JUGEMENT DE DAGUESSEAU
Voilà comment on examinait « les dogmes et les principes » de l'Eglise catholique. Et comment pourrait-il en être autrement, quand on convertissait, comme Foucault, vingt mille religionnaires en deu:^ ou trois mois? Jamais l'hypocrisie et le sacrilège n'eurent la part si belle.
Le chancelier Daguesseauaporté sur Foucault et son système de propagande religieuse un jugement qui, sous une forme modérée, confirme les récits de Benoît :
« Je ne nommerai point ici l'intendant qui, pai' une distinction peu honorable pour lui, fut chargé de faire le premier essai d'une méthode si nouvelle pour la conversion des hérétiques (1). Il était des amis de mon père et des miens, homme d'un esprit doux, aimable dans la société, orné de plusieurs connaissances et ayant du goût pour les lettres, comme pour ceux qui les cultivent; mais, soit par un dévouement trop ordinaire aux intendants pour les ordres de la cour, soit parce qu'il croyait, comme bien d'autres, qu'il ne restait plus dans le parti protestant qu'une opiniâtreté qu'il fallait vaincre ou plutôt écraser par le poids de l'autorité, il eut le malheur de donner au reste du royaume un exemple qui n'y fut que trop suivi, et dont le
(1) Cûiume on l'a déjà vu, c'est :.• Mai'ilhic, et non h Foucault, que revient ce liiste honneur.
succès surpassa d'abord les espérances même de ceux qui le faisaient agir; il n'eut besoin que de montrer les troupes, en déclarant que le roi ne voulait souffrir qu'une seule religion dans ses Etats, et l'hérésie parut tomber à ses pieds. Les abjurations ne se faisaient plus une à une ; des corps et des communautés entières se convertissaient par délibération et par des résultats de leurs assemblées, tant la crainte avait fait d'impression sur les esprits, ou plutôt, comme l'événement l'a bien montré, tant ils comptaient peu tenir ce qu'ils promettaient avec tant de facilité (1). C'était dans une province voisine du Languedoc que se passait un événement si extraordinaire (2). »
(1) « On ne peut pas dissimuler que la plupart de ces nouveaux convertis ont jusqu'à présent mal fait leurs devoirs. » {Mémoire concernant le Béarn et la basse Navarre, dressé par M. Pinon, 1698.)
(2) Œuvres du chancelier Daguesseau. — Discours sur la vie et la mort de Daguesseau, XIII, 51. Paris, 1719.
Languedoc. — Daguesseau intendant; ses maximes, d'après son fils. — Fermentation en Languedoc, dans les Cévennes et le Vivarais. — Pathétiques exhortations du ministre Bouton. — Troubles dans le Vivarais ; solennelles résolutions des Eglises de ce pays. — Colloque de Vallon. — Arrivée de Daguesseau h Tour non ; il s'oppose à l'envoi de troupes contre les religionnaires, — Louvois le reprend. — Marche de Saint-Ruth. — Arrivée du duc de Noailles. — Les Mémoires de Noailles. — Députation de Saint-Hippolyte, Anduze, Uzès, etc. — Louvois repousse toute amnistie; il prescrit la Désolation. — Massacre de Vermont. — Mort de Charnier. — Douze prisonniers pendus par un treizième. — Exaltation du pays, — La bergère de Crest et Fléchier. — Noailles arrive à Nîmes. — Adieux du ministre Cheyron. — Départ de Daguesseau.— Bâville le remplace. — Agitation des Eglises; projet de Claude Brousson. — Saint- Hippolyte le met à exécution . — Les dragons dans les Cévennes. Récit d'un abbé missionnaire. — Lettres de Bâville à la cour.
— Abjuration collective à Nîmes. — Conversion du ministre Cheyron; sa récompense; ses remords. — La loi sur les motirants; l'émigration. — Ordres barbares de Louvois. — Assemblées surprises. — Perplexités de Bâville et de la Trousse.
— La déportation ; voiture de cent personnes pour le Canada. Retour des ministres. — Eloquent appel à ceux qui gémissent «sous l'esclavage de Babylone. » — Remarquable rapport de Bâville sur le Languedoc; ses aveux tardifs.
Daguesseau était intendant du Languedoc quand la question des protestants devint l'affaire capitale de l'Etat. C'était un homme d'un caractère intègre, porté à la douceur et à la
modération. Elie Benoît a pu lui reprocher quelques mesures qui ne répondent pas à cette idée ; mais il a dû aller bien souvent au delà des réserves qu'il lui aurait convenu de garder. Il fallait obéir aux ordres pressants de Louvois. Il eut à s'occuper des religionnaires à partir de 168Î. « Ses maximes sur la conversion des huguenots étaient bien simples, nous dit son fils, le chancelier Daguesseau, et encore plus conformes au véritable esprit de l'Eglise : prêcher, instruire, exhorter, détacher principalement les chefs et les appuis du parti protestant, employer même le secours des privations, et non pas des peines temporelles pour engager des esprits prévenus à faire des réflexions salutaires, restreindre et diminuer, autant que la justice le permettait, la liberté de Texercice public, favoriser les nouveaux convertis et leur rendre avec usure les avantages dont on ne les avait privés que pour leur bien; considérer, enfin, la religion protestante comme une place forte, qu'il fallait bien se garder de vouloir prendre d'assaut, mais qu'on devait attaquer à la sape, pour ainsi dire, en gagnant du terrain sur elle, jusqu'à ce qu'on l'eût réduite insensiblement à être si peu de chose, qu'elle tombât enfin d'elle-même (1). »
(1) Discours sur la vie et la mort de Daguesseau'., dans les Œuvres Ù.Q son fils le chancelier Das^uessean, XlII. 3S.
ERREURS DE LAGUESSEAU. 105
Dagiiesseau partageait, on le voit, l'erreur du temps, qu'on arriverait à réduire les protestants et à faire d'eux des catholiques; mais il eut, du moins, la gloire d'y travailler d'une autre manière que les Marillac et les Foucault. Son nom nous est parvenu avec une auréole d'honnêteté et de respect. Une autre erreur plus étonnante chez un homme d'un esprit aussi grave, c'est d'avoir cru que les protestants formaient une faction dangereuse pour la tranquillité de l'Etat. Les protestants, depuis Richelieu, contrilDuaient, au contraire, à la prospérité et à la richesse du royaume ; est-il besoin d'en donner une autre preuve que l'affaissement et la ruine de la France après la révocation ?
Daguesseau n'approuva point la signification de l'avertissement pastoral adressé aux religioniiaires par l'assemblée du clergé de 1682; il la jugea comme une démarche inutile, destinée à provoquer un éclat dangereux ; il fit néanmoins du mieux qu'il put pour en assurer l'exécution, et, à cet effet, il se rendit en personne dans les principaux centres de la province, afin d'apaiser par sa présence le bouillonnement des esprits. La fermentation était grande en Languedoc, parmi les protestants; ils eurent, en 1682, le pressentiment que de grands malheurs allaient fondre sur leurs têtes. A Nîmes, à Montpellier,
dans les Gévennes, dans le Vivarais, des assemblées illégales furent signalées. Les protestants prenaient l'énergique résolution de résister à la violence qu'on s'apprêtait à leur faire. Ceux de Nîmes et des environs n'avaient pas oublié les pathétiques adieux du ministre Bouton (1), vieillard de quatre-vingts ans, qui, dans son dernier sermon, avait pris Dieu à témoin qu'il avait toute sa vie durant prêché le pur Evangile à ses frères, et qui, levant au ciel ses mains tremblantes, avait juré de rester ferme contre les violences, malgré ses cheveux blancs. Son auditoire, sanglotant et versant des larmes, s'était spontanément levé pour protester de son inébranlable fidélité, quand le ministre lui avait demandé s'il n'abandonnerait pas la foi dans laquelle il était né. La conversion inattendue des ministres Paulhan et Icard n'avait pas eu d'influence sur cette population ardente. Aussi Daguesseau eut-il de vives appréhensions en apprenant que des assemblées avaient eu lieu aux environs de Saint-Hippolyte et que le Vivarais menaçait de se soulever. Sans perdre un instant, il se rendit à Tournon.
Il ne s'était pas trompé ; la province était en éruption. Interdites, sans culte, privées de leurs pasteurs, ces Eglises avaient pris une solennelle
(1) Voir Elie Benoît.