ARRIVÉE DE FOUCAULT
lui avait-il annoncé, en d'autres termes, la conversion de trente-huit mille religionnaires? Les temples de Poitiers, de Thouars, de Mougon et de Loudun tombent à leur tour. Les troupes ont envahi, au mois d'août, Châtellerault et Poitiers.
« Sa Majesté sera bien aise que les religionnaires de Châtellerault et de Poitiers se convertissent, mais si on ne peut pas les porter à le faire par une délibération, l'intention de Sa Majesté n'est point que l'on oblige les principaux marchands à déserter, et elle estime toujours qu'il vaut mieux s'appliquer à en diminuer le nombre en plusieurs fois que de vouloir les emporter tout d'un coup. »
A Niort, on en revient aux jours de Marillac, jours de triste mémoire. En un clin d'oeil, le régiment d'Asfeld a converti la province.
Quand Foucault remplace Bâville, appelé à l'intendance du Languedoc, il ne reste presque rien à faire. Foucault qui arrive du Béarn égorgé eût mieux aimé trouver une province vierge du sabre des dragons. Il aurait pu s'y distinguer. Que reste-t-il pour lui? Presque rien, des miettes (1).
Nous sommes en septembre 1685, un mois avant la révocation de l'cdit de Nantes.
(1) On trouve des détails sur Foucault dans le chapitre consacré au Béarn. C'est là qu'il fut le Foucault de l'histuire.
« Lorsque je suis arrivé en Poitou, écrit Foucault, (1) il y avait encore quatre-vingts familles religionnaires à Poitiers et cent soixante à Ghâtellerault. J'ai mandé à M. de Louvois que je ferais tout ce que je pourrais pour les convertir par délibération des consistoires. » Et pour venir en aide aux consistoires, l'intendant réunit à Luçon les gentilshommes non encore convertis et leur tient un de ces discours comme il se piquait de les savoir faire. ,
« C'est, leur dit-il, une illusion qui ne peut venir que d'une préoccupation aveugle, de vouloir distinguer les obligations de la conscience d'avec l'obéissance qui est due au roi, dans une occasion oii ces deux devoirs sont inséparables, puisque Sa Majesté agit uniquement dans l'intérêt de la religion. Faites, s'il vous plaît, réflexion, que vos ancêtres ont témoigné autant d'attachement à l'Eglise romaine que vous avez depuis montré d'aversion pour elle... C'est donc le malheur du siècle passé qui les a ravis à l'Eglise ; il faut que le bonheur de celui-ci répare leur perte, et que votre conversion mette le comble à la félicité du plus glorieux règne qui ait été depuis l'établissement de la monarchie française. »
(1) Jlc.-iiolres de y icuias -Joseph Foucault^ publiés ])ai' M. Baudry, Paris, 1862.
CONVERSIONS C( A LA BEARNAISE. » Ol
Dix -huit de ses auditeurs abjurèrent; les autres étant demeurés insensibles à la belle éloquence de l'intendant, il prétendit que la veille ils s'étaient réunis dans une prairie pour faire le serment de ne pas se laisser séduire. Louvois vient à son aide:
« ...Puisque ladite assemblée n'a pas réussi, il faut s'appliquer à prendre la noblesse en détail, en attaquant celle de ceux qui n'est pas extrêmement bien établie. Vous en pourrez diminuer considérablement le nombre. L'intention de Sa Majesté est de suivre cette voie là pendant un mois, auparavant que d'en prendre de plus dures. »
Foucault aurait voulu plus de décision ; à quoi bon ces atermoiements, cette prudence? Pourquoi n'en pas finir d'un seul coup? Il met dans sa poche les ordres de Louvois et agit à sa guise, à la béarnaise ; mais le bruit en transpire bientôt. Louvois lui écrit le 2 octobre :
(( Le roi a vu à Cléry des gens de Niort qui se sont venus plaindre des logements excessifs .que l'on leur a donnés, et ont présenté pour cela à Sa Majesté le billet ci-joint. Elle leur a fait donner ordre de s'en retourner et m'a commandé de vous dire que, quand il ne reste qu'un trèspetit nombre de religionnaires dans une ville, elle ne juge pas à propos que l'on s' opiniâtre à
les faire changer par des logements excessifs, et qu'il vaut mieux faire semblant de n'y avoir pas d'attention, n étant pas possible que, dans la suite, ils ne soient pas réduits par toutes les occasions qui se présenteront de les mortifier, soit dans l'imposition des tailles, soit dans le logement de troupes qui passeront par étapes. Sa Majesté vous recommande aussi d'user avec beaucoup de modération de la permission qu'elle vous a donnée de loger chez des gentilshommes, et elle ne veut point absolument que l'on loge chez ceux qui sont d'une qualité distinguée, non plus que ceux qui sont dans le service, ou y ont des enfants. »
Huit jours après, nouvel avertissement : « Sa Majesté a appris avec chagrin que l'on a logé à Poitiers chez une femme une compagnie et demie de dragons, pour l'obliger à se convertir. Je vous ai mandé tant de fois que ces violences n'étaient point du goût de Sa Majesté, que je ne puis que m'étonner beaucoup que vous ne vous conformiez pas à ses ordres, qui vous ont été si souvent réitérés. Vous avez grand intérêt de n'y pas manquer à l'avenir (1). »
Foucault ne se contient pas davantage ; il n'est pas maître de lui, il est, en face des protestants,
(1) D. G., 16 octobre 1685.
comme un taureau qui voit du rouge (1), et il se précipite tête baissée, sans même avoir le souci de se demander si le roi trouvera de son goût ce zèle extraordinaire. Il faut que Louvois revienne à la charge, au commencement de novembre :
« Sa Majesté m'a plusieurs fois commandé de vous donner de sa part Tordre de ne rien faire sans sa permission et d'attendre ses ordres, devant que de rien entreprendre d'extraordinaire. Si ceci ne vous porte pas à vous contenir, je serai obligé de supplier Sa Majesté de commander à quelqu'un de vous écrire ses intentions en qui vous ayez plus de créance. »
L'édit qui révoquait celui de Nantes contenait une clause singulière : il y était dit que les religionnaires pourraient demeurer tranquilles en France, en atlendant qu'il plaise à Dieu de les convertir. Foucault et tous les intendants déplorent cette restriction. A leur point de vue, ils avaient raison. Les religionnaires ayant la faculté d'attendre qu'il plût à Dieu de les convertir, ils allaient attendre longtemps : c'était suspendre l'œuvre commencée; les nouveaux convertis vont cesser de remplir leurs devoirs de catholiques; les non- convertis vont renvoyer indéfiniment leur abjuration. Foucault s'irrite :
(1) Camille Rousset, Histoire de Louvois.
« Il est certain, dit-il, que cet article de Tédit qui révoque celui de Nantes cause un grand préjudice aux affaires de la religion, arrêtant les progrès de la conversion et affligeant les nouveaux convertis, auxquels les opiniâtres reprochent (ju'ils ont manqué de courage (1). »
Il propose à Louvois de traiter comme « perturbateurs du repos public » les religionnaires qui interprètent ainsi la clause de Tédit. « Je lui en ai même, dit-il, envoyé un projet d'arrêt. » On voit toujours chez lui le désir d'agir suivre de près la conception.
Justement alarmés, et n'ayant plus d'espoir que dans la sollicitude éclairée du roi, qui, suivant eux, ignore les traitements qu'on leur inflige, les réformés envoient des députés à la cour. Gomment ils y sont accueillis, nous l'avons déjà dit dans l'introduction à cette histoire. Que devenir? La lettre suivante nous montre que les gentilshommes ne pouvaient ni demeurer chez eux ni sortir du royaume :
« Le roi a été informé par M. d'Asfeld qu'à l'assemblée que les gentilshommes de Poitou ont tenue à Luçon, ceux qui ont persisté à demeurer dans la R. P. R. ont résolu de se rendre deux à deux à la cour pour demander au roi la permission de sortir du royaume. Comme ledit
(1) Mémoires de Foitccndt, p. 137.