NOUVELLES REMONTRANCES
renouvelle ses plaintes. Louvois reprend avec plus de sévérité l'intendant désobéissant.
«.. .Sa Majesté m'a commandé d'ajouter qu'elle a appris avec beaucoup de surprise que, quoique je vous aie mandé plusieurs fois, par son ordre, qu'elle ne voulait pas que vous souffrissiez que les cavaliers et officiers exigeassent quoi que ce soit, vous leur avez réglé non-seulement une nourriture sans payer, mais encore 30 sols par place et aux officiers à proportion. Vous avez un grand intérêt à remédier à ces désordres et de les faire absolument cesser, Sa Majesté me paraissant disposée à prendre quelque résolution fâcheuse contre vous, si elle apprenait que cela continuât; c'est ce que je vous conjure de prévenir (1). »
Dans une autre lettre, Louvois dit à Marillac que le roi est fâché qu'il donne lieu aux religionnaires de justifier les plaintes qu'ils font dans tous les pays étrangers. En effet, les dragonnades étaient déjà un grief européen contre la France ; elles soulevaient dans toutes les cours une réprobation unanime.
Mais tel est l'effet de la flatterie venue de haut sur l'esprit d'un fonctionnaire, qu'elle ferme la porte aux avertissements et même aux reproches que la suite des circonstances peut motiver.
Marillac en était venu à croire sans doute que, tout en le reprenant, on était bien aise de son énergie. Il persista dans la même voie. Louvois l'invite à diriger du côté de Bayonne les cavaliers dont il dispose ; l'intendant n'en fait rien : Louvois se fâche ; Marillac veut discuter ; pour toute réponse, il reçoit ces mots : « Sa Majesté est bien persuadée que lorsqu'un intendant ordonne quelque chose, il est obéi sans réplique. » A bout de ressources, Marillac avait essayé de s'abriter derrière le fanatisme des catholiques poitevins. Il courba la tête et obéit; mais il vient un moment où un supérieur ne se contente pas d'une obéissance consentie à contre-cœur ; Marillac est révoqué.
Il part, laissant les manufactures désertes, l'industrie ruinée, la province réduite à la pauvreté et au deuil. Il emporta, dit-on, des richesses, mais avec elles le mépris public et la haine. A la cour, dans la foule des courtisans, il joue un piteux personnage, se tient à l'écart, essuie la froideur et les airs hautains de ces gens dont l'indifférence et le mépris sont plus amers à sentir que le mépris des honnêtes gens, qui, du moins, ont le droit de mépriser. Il n'osait saluer personne, de crainte de s'exposer à un affront, si on ne lui rendait pas son salut. Les jésuites eurent encore assez de crédit pour le faire nom-
BAVILLE DANS LE POITOU. 5o
mer à Tintendance de Rouen, où nous le retrouverons dans la suite.
Son successeur à Poitiers fut Lamoignpn de Bâville. Bâville n'avait pas encore cette triste célébrité attachée depuis à son nom. Il fut reçu dans le Poitou comme le beau temps après l'orage, comme la paix après la guerre ; on respira, on crut qu'il apportait la modération, et c'était un peu vrai. Il n'eut autre chose à faire qu'à poursuivre les temples tombés sous le coup de contraventions, à fermer les lieux de culte et à instruire le procès des relaps. Il s'y appliqua en intendant docile et obéissant, qui exécute les ordres de son souverain, sans considérer s'ils sont justes ou injustes. Au mois de juin, il rase le temple de Lusignan, interdit le culte à Saveilles, à Champagne-Mouton, à Chizé et à Civray. Il exécutait ainsi l'ordonnance portée contre les Eglises annexes. Désormais, il ne devait y avoir de culte que dans les localités où résidaient les pasteurs.
A ce moment, le Poitou comptait environ quarante mille nouveaux convertis. Il fut expressément défendu aux pasteurs, sous les peines les plus sévères, d'en recevoir aucun dans les temples; mais comment faire pour les reconnaître? C'était bien difficile; les anciens des consistoires dressèrent par localité la liste de leurs coreli-
gionnaires demeurés fermes; à Tentrée du temple, ils les reconnaissaient. Quand tous étaient entrés, on fermait les portes ; les anciens passaient à travers l'assemblée pour s'assurer qu'il n'y avait pas de nouveaux convertis dans ses rangs, et alors seulement le pasteur montait en chaire (1).
Le 29 novembre 1682, Bâ ville témoigne sa satisfaction à Louvois sur les dispositions des nouveaux convertis :
« Les nouveaux convertis, qui paraissaient dans les commencements les plus endurcis et les plus éloignés des exercices de notre religion, semblent s'y accoutumer et se déterminer entièrement à suivre le parti qu'ils ont embrassé par les missions qui sont répandues dans tous les principaux endroits de la province, et qui y font tout le fruit que l'on pouvait espérer. Le détail où j'ai cru être obligé d'entrer en faisant moimême les rôles des paroisses où il y a des nouveaux convertis me paraît aussi être une voie très-efficace pour les exciter à faire leur devoir; car, d'un côté, voyant la différence que l'on fait de ceux qui font bien ou mal dans l'imposition, et se trouvant d'ailleurs instruits par les missions, je trouve que tout cela ensemble achève de les persuader et fixe l'incertitude où la plu-
(1) Histoire des 'protestants du Poitov, par A, Lièvre.