‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 57 sur 127 · PORTRAIT DU COMTE LE TES«É · texte numérisé non relu

PORTRAIT DU COMTE LE TES«É

avec la plus entière bonne foi, par un homme dont le caractère est à l'abri de tout soupçon, Jacques Pineton de Chambrun, alors pasteur à Orange (1). Chambrun a vu, entendu, souffert ce qu'il raconte; nul, mieux que lui, n'a tracé le tableau saisissant des dragonnades. Nous allons suivre son récit en ce qui concerne Orange. L'homme chargé de convertir cette ville fut le comte de Tessé, créature de Louvois, personnage brutal , violent , d'un cœur inaccessible à la pitié. Saint-Simon l'appelle : « L'homme au chapeau gris , caractère liant , poli , flatteur, voulant plaire à tout le monde, fier, ingrat, adroit à merveille , fourbe et artificieux de même. » C'est ce Tessé qui, à Saint-Hippolyte, avait tendu un piège aux protestants rassemblés sur la montagne, et en avait fait saisir six avec une insigne mauvaise foi (2). C'est lui encore qui, ayant fait arrêter deux malheureux pour avoir assisté à une assemblée et donnant audience à une dame qui demandait leur grâce en se jetant à ses pieds, se jeta à genoux comme elle en grimaçant des yeux et de la bouche, et se mit à hurler pour contrefaire ses sanglots.

(1) Les Larmes de Jacques Pineton de Chamhr^cn, qid contiennent les persécutions arrivées aux Eglises de la priticipauté d'Orange. Nouvelle édition, 1854.

(2) Voir E. Benoît, V, 659.

Tessé entre dans la ville avec ses troupes, pendant que deux compagnies de dragons allaient occuper Jonquières et Courthezon. Les ministres furent enfermés dans la citadelle; Ghambrun, le plus influent de tous, était dans son lit, où le retenaient les douleurs de la goutte et la fracture d'une cuisse.

« Ces fidèles serviteurs de Dieu ne furent pas plutôt emprisonnés, que le comte de Tessé envoya chez moi un officier avec deux dragons; Tun qu'il posta près de mon lit, lui disant que sa vie répondait de ma personne; et l'autre, à la porte de ma maison, pour empêcher qui que ce fût d'y entrer (1). »

Les dragons étaient logés « un tiers chez les romains, et les deux autres chez ceux de la religion. » Le 26 octobre, deux nouveaux régiments arrivent. Tessé fait abattre les deux temples; L'évêque l'accompagnait, et disait en se moquant : « Pauvre Jérusalem ! » Il se fit donner les bancs et tout le matériel des édifices.

Il fallait maintenant avoir raison du ministre Chambrun, l'homme le plus important du pays, le patriarche des religionnaires. Tessé va le voir :

« Il entra dans ma chambre, raconte Cham-

(1) Les Larmes, p. 106.

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