LE COMTE DE GRIGNAN A ORANGE
Louvois dépêche Morant auprès des magistrats pour la seconde fois. L'intendant les invite, sur le ton du commandement, à expulser de la ville les sujets de Sa ÎMajesté qui s'y sont retirés depuis un an ; le roi interdit aux magistrats de recevoir aucuns fugitifs dans leurs temples et de faire plus de services religieux qu'il ne s'en faisait d'habitude. S'ils résistent à ses volontés, les troupes entreront sur le territoire.
Le parlement, alarmé, se résigne à obéir à des ordres si formels ; il ordonne aux étrangers de sortir de la ville; triste spectacle : ces malheureux partent en pleurant, désespérés; ne savaient-ils pas qu'ils allaient tomber entre les mains des dragons ? Encore si le parlement, pour cette condescendance qui lui coûtait tant, avait désarmé la colère de Louis XIY ! mais il sacrifia les religionnaires sans se sauver lui-même. Le comte de Grignan était déjà dans la ville avec des troupes. Il ne venait, il est vrai, que pour faire exécuter les ordres du roi; il promettait départir aussitôt qu'on y aurait obéi ; mais le comte de Grignan était dupe lui-même de la perfidie de la cour ; quelques heures après, de nouveaux ordres bien différents étaient reçus ; c'en était fait de l'indépendance de la principauté. « Cet arrêt, écrivait Louvois , en parlant de l'arrêt pris par les magistrats d'Orange, ne doit point vous em-
pêcher d'exécuter ce que je vous ai mandé des instructions du roi à l'égard des troupes dans Orange (1). »
Presque en même temps (14- octobre) il écrit à La Trousse que le roi ne peut souffrir plus longtemps « l'insolence » des habitants d'Orange. Le roi veut que le comte de Tessé entre dans cette ville avec un régiment de dragons et un ba^ taillon d'infanterie, et qu'il en fasse garder les portes, la nuit, à l'improviste, afin que les ministres n'aient pas le temps de se sauver. « Sa Majesté entend que les troupes subsistent aux dépens de la principauté d'Orange, sur le pied de 30 sols par place de cavalerie, et 10 sols par place de fantassin. »
La Trousse avait déjà reçu ces ordres, quand une députation des magistrats d'Orange arriva près de lui pour protester de la stricte exécution de la volonté du roi. Il les accueillit avec une insolente hauteur, parla de pendre les ministres et de mettre à l'interdit la principauté. Les députés retournèrent à Orange, livrés à de mortelles inquiétudes ; l'événement apprit bientôt qu'elles n'étaient pas sans fondement.
Sur les faits qui suivirent les ordres de Louvois, on possède une relation précieuse, écrite
(1) Louvois à Bâville, 6 octobre 1635,