LA YIOLENCE S* AVOUE VAINCUE
de quatre cents hommes, dont plusieurs étaient armés, dans le diocèse de Mende, au pied de la montagne de Lozère. Bien que cette assemblée se soit tenue à près de douze lieues de l'endroit oii a été la dernière, je ne puis m'empècher d'être fort surpris d'un pareil événement. Je croyais que le grand exemple que j'ai fait au Yigan et à Anduze mettrait, au moins pour quelque temps, les Cévennes en tranquillité; mais, puisque ce dernier n'a servt de rien, je ne crois pas que l'on puisse rien espérer par ce genre de peine à l'avenir; je crois même qu'il sera à la fin dangereux de le continuer, et je crains que tant de condamnations à.mort, dans une affaire mêlée de religion, n'irritent les esprits et n'endurcissent tous les mauvais convertis par un si
méchant exemple (1) »
La force brutale confesse son impuissance devant cette chose si simple qui s'appelle la conscience. Bâville a pu faire percer cent routes à travers les Cévennes pour le transport rapide de l'artillerie et les évolutions des troupes; mais il ne sait plus que faire pour empêcher ces montagnards de se réunir, et il commence à croire que le système jusqu'alors employé pourrait être modifié. Quel aveu dans la bouche d'un tel homme !
La Trousse écrit à son tour :
« J'avoue que cela m'afflige d'autant plus qu'après les châtiments rigoureux qui ont été faits avec si peu de fruit depuis environ huit mois au sujet de ces assemblées , on ne sait quasi plus quel parti prendre pour ramener ces misérables et pour accorder les sentiments de la bonté et de la clémence du roi pour ses sujets avec les desseins que le ciel lui a inspirés pour le bien de la religion et ce qu'il doit à son autorité. J'estime que si Sa Majesté juge qu'il n'y ait d'autre remède que celui de changer quelques peuples des Cévennes, il faudra commencer par ceux qui ne font aucun commerce et qui habitent des montagnes inaccessibles, où la rudesse du climat et la température de l'air inspirent un esprit sauvage Si le roi prenait ce
parti-là, il faudrait envoyer ici au moins quatre bataillons pour l'exécution de ses ordres qui ne se fera pas sans de grandes difficultés et de grandes peines pendant T hiver. »
Moins d'un mois après, cette inique résolution est prise de déporter au loin, en Amérique, ces pauvres gens attachés à leurs Cévennes. Voici la lettre de Louvois :
« Il a paru extrêmement difficile d'ôter entièrement les peuples de plusieurs villages pour y en mettre d'autres à leur place, et Sa Majesté a
LES CÉVENOLï^ TRANSPORTÉS. 141
cru qu'il se fallait réduire à choisir, dans les endroits où les communautés en général sont moins bien converties et où l'âpreté du pays les rend plus disposés à se soulever, ceux qui paraîtront avoir plus de crédit et les plus capables de commencer des séditions pour les envoyer dans différents châteaux de la province, jusqu'à ce que deux vaisseaux que le roi va faire armer à Marseille soient en état de les transporter dans les îles de l'Amérique et dans le Canada, où ils peuvent être suivis par leurs femmes, s'ils le désirent. Sa Majesté s'attend que cet exemple, fait sur cent ou cent cinquante habitants des Cévennes, purgera le pays des plus dangereux et imprimera une telle terreur aux autres, qu'ils se contiendront mieux qu'ils n'ont fait par le passé. ))
M. de la Trousse se met à l'œuvre pour dresser la liste des malheureux qui seront déportés. Il écrit le 19 janvier 1687 :
« Nous avons composé une voiture de cent personnes pour les îles, que nous ferons partir d'Aigues-Mortes, par mer, le 24- ou le 23 de ce mois, pour les conduire à Marseille. Toutes les mesures sont prises pour cela, comme aussi pour faire bientôt après une seconde et une troisième voiture de cent nouveaux convertis chacune , parce que nous prévoyons ne pouvoir nous dis-
penser de sortir au moins trois cents personnes de cette province, à ne prendre que ceux qu'il est essentiel de chasser, et dont l'esprit malin et dangereux les porterait toujours à troubler les cantons dont on les tire. »
Deux ans après, on s'aperçut que la déportation n'avait pas d'aussi bons effets qu'on l'avait pensé, « Sa Majesté, dit Louvois, ayant connu par expérience que ces gens-là embarrassaient extrêmement les gouverneurs des îles, et que, quelque précaution que l'on prît, ils s'évadaient et revenaient en France (1). »
Les ministres rentrent, les assemblées au Désert se multiplient; l'espérance renaît parmi ces populations meurtries, clair-semées , ruinées par la dragonnade. Dans l'intervalle des assemblées, on lit avec avidité des exhortations écrites, venues de l'étranger; exhortations ardentes, pathétiques, qui, sur des esprits méridionaux, exaltés par le malheur, produisaient un effet surprenant; pour ces infortunés, la voix des ministres proscrits était la voix même de Dieu. On trouve une de ces lettres pastorales aux Archives du ministère de la guerre. Elle a pour titre : Lettre d'un pasteur à son troupeau, adressée
à nos frères dévoyés de V Eglise de , contenant
des avis importants pour la délivrance de V Eglise, (1) D. G., 907.
UNE VOIX DE l'exil. i43
Elle porte en marge : A M. Delacroix, marchand droguiste à Ntmes, pour faire tenir à M, Chamhoudon, chirurgien à Sainl-Àinbrolx. En voici d'éloquents fragments :
« Il y a deux moyens pour sortir de l'esclavage de Babylone, où vous êtes malheureusement engagés ; l'un est pour une séparation positive, en quittant votre pays, vos maisons et vos biens pour a^ous aller ranger aux assemblées du peuple de Dieu dans les pays étrangers. Jusqu'ici, c'est le grand chemin que les fidèles ont suivi, et c'est par là que plus de trois cent mille personnes sont retournées à Dieu et rentrées dans la communion de son peuple... S'il y en a qui croient que c'est la voie la plus sûre et la plus commode pour eux, je les exhorte de s'en servir promptement et de ne plus renvoyer comme ils le font d'une saison à l'autre, car peutêtre ils n'y seront plus à temps. Lorsqu'ils y penseront le moins et qu'ils seront tous occupés à faire des amas et des provisions, la mort qui se tient derrière eux, et qui peut-être n'est qu'à un pas d'eux, les saisira et les traînera devant le tribluial de Dieu pour lui rendre compte de leur infidélité.
u .... S'ils ne peuvent pas sortir de Babylone par leur sortie du royaume, il faut qu'ils en sortent par une autre porte , en faisant une se-
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paralion négative avec elle. On peut être en France, et néanmoins n'être plus à Babylone... Il faut que chacun de vous en particulier, et tous ensemble en général , agissant dans un commun concert , vous protestiez solennellement et publiquement devant Dieu et devant les hommes, que vous renoncez à tout ce que vous avez fait en vous rangeant au papisme, parce que c'est la violence et la force de vos persécuteurs, jointe à votre faiblesse, qui a extorqué de vous des abjurations, des signatures, des confessions, des communions ; il faut ensuite de cela que vous n'aUiez jamais plus à la messe
« .... On ne peut que blâmer ceux qui, après avoir assisté aux assemblées que Ton faisait pendant la nuit, le matin étant venu, retournaient à la messe. Ces gens-là clochent des deux côtés, et se partagent entre Dieu et Baal ; ils joignent la lumière avec les ténèbres, et le temple de Dieu avec les idoles.
« Mais, en même temps que vous donnerez des témoignages de fidélité à Dieu, faites reconnaître que vous êtes aussi fidèles au roi, en priant Dieu dans vos assemblées pour la conservation de sa personne et pour la prospérité de son Etat; et encore que, vous assemblant, vous lui désobéissez pour obéir à Dieu plutôt qu'aux honi-