FOUCAULT EST COMPLIMENTÉ
Constantinople, dit-il encore, mais Sa Majesté a jugé que sa présence était nécessaire en Béarn pour y achever « ce que j'avais si bien commencé. » Malheureux religionnaires !
Pour achever de fanatiser l'intendant, Louvois lui écrit les deux lettres suivantes : « La lettre que vous avez pris la peine de m' écrire le 5 de ce mois et les mémoires qui l'accompagnaient m'ont donné lieu de rendre compte au roi du progrès des conversions qui se font en Béarn, lesquelles Sa Majesté a apprises avec beaucoup de joie. Elle vous recommande de continuer vos soins pour achever ce que vous avez si bien commencé. Et afin que le peu de noblesse qui paraît la plus opiniâtre puisse être portée à se faire instruire, Sa Majesté a trouvé bon d'ordonner à M. de Croissy de vous adresser un arrêt du conseil, par lequel Sa Majesté vous ordonne d'obliger les gentilshommes de la province du Béarn de vous rapporter leurs titres pour être par vous vérifiés, afin qu'il n'y ait plus que ceux qui sont véritablement gentilshommes qui puissent jouir des privilèges attribués à ladite noblesse (1). » Quinze jours après : « Le roi a vu avec beaucoup de plaisir par vos lettres des l^ et 18 de ce mois, quel a été le succès de vos soins pour la conversion de la plus grande partie
(1) D. G-., juillet 1685.
des leiigionnaires des villes de Pau et d'Orthez. Sa Majesté a chargé M. de Croissy de vous adresser les ordres nécessaires pour faire exiler ceux des gentilshommes qui vous paraîtront les plus appliqués à empêcher les religionnaires de se convertir. Je prends part à la joie que vous devez avoir de la satisfaction que Sa Majesté témoigne de vos services (1). » Foucault n'est pas en reste : <( Il y a eu trois mille huit cents religionnaires d'Orthez qui se sont convertis, de quatre mille qu'il y avait : ce qui m'a obligé de mander à MM. les ministres qu'ils pouvaient assurer le roi de la conversion totale du Béarn, de vingt-deux mille qu'il y avait n'en restant pas mille ; que les gentilshommes commençaient à se détacher (2). » Puis passant du général au particulier, il raconte la conversion du ministre Goulard, dont il est particulièrement fier : « J'ai fait faire l'abjuration du calvinisme au sieur Goulard, ministre d'Oloron, dans la cathédrale de la ville, en présence de M. l'évêque et de huit mille personnes de l'une et de l'autre religion. Il leur a rendu un si bon compte de sa conversion, que plusieurs des religionnaires, touchés des vérités que les ministres avaient toujours pris grand soin de leur cacher, et qu'il
(1) D. G., 31 juillet 1685.
(2) Mémoires, p. 121.
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leur a nettement et fidèlement exposées, se sont convertis avec lui, et la plus grande partie des autres m'ont promis de se faire instruire, après leur avoir fait entendre que l'intention du roi n'était pas qu'ils embrassassent la religion romaine sans la connaître, mais bien qu'ils en examinassent sans prévention les dogmes et les principes. »
T.es dogmes et los principes, jolie expression sous la plume de Foucault ! Ecoutons-le raconter Uiie autre conversion, dont il s'attribue toute la gloire et qui pique sa vanité : « Le sieur d'Audrehon, ministre de Lembeye, m'étant venu voir, me dit qu'il sentait de grands mouvements dans son cœur pour embrasser la religion catholique, mais qu'il avait encore besoin d'un mois pour prendre sa résolution; sur quoi, l'ayant fait entrer dans la chapelle du château de Pau, où M. l'évêque d'Oloron recevait l'abjuration d'un ancien avocat de Pau et où il y avait beaucoup de monde, je lui demandai s'il ne sentait rien dans son cœur qui le sollicitât, à la vue de son vénérable pasteur, de s'aller jeter dans ses bras. Il m'avoua qu'il se sentait ému, et, dans le moment, je le pris par le bras et le conduisis vers l'autel, où il se mit à genoux devant M. l'évêque, qui lui donna l'absolution. Cette action fut d'une grande édification. »
A l'ouïe de ces récits, qui se suivent et se ressemblent, mais en s'embellissant de plus en plus, le cœur du roi se fond; il veut écrire luimêm.e à l'intendant qui réalise de si étonnants prodiges, et qui fait plus pour la gloire de son règne que tous les évêques et les missionnaires : « Monsieur Foucault, j'ai été bien aise d'apprendre, par votre lettre du 18 jtiillet, le bon effet qu'ont produit vos soins et votre application à tout ce qui pouvait procurer la conversion de mes sujets de la R. P. R. dans toute l'étendue de ma province de Réarn, et vous ne devez pas douter que ce service ne me soit d'autant plus agréable, que le succès en est très-avantageux à notre religion et d'un fort bon exemple pour les autres provinces de mon royaume. Sur ce, je prie Dieu qu'il vous ait, Monsieur Foucault, en sa sainte garde. Ecrit à Versailles, le deuxième jour d^aoùt 1685. »
En quittant le Réarn, Foucault peut dire avec orgueil : « Il reste quatre cents personnes à convertir. » Une médaille commémorative fut frappée en son honneur. La ville d'Orthez se rendit la dernière. Foucault était devenu le type du convertisseur; on le proposait en exemple. Lorsque Louvois veut soumettre les religionnaires de Rordeaux et de Montauban, il écrit au marquis de Roufflers « d'essayer d'y procurer, s'il
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est possible, un aussi grand nombre de conversions qu'il s'en est fait en Béarn. »
Vingt mille protestants convertis en si peu de temps, c'était effectivement merveilleux, surtout pour ceux qui pensaient que les conversions s'étaient opérées pai' la seule puissance de la persuasion ; mais il n'en est pas ainsi pour qui sait comment les choses se passaient. Dans aucune province, les dragons ne se permirent tant de licences; leur seule approche faisait plier les religionnaires par milliers, tant on savait de quoi ils étaient capables. Marillac avait inventé les dragonnades ; Foucault, raffinant le système, inventa la mort par l'insomnie : « Entre autres secrets qu'il leur apprit (aux dragons), il leur commanda de faire veiller ceux qui ne voudraient pas se rendre à d'autres tourments ; et ces fidèles exécuteurs de ces ordres furieux se relayaient les uns les autres pour ne pas succomber eux-mêmes au supplice qu'ils faisaient subir aux autres. Le bruit des tambours, les blasphèmes, les cris, le fracas des meubles qu'ils brisaient ou qu'ils jetaient d'un côté à l'autre, l'agitation oii ils tenaient ces pauvres gens, pour les forcer à demeurer debout et à ouvrir leurs yeux, étaient les moyens dont ils se servaient pour les priver de repos. Les pincer, les piquer, les tirailler, les suspendre avec des
cordes, leur souffler dans le nez la fumée de tabac et cent autres cruautés étaient le jouet de ces bourreaux, qui réduisaient par là leurs hôtes à ne pas savoir ce qu'ils faisaient et à promettre tout ce qu'on voulait pour se tirer de ces mains barbares (1). Foucault avait à ses gages un nommé Archambaud. Cet homme menait les réformés de sa classe au cabaret, leur versait du vin (il avait de l'argent pour cela^ peut-être celui dePellisson) et les enivrait. Le lendemain, il leur disait : Vous avez promis de vous convertir et d'aller à la messe ; s'ils regimbaient, ils étaient punis comme relaps.
Foucault n'est pas difficile sur la formule d'abjuration; mais ceci s'applique moins à lui qu'au clergé et aux missionnaires de toutes les provinces, sauf de rares exceptions. Il suffisait de prononcer Jésus Maria, de faire le signe de la croix, de réciter en latin le symbole ou l'oraison dominicale, ou de dire simplement : Je me réunis. Elie Benoit a vu de ses yeux un modèle de profession de foi ainsi conçu : « Je reconnais et confesse l'Eglise catholique, apostolique et romaine comme elle était du temps des apôtres, et je renonce et abjure toutes les erreurs qui se sont glissées depuis ce temps-là (2). »
(1) Elie Benoît, V, p. 833.
(2) Histoire de redit de Nantes, Y. p, 847.