LES DRAGONS CHEZ CHAMBRUN
battaient nuit et jour tout autour de ma chambre pour me jeter dans l'insomnie et me faire perdre l'esprit, s'il leur eût été possible. »
Ces hôtes incommodes viennent à chaque instant dans sa chambre, coiffés d'une serviette et en portant une sur les bras pour se dégraisser les mains. lis demandent de l'argent.
a S'étant gorgés du gibier le plus délicat, cela ne fut plus de leur goût ; ils demandaient des choses qu'il aurait fallu aller chercher aux Indes, et tout cela pour avoir prétexte de maltraiter mes domestiques et mes bons voisins qui étaient accourus pour les servir, croyant par là adoucir leur rage et leur fureur. »
Sa femme essuie les insultes les plus grossières que puissent trouver des dragons repus de viandes et gorgés de vin ; à la prière de Chambrun, elle se retire chez son père. Le voilà seul, à la merci de la soldatesque.
« La nuit ne fut pas venue, que les dragons allumèrent des chandelles par toute ma maison. Dans ma basse-cour, dans mes chambres, on y voyait comme en plein midi, et l'exercice ordinaire de ces malhonnêtes gens était de manger, de boire et de fumer toute la nuit. Cela eût été supportable, s'ils ne fussent venus fumer dans ma chambre pour m'étourdir et m'étouffer par la fumée du tabac, et si les tambours avaient
cessé leur bruit importun pour me laisser prendre quelque repos.
ce II ne suffisait pas à ces barbares de m'inquiéter de cette manière ; ils joignirent à tout cela des hurlements effroyables, et si, pour mon bonheur, la fumée du vin en endormait quelquesuns, l'officier qui commandait, et qu'on disait être proche parent de M. de Louvois, les éveillait avec des coups de canne, afin qu'ils recommençassent à me tourmenter Après cette
mauvaise nuit, le comte de Tessé m'envoya un officier pour me dire si je ne voulais pas obéir au roi. Je lui répondis que je voulais obéir à mon Dieu. Cet officier sortit brusquement de ma chambre, et Tordre fut donné de loger tout le régiment chez moi et de me tourmenter avec plus de violence. Le désordre fut furieux pendant tout ce jour-là et la nuit suivante ; les tambours vinrent dans ma chambre ; les dragons venaient fumer à mon nez ; mon esprit se troublait par cette fumée infernale, par la substraction des aliments, par mes douleurs et par mes insomnies. »
Après plusieurs jours de ce traitement, Chambrun tomba dans une pâmoison qui dura quatre heures; on le crut mort. Tessé fit aussitôt retirer les dragons, craignant des reproches trop mérités. Chambrun revint à la vie ; le soir