‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 41 sur 127 · LA TERREUR A NÎMES · texte numérisé non relu

LA TERREUR A NÎMES

OU les souffriraient dans les temples ou prêches, et qui y recevraient et souffriraient aussi aucun de ceux qui l'auraient abjurée pour embrasser le catholicisme, seraient condamnés à faire amende honorable, et au bannissement perpétuel hors du royaume, avec confiscation de tous leurs biens. » Des places spéciales furent assignées aux catholiques qui désireraient assister aux prêches. C'était l'espionnage organisé (1).

Peu de temps après, Daguesseau reçut l'ordre de signifier au consistoire V Avertissement pastoral, adressé par l'assemblée du clergé de 1682 à tous les réformés de France. On allait à grands pas vers la date fatale; il ne fallait que voir la licence permise aux dragons. « Ils commencèrent par ôter aux habitants tout moyen de s'opposer à leurs cruelles entreprises; dans ce but, le 1^' novembre, après avoir désarmé les notables, ils continuèrent à aller de maison en maison, fouillant partout, ne respectant personne, ouvrant tous les meubles, s'emparant des mousquets, des fusils, des pertuisanes et des hallebardes, dont ils chargèrent treize charrettes pour les envoyer à la citadelle de Montpellier; la spoliation des objets précieux fut si complète et si générale, que l'Académie, qui s'était assemblée

(1) Borrel, Histoire de VEglise reformée de Nîmes, p. 287 ; 2« édition. Toulouse, 1856,

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ce jour-là comme à l'ordinaire, fut obligée de se séparer à cause de la perturbation qui régnait dans la ville, où l'on n'entendait, dans toutes les rues, que les cris déchirants des femmes au désespoir. Les officiers marchaient en tête de leurs soldats, et, s'ils ne participaient pas personnellement à ce pillage, ils les encourageaient par leur approbation; ou du moins ne faisaient rien pour en réprimer les excès (1). »

Un malheureux vieillard, nommé Lacassagne, eut pour sa part cinquante dragons à loger. Pendant plusieurs nuits, ils l'empêchèrent de prendre aucun sommeil, sauf une fois l'espace d'une heure, pour la somme de 10 écus. Egaré par la souffrance, le pauvre vieillard abjure entre les mains de l'évêque Séguier. « Vous voilà maintenant en repos, lui dit Tévêque. — Hélas ! répond le vieillard , je n'attends de repos que dans le ciel, et Dieu veuille que ce que je viens de faire ne m'en fernie pas les portes pour toujours. »

Bientôt la caisse de l'assistance des pauvres, ce dépôt sacré entre tous, passa aux hôpitaux; on minait l'édifice insensiblement. Enfin le ^2 septembre 1685, le marquis de Montanègre, iio:tenant du roi, paraît avec ses dragons pour signifier aux protestants que leurs temples

(1) Borrel, Histoire de V Eglise réformée de Nintes, p. 299.

BEAUX APIEUX T>E «IIIEVHOX. 125

vont être démolis. Ce fut une immense douleur, quoique longtemps pressentie, quand ce peuple, si dévoué à sa religion, apprit que son temple allait tomber, que ces parvis, foulés par tant de générations pieuses, seraient bouleversés; abattues ces murailles où avaient retenti tant de prières depuis cent vingt années! (1) Contre toute espérance , il fut donné aux protestants de s'y réunir une dernière fois. Cheyron occupe la chaire; d'une voix entrecoupée de sanglots, auxquels répondent les sanglots de l'auditoire, il s'écrie : « J'en atteste le Seigneur, devant lequel je paraîtrai aujourd'hui peut-être, car la mort et la ruine planent sur nos têtes, je vous ai toujours prêché la vérité. Mais, ô brebis d'Israël ! quel compte lui rendraije de vos âmes? Que lui dirai-je de sos résolutions? Aurai-je à vous accuser à cause du reniement de votre foi, ou à mentionner avec joie votre fidélité à l'Evangile? Ah! jurez ici, dans son temple , dont la voûte ne retentira plus ni du chant de nos louanges, ni du son plus onctueux de nos prières, que vous persévérerez, quoi qu'il en coûte, quelque sacrifice qu'il faille faire, jusqu'à la mort, pour obtenir la couronne des martyrs glorifiés dans le ciel! — Nous le jurons, » dit l'auditoire en sanglotant. Le lende-

(1) Le temple avait été consacré le 27 janvier 1566,

main, les scellés furent apposés sur la grande porte du temple de la Galade. Il fut rasé dans les premiers mois de 1686.

Daguesseau avait quitté le Languedoc vers le milieu de l'année 1684. On croit qu'il demanda sa retraite pour ne pas voir les sanglantes exécutions de Noailles. Son fils l'assure. Quoi qu'il en soit, il emporta les regrets et l'estime des protestants, qui lui reconnaissaient de la modération.

On lui donne pour successeur Lamoignon de Bâ ville, ci-devant intendant du Poitou, qui se fit dans la suite une réputation de bourreau, comme Marillac et Foucault. Mais ce n'est pas à lui qu'on peut reprocher d'avoir commencé les violences dans le Languedoc. Le duc de Noailles lui avait montré la voie, non-seulement dans Nîmes, mais à Saint-Hippolyte, à Anduze, à Uzès. Les protestants de Saint-Hippolyte étaient privés de culte depuis plusieurs années, et comme tous leurs coreligionnaires, ils en gémissaient; mais ils eurent un courage qui les honore à jamais dans les annales de la Réforme. Voici dans quelle circonstance :

L'illustre et pieux Claude Brousson, avocat, prédicateur, missionnaire et martyr, réunit les députés du bas Languedoc, des Gévennes, de TArdèche et du Dauphiné, pour leur soumettre

PROJET DE CLAUDE BROLSSOX. i27

un projet qu'il avait conçu dans l'intérêt des Eglises : c'était d'organiser la résistance contre leurs ennemis. Non pas la résistance armée; (( il faut, disait-il, lasser la patience de nos ennemis par notre patience à souffrir leurs traitements; que dans chaque Eglise, malgré lesédits, on célèbre le culte : à côté des temples, là où ils sont fermés; sur leurs ruines, là où ils sont abattus. Notre persistance lassera la colère de nos ennemis. Il y aura des prisonniers, des victimes , il y aura des martyrs , mais quand on verra que nous bravons tout pour tenir tête à l'orage et que nous sommes prêts à tout pour défendre notre liberté, on s'arrêtera devant cette grande manifestation de tout un peuple (i). »

Le projet de Brousson fut adopté par les députés réunis à Nîmes ; mais, à peine communi que aux Eglises, il rencontre une sérieuse opposition. Les pasteurs des localités où le culte n'était pas encore interdit le trouvent dangereux; les timides, les riches, les gentilhommes le trouvent imprudent; les artisans, le peuple et beaucoup de pasteurs énergiques s'y rallient. Entre les villes qui osent l'exécuter, Saint-Hippolyte est la première. Les réformés de cette

(1) Voir J.-P. Hugues, Histoire de VEglise réformée d'Andiize. Paris, 1864.

ville que Ton avait injustement privés de la liberté de prier Dieu s'assemblent dans un champ à la pointe du jour, (Il juillet 1683), pour leur exercice de piété. Jamais assemblée chrétienne n'avait été faite avec moins d'apparat. Le ministre, qui prêcha sur ces paroles de l'Ecriture : Rendez à César les choses qui sont à César, et à Dieu celles qui sont à Dieu, entretint ses auditeurs, qui étaient au nombre de trois ou quatre mille , du service religieux que les chrétiens doivent à Dieu , et de la fidélité que les sujets doivent à leur prince. Le prêtre qui était alors à Saint-Hyppolyte voulut être témoin de cette cérémonie , et , lorsqu'il alla rapporter à l'évêque de Nimes ce qui s'était passé, il ne put s'empêcher de louer les réformés, et de dire que le pasteur n'avait rien avancé que l'évêque luimême n'eût pu dire, s'il eût fait un sermon sur cette matière (1).

Cette noble et généreuse imprudence souleva d'ardentes récriminations au sein de divers consistoires ; elle reçut les éloges de beaucoup d'autres. Trois mois après, les dragons entrèrent dans Saint-Hippolyte ; ils étaient déjà établis à Anduze, à Sauve, à Saint-Germain, au Vigan, à Ganges, dans tous les centres impor-

(1) CJaude'Brousson, Apologie dv projet des réformés, t. III, p. 133.

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