‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 40 sur 127 · SUPPLICES ORDONNES PAR NO AILLES H · texte numérisé non relu

SUPPLICES ORDONNES PAR NO AILLES H

comme des oiseaux par les dragons. « Leur chef, le petit-fils de l'illustre Daniel Charnier, mort glorieusement au siège de Montauban, expia par une mort horrible, la part que son grand-père avait prise à l'édit de Nantes. Cinquante fois la lourde barre de fer retomba sur ses membres, et, comme ce corps affreusement broyé, qui n'avait plus de forme humaine, respirait encore, il fut laissé vif sur la roue trois jours entiers (1). »

Les habitants des villages voisins, épouvantés de ces massacres, crurent y échapper en se réfugiant dans les précipices des environs de Montenac. Mais Saint-Ruth, les ayant découverts, les mit à mort juscpi'au dernier (2).

Des prisonniers restèrent aux mains de Noailles; douze furent pendus par un treizième. « Ces misérables, dit4l, allaient au gibet a^ec une ferme assurance de mourir martyrs,^ et ne demandaient d'autre grâce, sinon qu'on les fit mourir promptement. Ils demandaient pardon aux soldats, mais il n'y en eut pas un seul qui voulût demander pardon au roi (3). »

L'exaltation et la terreur étant au comble dans les montagnes ensanglantées du Yivarais, les prophètes et les prédicants se lèvent. A leur

(1) Mary-Lafon, Histoire du Midi de la France, IV, 239.

(2) Histoire des g%(erres civiles du Vivarais, par Dourille de Crest, Valence et Pari^, 1846, p. 376.

(3) Mémoires, p. 249.

tête est la jeune Isabeaii Vincent, la bergère de Crest. Autour des temples abattus, parmi les décombres des sanctuaires, les persécutés croient entendre des voix célestes qui chantent dans les airs les psaumes de Marot; les sons de la trompette se mêlent à cette harmonie suave. Ils disent que ces fanfares célestes ont guidé les fugitifs dans leur course éperdue hors de la patrie. Fléchier a écrit un Mémoire sur la bergère de Crest ; nous en citerons quelques lignes intéressantes :

« Elle se jetait sur un lit, et, dans un sommeil simulé, elle prêchait et prophétisait à son aise ; elle prenait le ton et imitait les gestes d'un ministre en chaire. Tantôt elle élevait sa voix et ses mains, tantôt elle s'appuyait d'un bras sur le chevet et gesticulait de l'autre ; de temps en temps, elle s'agitait en parlant, et, comme elle devenait un peu rouge, les assistants s'écriaient : « Qu'elle est belle dans son extase (1) ! »

Le port d'armes fut sévèrement défendu dans la province

« Cet article parut bien essentiel au duc de Noailles, dit l'abbé Millot, puisqu'il poussa la sévérité encore plus loin. » De tels aveux en disent beaucoup.

(1) Mémoire sur la bergère de Crest, adressé à M. de Montausier, par Fléchiez-, évêque de Nîmes. Volume II des lettre* de ce prélat.

iNOAILLES VANTE SA MODÉRATION. 121

Ce qui n'empêche pas le duc de Noailles, dans ses lettres, de parier de sa modération : (( Je vous assure, écrit-il le 3 octobre 1683 à Ghâteauneuf, que je n'agis pas par haine contre les huguenots^ quoique je sois convaincu qu'il est du bien du service du roi d'en diminuer le nombre autant qu'il sera possible. Je ne hais que leur rébellion , et j'aurais en horreur, en pareil cas, les plus zélés catholiques. C'est pourquoi, dans le temps que je vous demande la démolition de quelques temples qui ont mérité ce châtiment, et la punition de quelques ministi-es séditieux, je vous représente aussi ce que des ministres fidèles au roi ont mérité par leur bonne conduite et je vous sollicite pour la conservation de celui du Pousin, parce que les habitants de ce lieu n'ont pas manqué à leur devoir, et afin qu'il paraisse que le roi n'en veut qu'aux séditieux et aux rebelles (1). »

Homel, ministre deSoyon, était mis à la roue, sa tète portée à Ghalançon pour y être exposée en public, et son corps exposé à Beauchâtel, où les séditieux avaient occupé le passage du Rhône. Le duc poursuit vers le midi son voyage interrompu.

En arrivant à Nîmes, il reçoit une députation de l'assemblée tenue à Anduze ; elle lui dit, à

(1) Mémoires, p. 253.

i22 LOUVOIS ET LES PROTESTANTS.

son grand étonnement, qu'elle vient le supplier d'obtenir du roi une amnistie générale et le rétablissement du culte à Saint-Hippolyte :

« Confondu de la hardiesse, ou plutôt de l'extravagance de ces pauvres misérables, je n'hésitai pas un moment à les envoyer tous prisonniers dans la citadelle du Saint-Esprit, et je leur dis que s'il y avait des petites-maisons dans le Languedoc, je ne les enverrais pas au Saint- Esprit (1). »

C'était l'habitude de Noailles de répondre aux députés par l'emprisonnement.

Les protestants de Nîmes étaient plongés dans une profonde stupeur. Depuis 1682, ils recevaient des outrages dans leur temple, outrages impunis; c'étaient tantôt des Jésuites qui entraient brusquement pour troubler le culte; tantôt des soldats ivres, qui, à la plus légère observation, mettaient la main à l'épée et vociféraient. Un jeûne général fut célébré par la population en deuil. Rassemblée dans son temple, du lever du soleil à son coucher, elle supplia Dieu de ne pas l'abandonner à ses ennemis. Mais l'orage approchait toujours. Le 18 mai 1683, le présidial porta une ordonnance qui prescrivait que « les ministres de la R. P. R. qui recevraient à l'avenir aucun catholique à faire profession de cette religion,

(1) Lettre h Louvois, 2 octobre 1683. {Mémoires, p. 252.)

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