‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 44 sur 127 · CHA-\TS DE TRIOMPHE DE BA VILLE · texte numérisé non relu

CHA-\TS DE TRIOMPHE DE BA VILLE

si vite que tout ce que peuvent faire les troupes est de coucher une nuit dans les lieux où je les envoie. »

Le 15 octobre, de Florac, il annonce la conversion de plus d'un tiers du Gévaudan ; mais il mène toujours avec lui les dragons de Barbezières pour faire des missions.

Bâville n'est pas moins heureux que Noailles; si les émigrations lui donnent du souci , les compensations abondent. Ses lettres à Louvois sont des chants de triomphe : « La ville de Montpellier s'étant convertie par délibération, et cette résolution s'étant exécutée en moins de trois jours, tout le pays qui est depuis cette ville jusqu'à Nîmes a pris le même parti (1). On croyait que Nimes , qui a toujours été le centre de Fhérésie, ferait plus de difficulté ; mais après avoir délibéré, elle a suivi l'exemple de Montpellier d'une manière encore plus éclatante et plus heureuse pour la religion, car les deux ministres, Gheyron, Paulhan, ayant fait leur abjuration , les religionnaires se sont tous

(1) «5 octobre. — On apprit que iMuiitpellier et tout son diocèse s'étaient convertis. Lunel et Mauyuio en sont. Aigues- Mortes s'est converti aussi; il est du diocèse de Nîmes.' — Il y eut le soir comédie italienne. » {Journal de Dayigeaxi.) Les conversions et la comédie, tout cela, pour le marquis de Dangeau, ancien calviniste, a la même importance et va de pair.

«6 octobre. — M. de Noailles, manda au roi que toute la ville de Nîmes s'était convertie. » (Ibid.)

assemblés dans l'église cathédrale ^ où ils ont reçu ensemble une absolution générale qui n'a pas empêché qu'ils n'en aient reçu une particulière en signant dans les églises de la ville les actes d'abjuration. Toute la noblesse , à l'exception de deux ou trois, a fait aussi acte d'abjuration; il y en a onze mille dans cette seule ville, c'est-à-dire tout ce qu'il y avait de religionnaires. Cela s'est fait sans quon logeât les troupes chez les gens de la religion (1). . . L'exemple que vient de donner la ville de Nîmes est si grand, que l'on ne doute pas qu'il n'emporte en peu de temps le Vivarais et les Cévennes. C'est néanmoins où il y aura le plus de difficultés et où nous allons travailler. Cependant le haut Languedoc se convertit sans qu'il y ait de troupes; les évêchés de Castres, de Béziers, les villes d'Aigues-Mortes , Montagnac , Sommières et plusieurs autres petites villes le sont déjà entièrement. Je compte depuis dix jours plus de quarante mille conversions et cinq ministres convertis; j'espère que bien d'autres, avec lesquels j'entre en commerce, feront bientôt la même chose. »

Il n'est que trop vrai : les ministres Cheyron et Paulhan s'étaient laissé gagner. Ce Cheyron,

(1) Bâville fait comme Foucault : c'est la grâce divine qui opère; les dragons n'y sont pour rien

ABJURATION DE CHEYRON. 135

qui avait fait des adieux si touchants aux fidèles dans le temple de la Calade; qui avait adressé à ses frères de si pathétiques exhortations, et leur avait fait jurer de rester fidèles à la Réforme , Chevron abjura entre les mains de Séguier et reçut de lui le baiser de paix, et en même temps le titre de premier consul de la ville de Nîmes. Sa conversion fut, dit-on, sincère; il montra, en effet, un grand zèle pour amener ses anciens coreligionnaires à commettre la même faiblesse que lui. Sans doute il croyait diminuer la honte de son apostasie en faisant d'autres apostats. Ce n'était pas d'ailleurs un homme irréprochable, toute question religieuse à part(l); ses contemporains rapportent qu'au bord de la tombe, il pleura sur sa chute, « n'ayant ni assez de dureté pour y être insensible, ni assez de courage pour la réparer (2). »

Des conversions de ce genre flattaient l'orgueil de Bâville. D'autres ministres suivirent l'exemple de Paulhan et de Cheyron-; mais il est à remarquer que Louvois suspecte leur sincérité. Il écrit à Baville : « Le roi a appris avec plaisir la conversion de quatorze ou quinze ministres des plus considérables du Languedoc ; il faut leur enlever les passeports qui leur avaient

(1) Mémoires de Madame Dunoyer.

(2) Elle Benoît, Histoire de ledit de Nantes, III, 516.

été délivrés pour sortir du royaume, et, comme il ne serait pas impossible que quelques-uns de ces ministres ne se fussent convertis d'aussi mauvaise foi que Sa Majesté apprend que sont plusieurs séculiers, elle vous recommande de prendre les mesures nécessaires pour être informé de la conduite qu'ils tiendront. »

Les séculiers, pour nous servir du mot de Louvois, n'étaient convertis qu'en apparence, comme on s'en aperçut dans la suite ; mais comment ne s'en était-on pas aperçu dès le premier jour? Comment avait-on pu croire un instant que des gens convertis à coups de plat de sabre, l'étaient sincèrement? C'est une chose étonnante que cette erreur se soit enracinée dans des esprits qui n'étaient pourtant pas bornée. La position des religionnaires était celle-ci : s'ils restaient en France, ils étaient contraints d'aller à la messe , sous peine de recevoir des dragons chez eux; s'ils voulaient partir, ils couraient la chance d'être saisis à la frontière et envoyés aux galères. Tous n'osèrent pas tenter la fuite : ils passèrent pour catholiques ne pouvant pas faire autrement; ils allaient à la messe, le matin; le soir, enfermés chez eux, la nuit, à travers champs, dans les bois, sous les cavernes, ils tenaient des assemblées, lisaient la Bible et chantaient les Psaumes.

Lt: sirri.ict m-: j.a hi.aie. 137

A l'article de la mort, si le curé se présente pour les administrer, ne craignant plus rien pour ce monde , libres du joug des lois , ils professent hautement la religion réformée, et, en présence des assistants, demandent pardon à Dieu d'avoir plié sous la persécution. Les intendants et les curés, appelant ces protestations un scandale, demandent que le procès soit fait aux cadavres, et on se conforme à leur cruel désir. Une loi barbare, honteuse pour l'humanité, prescrivit que le cadavre de ceux qui repousseraient au lit de mort l'office des curés serait jugé , traîné sur une claie. Bâville fut le premier à l'exécuter sur un bourgeois de Montpellier, qui avait refusé les sacrements ; spectacle révoltant, qui se renouvela trop souvent (1). Le roi en rougit et décida, dans le cours de l'année 1686, que cette ordonnance ne serait appliquée que dans le cas où les mourants auraient fait un grand éclat de leur refus des sacrements.

En cette année 1686, le roi, Louvois et les intendants voient les difficultés se multiplier; les tristes conséquences de la révocation se dressent devant eux, menaçantes, et les pour-

(1) « On vit alors trop souvent des prêtres échauffés, et le viatique en mains, escortés d'un juge et de ses huissiers, se rendre chez les mourants, et bientôt après, une populace fanatique se faire un jeu cruel d'exécuter elle-même la déclaration dans toute son horreur. » (Rulhières, Eclaircissements historiqt^.es, I, 209.)

suivent sans trêve ni repos. On est débordé de tous côtés; ici, par réinigration qui continue et grossit, malgré la surveillance-, là, par les assemblées du Désert qui paraissent sur tous les points du royaume; partout par la vue des parjures éclatants qu'ont occasionnés des conversions dues à la force brutale. Louvois ne sait plus quels ordres donner; s'il en donne, ils respirent la démence. Le commandant la Trousse, qui avait remplacé Noailles en Languedoc, lui demande ce qu'il faut faire pour arrêter rémigration. Le ministre de la guerre répond :

« Que si pareille chose arrivait encore à l'avenir que des gens fussent pris voulant sortir du royaume à main armée , l'intention de Sa Majesté serait que l'on en usât comme il est porté par cette instruction, c'est-à-dire que vous en fissiez pendre une partie sans forme ni figure de procès, et que le reste fût mis à la chaîne, » Mêmes ordres à Saint-Ruth pour le Dauphiné ; vaines fureurs! Les assemblées surprises sont fusillées, les assemblées se multiplient; les fugitifs sont pendus et mis à la chaîne, le nombre des fugitifs s'accroît. Bâville est dans un grand embarras. Le 29 octobre 1686, il écrit à Louvois :

« Je viens d'apprendre que dimanche defnier, 27 de ce mois, il y a eu une assemblée de près

Page 1