ASSEMBLÉE DE SAINT-MAIXENT
leur religion sur les ruines de leurs temples, et menaçaient les curés de les exterminer. Je me rendis sur les lieux, après avoir écrit à M. de Vérac, qui m'accusa de terreur panique, accompagné de mes domestiques et d'une compagpie de dragons. Nous tombâmes sur la plus proche qui était de mille cinq cents personnes, dans un pré environné d'un ruisseau et d'une haie et dont la barrière était gardée de dix hommes armés, qui tirèrent sur un lieutenant et dix dragons que j'avais détachés pour les reconnaître, ce qui m'obligea d'entrer avec mes dragons et les gens qui m'avaient suivi et de faire tirer sur ces révoltés. Il y en eut sept ou huit tués ou blessés, ce qui obligea les autres de mettre les armes bas. Je fis prendre le prédicant et une quarantaine des plus notés, dont six ont été pendus ; trente et un ont été envoyés aux galères
et deux femmes condamnées au fouet Le
lendemain de cette première assemblée, il y en eut une autre que je dissipai encore. Il y eut quatre hommes tués sur la place et deux pendus. Ils s'étaient mis en défense. »
Des gens qui préviennent l'intendant avant de s'assembler sont-ils bien des révoltés? Est-il admissible qu'ils tirent les premiers sur la troupe, et peut-on croire que quinze cents personnes armées ne puissent avoir raison
de cinquante dragons, en cas de résistance? Mais c'est dans le Béarn qu'il faut voir Foucault à rœuvre. Le Foucault historique, le terrible convertisseur que rien n'arrête, est là tout entier.
Béarn, — Conseil donné à Louis XIV par Tévêque d'Uzès en 1665. — Le président Lavie, son zèle, — Le ministre Majendie accusé d'avoir comparé François d'Assise h. Arlequin; sa condamnation. — Arrivée de F'oucault dans la province. — Caractère, esprit, vues de Foucault. — Il réforme la justice ; il attaque les religionnaires. — Son voyage à Fontainebleau. — Perfidie qu'il fait approuver par le roi. — Tous les temples du Béarn sont interdits et rasés. — Foucault demande des troupes. — Rapidité des conversions. — Chaudes félicitations du roi à Tintendant. — Abjuration des ministres Goulard et Audrehon. — Lettre du roi à Foucault. — Vingt mille protestants convertis. — Foucault invente la mort par insomnie; témoignage d'Eiie Benoît. — Arcliambaud, agent convertisseur; sa méthode. — Quelques formules d'abjuration. — Jugement de Daguesseau sur Foucault.
A rassemblée de 1665, Tévêque d'Uzès, homme éloquent et subtil, suppliait le roi d'étouffer le monstre de Vhérésie et lui montrait un pays où il le pouvait sans injustice. Le pays offert en essai à Louis XIV était le Béarn, anciennement amené à la Réforme par Jeanne d'Albret et demeuré fidèle à ses croyances. L'évêque d'Uzès, pour imposer silence aux scrupules du roi, alléguait cavalièrement qu'autrefois les catholiques de cette province avaient
été forcés par leur reine hérétique à quitter le catholicisme. On pouvait, sans injustice, les forcer à y revenir.
Les vœux de cet homme d'esprit ne furent pas perdus. Un homme en Béarn les recueillit et considéra comme une gloire pour son nom de les réaliser : c'était le sieur Lavie, premier président du parlement de Pau. Cinq ans après (1670), il avait instruit le procès de plusieurs ministres et de plusieurs temples; et il aurait continué son pieux ouvrage avec une ardeur vivifiée par le succès, si les protestants n'avaient fait parvenir au roi leurs justes sujets de plaintes. Le roi, jugeant que l'affaire en valait la peine, fit appeler une députation du Béarn, chargée de lui expliquer les détails du procès ; malheureusement pour les protestants, le président Lavie persuada au parlement que le député le mieux au courant de ces choses, c'était luimême : il se fit donc nommer député et se rendit auprès du monarque. On laisse à penser de quelles couleurs complaisantes pour lui-même* il peignit l'état des Eglises protestantes du Béarn et leurs torts dans le débat engagé. Les Eglises trouvent cependant un protecteur dans le maréchal de Grammont, gouverneur de la province, animé des meilleures dispositions pour la noblesse réformée du Béarn. Le maréchal
FRANÇOIS B ASSISE 0 Al'.LEQUTX. » Sfj
conjure l'orage, mais pour un temps. Les Egli-. ses du Béarn, comme toutes celles du royaume, étaient réservées aux plus douloureuses tribulations, pour ne pas dire à la ruine.
Tandis que le gouverneur tâche de disculper les protestants béarnais des accusations élevées par le président La vie, un curieux procès, intenté au ministre Majendie, montre la hardiesse des ennemis de la Réforme, et, par son issue, les raisons qu'ils avaient d'être hardis.
Le ministre 3Iajendie, l'un des plus considérés et des plus éloquents de la province, accusé par le clergé d'avoir proféré du haut de la chaire des paroles sacrilèges et blasphématoires, est condamné à déclarer à genoux, les fers aux pieds, qu'il en est « marri et déplaisant, » et qu'il demande pardon à Dieu, au roi et à la justice. Entre autres accusations graves, on reprochait à Majendie d'avoir appelé François d'Assise un Arlequin et de l'avoir représenté au pied d'une échelle, et y montant, en présence de la vierge jMarie qui, du sommet, lui souriait en lui tendant les bras.
Majendie avait, en elTet, raconté en chaire la vision d'un moine franciscain, rapportée dans les k^gendes de l'ordre. ïl y est question d'un homme qui a vu en songe une échelle appuyée à la terre et plongeant dans le ciel. Au dernier
échelon et prêt à monter, ce moine avait vu un homme, qui n'était autre que François d'Assise, invité à s'élever par le sourire de la vierge Marie : symbole transparent de la certitude du salut dans l'ordre des Franciscains. Majendie avait porté sur cette histoire un jugement qui n'était pas du goût du clergé. Un auditeur ignorant ou malintentionné eut vite fait de travestir ses paroles; d'où sa condamnation (1).
Le président Lavie avait ouvert la voie ; l'intendant Foucault s'y jette avec toute l'énergie de son caractère, accrue du désir de se faire remarquer à la cour. Venu dans le Béarn comme en disgrâce (car il avait perdu son protecteur Colbert), Foucault était résolu à tout pour plaire à Louvois et relever sa fortune. Il lui était dur de quitter la riche intendance de Montauban pour ce maigre et petit pays de Béarn ; mais il y avait beaucoup de protestants dans la province; à cette époque, on le sait, les protestants étaient une ressource pour les ambitieux.
Foucault était un homme instruit, ami des lettres, grand amateur des choses de l'antiquité; il possédait une belle collection de médailles, dirigeait des fouilles dans l'intérêt de la science et composait des discours auxquels il attachait
(1) Elie Benoît, IV, p. 167.