‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 19 sur 127 · MARILLAC CONVERTISSEUR · texte numérisé non relu

MARILLAC CONVERTISSEUR

fut la dragonnade. Il recommanda aux archers et huissiers, chargés de recouvrer les arrérages, de sonder les huguenots, chemin faisant, et de promettre la remise de leurs dettes à ceux qui voudraient abjurer; les autres, il les intimidera en faisant avancer des troupes. Tout est là. Moines, capucins et dragons entrent en campagne.

Les dragons arrivent et sont répartis par billets de logement chez les religionnaires ; ils mettent leurs chevaux à l'écurie, dans les magasins, n'importe où, s'installent eux-mêmes dans la maison, malmènent les hôtes, font grand feu, commandent des repas fastueux, crient, pestent, jurent, mettent tout sens dessus dessous. Outre le logement et rustensile(l), ils prennent 20 ou 30 sols par jour. Ils deviennent si terribles que leur seule apparition, sans sommation aucune, fait plier certaines consciences. Un dragon paraît sur la place du village de Fressine, sans autre intention que de se promener : aussitôt trois familles abjurent; c'était une incroyable terreur (2).

Jean Migault, pauvre notaire de Mougon, une des premières victimes, nous donne d'intéres-

(1) L'ustensile comprend le droit au feu et à la chandelle, le lit et la nourriture,

(2) Voir l'émouvant Joi'.rnal de Jean Migaidt. Paris, 1825.

sants détails sur les exigences des dragons: « On exigeait, dit-il, 15 francs pour les officiers supérieurs, 9 francs pour un lieutenant, 3 francs pour un soldat et 30 sols pour le moindre individu attaché au régiment. Cette monstrueuse exaction cessait-elle d'être payée exactement? on était dans l'usage invariable de vendre le mobilier et les bestiaux, et même, quand on avait disposé de ces objets, jusqu'aux bardes des malheureux hôtes. » Migault, pour sa part, reçut chez lui seize dragons. Quand leurs hôtes étaient convertis, ils passaient à cV autres.

Le bruit de ces sortes de conversions arrive à la cour avec des plaintes ; mais la cour est tellement émerveillée des succès de Marillac qu'elle oublie de prêter l'oreille aux doléances des rehgionnaires. On ne parle que des beaux rapports de l'intendant et de la dociHté des hérétiques à rentrer dans le giron de l'Eglise romaine. Louvois s'empresse de féliciter Marillac :

« ...Sa Majesté a appris avec beaucoup de joie le grand nombre de gens qui continuent de se convertir dans votre département... Elle désire que vous continuiez à y donner a^os soins, vous servant des mêmes moyens qui vous ont réussi jusqu'à présent ; elle a chargé M. Colbert d'examiner ce que l'on pourrait faire pour, en soulageant dans l'imposition des tailles ceux qui

il.vRILLAG FÉLICITÉ. 45

se convertiraient, essayer de diminuer le nombre des religionnaires. Elle m'a commandé de faire marcher, au commencement du mois de novembre prochain, un régiment de cavalerie en Poitou, lequel sera logé dans les lieux que vous aurez soin de proposer entre-ci et ce temps-là, dont elle trouvera bon que le plus grand nombre soit logé chez les protestants ; mais elle n'estime pas qu'il les y faille loger tous ; c'est-à-dire que de vingt-six maîtres dont une compagnie est composée, si, suivant une répartition juste, les religionnaires en devaient porter dix, vous pouvez leur en faire donner vingt et les mettre tous chez les plus riches desdits religionnaires, prenant pour prétexte que, quand il n'y a pas un assez grand nombre de troupes dans un lieu pour que tous les habitants en aient, il est juste que les pauvres en soient exempts et que les riches en demeurent chargés. Sa Majesté a trouvé bon encore de faire expédier l'ordonnance que je vous adresse par laquelle elle ordonne que ceux (|iii se seront convertis seront, pendant deux années, exempts du logement des gens de guerre. Cette ordonnance pourrait causer beaucoup de conversions dans les lieux d'étapes. Sa Majesté désire que vos ordres sur ce sujet soient par vous ou vos subdélégués donnés de bouche aux maires et échevins des lieux, sans leur faire connaître que

Sa Majesté désire par là violenter les huguenots à se convertir... Sa Majesté fera examiner la proposition que vous faites d'interdire aux religionnaires Texercice de la médecine et de la chirurgie... Sa Majesté profitera de vos avis pour la diminution des lieux où rexercice de la religion est permise, lorsque le nombre des religionnaires sera assez diminué pour que l'on puisse avec raison en supprimer quelqu'un (1). » Evidemment, Marillac s'est tu sur les faits et gestes des dragons ; la cour voit le beau côté de la médaille, et n'en soupçonne pas le hideux revers. Est-ce l'intendant qui le lui montrera ? Il est trop avisé. A cette heure, Marillac est en passe de faire son chemin : il est au mieux avec Louvois, avec le roi, avec le clergé ; il marche sous une bonne étoile. Les félicitations du ministre de la guerre l'enivrent; il poursuit l'œuvre des conversions de plus belle , s'enhardit et lâche entièrement la bride à ses troupes. Ecoutons un historien qui recueillit de la bouche même de témoins oculaires l'histoire vivante de ces tristes années, Elie Benoît C'est en vain et à tort qu'on a accusé Benoît d'avoir raconté ces événements avec passion et en chargeant les couleurs. Benoît a raconté ce qu'il avait entendu : ses récits portent le nom des victimes, l'indica-

(1) D. G., 653, 18 mars 1681.

PROTESTANTS PEiNDUS OU BRÛLÉS. il

tion des lieux et ils sont confirmés par tontes les relations publiées depuis cette époque. Quelle est d'ailleurs la portée des accusations dont un historien, contemporain des choses qu'il raconte, est l'objet de la part de critiques venus longtemps après lui? Voici comment les dragons convertissent les religionnaires du Poitou :

« A Saint-ïhibaud, quelques cavaliers pendirent leur hôte à une poutre; et ce malheureux se sentant déchirer par les cordes, promit de changer de religion, pourvu qu'on le relâchât. Aussitôt qu'il fut détaché, il s'en dédit, et ces bourreaux le rependirent et le laissèrent là sans secours jusqu'au lendemain, qu'on l'en retira presque mort.

« Un nommé Odée, de Melle, fut jeté par ces cavaliers sur un feu de deux fagots qu'ils avaient allumé. Comme il se releva promptement, les mêmes cavaliers le saisirent, et, de peur qu'il ne leur échappât, le traînèrent en prison, d'où il trouva le moyen de se sauver dans les bois.

« Un autre habitant d'un village proche de Melle fut tenu si longtemps et si près d'un fort grand feu, qu'il prit à ses sabots; et la crainte d'être brûlé à petit feu lui ayant fait promettre d'aller à la messe, il fut relâché; mais comme il s'en dédit aussitôt, on le remit au même état (1). »

(1) Elie Benoît, IV, 481.

Un gentilhomme eut le malheur de déplaire à Marillac en refusant de se convertir. L'intendant ordonne à son délégué, nommé Pèlerin , d'envahir la maison du rebelle avec des dragons. Les missionnaires bottés malmènent la fille du gentilhomme, et, sous ses yeux, pour comble d'outrage, installent des femmes débauchées dans les appartements du château. Le neveu du gentilhomme veut arrêter ce scandale. « Qu'on arrête cet homme!... » s'écrie Pèlerin. On l'arrête à l'instant; on lui lie les mains. Le père outragé, impuissant à faire respecter son honneur et son droit, écrivit une lettre qu'un haut personnage devait faire parvenir au roi, et que Jurieu inséra dans les Derniers efforts de l'innocence opprimée : « Si la vie de mes ancêtres et la mienne, dit fièrement le gentilhomme, n'a pas été distinguée par les dignités auxquelles les gentilshommes qui ont bien servi peuvent prétendre, je puis pourtant dire que, dans les emplois considérables, ils ont versé leur sang pour le service de nos légitimes souverains, pendant que ceux de Marillac faisaient leurs efforts et soulevaient les peuples pour mettre la couronne de nos rois sur la tête de leurs sujets. » Et venant aux pouvoirs illimités de l'intendant : « Il exile qui bon lui semble et fait voir à ceux qui ont accès auprès de lui des lettres, dit-il, d'un grand ministre

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