le sol du royaume comme nouveaux convertis ou comme obstinés hérétiques, ils sortent peu à peu comme de dessous terre, ils osent paraître au soleil, ils clierchent à se reconnaître, et ils commencent ces fameuses assemblées du Désert, cauchemar de Louvois, terreur de Louis XIV. Le Vivarais, le Dauphiné, le Poitou, les Cévennes, dans leurs bois solitaires, entre leurs gorges perdues, au milieu de leurs rochers arides, retentissent de

Page 1