EXPLOITS DE SAINT-RUTH
nombre de prisonniers qui périrent de la main du bourreau.
« Toutes les prisons de mon diocèse étaient remplies de ces malheureux, dit Gosnac, et M. l'intendant en faisait exécuter plusieurs à mesure que leur procès était instruit. C'était un terrible spectacle. Je pris la liberté d'écrire à Sa Majesté et de lui représenter que M. de Saint- Ruth avait dissipé et tué une partie de ceux qui avaient pris les armes contre elle; que M. l'intendant avait aussi, par la nécessité fait et faisait faire de continuelles exécutions; qu'il restait d'avoir recours à la miséricorde. Sa Majesté eut la bonté d'accorder cette grâce, à cette condition, qu'ils se convertiraient; de sorte que j'accompagnais M. l'intendant dans les endroits où il y avait des prisonniers, et dans le temps qu'il les condamnait à la mort et qu'on instruisait leur procès, je recevais leur abjuration. Gela fit sauver plus de deux mille hommes, et me donna un grand crédit auprès de ceux que j'avais tirés du gibet (1). »
Saint-Ruth gagnait alors, par sa férocité, le surnom de « Fléau des hérétiques (2). »
(1) Mémoires, II, 115, 116.
(2) On fit contre lui des épigrammes :
Ennemis de votre repos.
Qui troublez follement la paix et le commerce. Aveugle et malheureux reste des huguenots.
Deux ministres du Vivarais, pris les armes à la main, sont condamnés à être pendus; Cosnac se rend aussitôt à Tournon : « Je crus devoir me rendre à Tournon pour tâcher de retirer de leur malheureux état et sauver, s'il était possible, et leur âme et leur vie. Je partis sur-le-champ et fis une diligence incroyable, et en partie heureuse. En arrivant dans la place de la ville, à trente pas du lieu où l'exécuteur avait planté un poteau, je vis qu'il menait le second ministre, qui était déjà en chemise, la corde au col, et le bourreau qui le tenait attaché, et qui, dans un moment, devait faire l'exécution de ce malheureux. Je criai de toute ma force : « Arrête, » et m'avançai et retirai des mains de l'exécuteur ce ministre, et je commençai à lui faire connaître combien il était obligé à la Providence de m'avoir envoyé sans doute pour sauver son âme et le délivrer de l'ignominie où il allait être exposé, dont j'espérais de le délivrer sur-le-champ, s'il voulait bien répondre à la grâce que Dieu lui avait faite, qu'il devait regarder comme une espèce de miracle. Cet homme résista quelque temps, et paraissait
Dieu vous envoie un saint, docteur en controverse, Du cœur le plus rebelle il chasse les dénions ; Accourez au miracle et venez tous l'entendre; Jamais on n'apporta de si fortes raisons : Tuer, voler et pendre, Sont les trois points de ses sermons.
{Bulletin, I, 475.)
COSNAC ET CHAMBRUiN. 157
assez ferme dans un si grand danger; mais enfin, en moins d'mie heure, il promit d'abjurer son hérésie, et, en eltet, il le fit d'assez bonne foi en apparence, témoignant d'être satisfait des raisons que je lui avais dites sur les difficultés qu'il m'avait faites (1). »
Un moment, l'évêque de Valence eut sous garde Pineton de Chambrun, pasteur d'Orange, allant comme prisonnier au château de Pierre- Encise, à Lyon. Chambrun était malade; il dut s'arrêter à Valence, reçut de fréquentes visites de l'évêque et abjura entre ses mains, pour couper court à ses importunités. Cosnac bénéficia de cette heure de faiblesse du pasteur, faiblesse qui s'explique par les atroces souffrances qu'il avait endurées du fait de sa maladie et de la présence des dragons autour de son lit. L'évêque de Valence rapporte le détail des entretiens qu'ils eurent ensemble; mais, suivant sa coutume, il y met peu d'exactitude, puisqu'il dit, en terminant, que, passé à l'étranger, Chambrun « désavoua d'avoir fait abjuration ni exercice de la religion catholique et fut reçu par ses frères comme
(1) Mémoires, II, 117. Cosnac ajoute en note : «Ce ministre a vécu dans les Cévennes, où il était né, et est mort comme un saint, après avoir converti toute la ville où il était né. » Quel est ce ministre? Son compagnon, qui regarda la mort en face sans terreur, est Isaac Horael ; il fut roué vif, et son cadavi-e fut exposé aux quatre endroits du Vivarais où il avait prêché l'Evangile.
un apôtre et un martyr. » Chambrun avoua son abjuration comme une faiblesse que de cruelles tortures lui avaient arrachée, il en fit à Amsterdam la publique et touchante confession , et fut reçu par ses frères comme un homme plus à plaindre qu'à blâmer; mais il ne passa point à leurs yeux pour un martyr, bien que sa part de persécution eût été grande (1).
Laissons Tévêque Gosnac recevoir l'archevêché d'Aix en récompense de son zèle, et suivons la destinée des protestants du Dauphiné, après la révocation. Avant cette date funeste, un grand nombre de familles ont pris le chemin de l'exil ; l'émigration augmente après elle. Ceux qui n'ont pas quitté la province passent, aux yeux de la Trousse, pour de bons catholiques; mais il déplore, lui aussi, la dernière clause de l'édit révocatoire qui rend l'espérance aux nouveaux convertis, désireux de revenir à la Réforme, et aux obstinés, qui craignaient de faiblir à la longue. Tout en témoignant sa joie à la Trousse pour l'entière conversion de Grenoble, Louvois écrit ce qui suit : « A l'égard des gentilshommes que le dernier article de l'édit a refroidis, vous n'aurez qu'à leur envoyer de gros logements et les traiter d'ailleurs fort durement, et vous verrez
(1) Voir le chapitre sur Orange.