‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 62 sur 127 · LE VOL AUTORISÉ · texte numérisé non relu

LE VOL AUTORISÉ

sécutés pour gagner la frontière, nous citerons celui dont se servit une pauvre femme; on y verra la sombre énergie dont ces populations étaient remplies, et leur résolution désespérée d'échapper à une odieuse tyrannie :

« Depuis deux jours, écrit Tessé à Louvois, une femme s'est avisée d'une invention pour se sauver, qui mérite d'être sue. Elle fit marché avec un marchand de fer savoyard, et se fit empaqueter dans une charge de verges de fer, dont les bouts paraissaient. Elle fut portée à la douane; le marchand paya la pesanteur du fer, qui fut pesé avec la femme, qui ne fut dépaquetée qu'à plus de six lieues de la frontière. »

Ce trait en dit plus contre les persécuteurs que des invectives. C'est par l'emploi de pareils subterfuges ou par de l'argent donné aux gardes que les religionnaires quittèrent le royaume. Souvent il leur en coûtait fort cher; car les paysans étaient fortement encouragés par Louvois à courir sus aux émigrants, comme on le voit par les instructions suivantes données à tous les intendants :

« Il n'y a point d'inconvénient de dissimuler les vols que font les paysans aux gens de la R. P. R. qu'ils trouvent en désertant, afin de rendre leur passage plus difficile; et même Sa Majesté désire qu'on leur promette , outre la

i82 LOUVOIS ET LES PROTESTANTS.

dépouille des gens qu'ils arrêteront , trois pistoles pour chacun de ceux qu'ils amèneront à la plus prochaine place (1)... « Sa Majesté, disaitil encore, désire que vous fassiez en sorte que les paysans des Ardennes courent sus et même fassent main basse sur ceux des religionnaires qui auraient l'insolence de se défendre, leur faisant entendre qu'on leur donnera tout le butin qu'ils feront, pourvu qu'ils les ramènent dans les prisons des places du roi les plus voisines (2). »

A trois ans de là (1689), les rehgionnaires d'Orange, comme ceux du reste du royaume, ont repris espérance. La persécution s'est ralentie, ou pour mieux dire, apaisée et arrêtée; ils commencent à se rassembler; ils ne sont plus en butte aux outrages violents de la populace, mais, fait bien significatif, ils sont Fobjet de sourdes menées et de dénonciations anonymes. On n'ose plus les frapper en face et en plein soleil; on les signale en dessous à la vigilance des magistrats. Nous avons une lettre curieuse du comte de Grignan, où se dessinent ces animosités locales :

« Il y a quelques jours qu'il fit des vents si furieux dans le Comtat et dans la principauté

(1) D. G., 31 décembre 1685.

(2) D. 0., 30 janvier 1686.

d'Orange, que plusieurs maisons en furent abattues. Deux croix de pierre qui sont à Orange furent renversées en ce temps-là, et le conseil de ville d'Orange délibéra de les faire redresser. Il y a deux jours, on trouva à la porte de T hôtel de ville un billet affiché qui contenait ces mots : « Messieurs les magistrats, on a brisé vos croix et on y met des choses dessus qui font trembler. » Le sieur de Lissac, capitaine d'une compagnie de cavalerie qui est à Orange, fit voir en même temps un billet qu'il dit avoir trouvé dans sa chambre, qui lui donne le même avis, ajoutant que huit huguenots avaient abattu ces croix. On alla en un endroit assez écarté, qui est la place où le château d'Orange avait autrefois été, et on trouva que la croix y avait été renversée et qu on avait planté à terre un morceau de fer où était attachée une espèce de banderole de toile blanche, où on lisait ces paroles écrites en gros caractères :

Le Dieu des armées est pour vous, Nous le prions sans cesse qu'il vous bénisse ; Que le ciel nous soit propice, Le tyran ne vivra pas toujours ; Grand monarque, vous avez des fidèles sujets partout.

Le comte de Grignan ajoute qu'il y a beaucoup de conformité entre les deux écritures, « ce qui, dit-il, fait soupçonner qu'il pouvait y avoir

en tout cela quelque malice cachée de la part de quelques gens malintentionnés pour les habitants d'Orange (1). »

Entre les dragonnades et la calomnie, mieux vaut encore la calomnie.

Nous aurons peu de chose à dire sur les Eglises protestantes de Provence. Les descendants des anciens Yaudois qui, à Taurore de la Réforme, avaient envoyé un salut fraternel à OEcolampade et acclamé la révolution religieuse qui allait leur donner des frères et mettre un terme à leur isolement, étaient répandus dans la vallée d'Aiguës où ils occupaient de beaux et gros villages : Mérindol , Genève de la Provence, ancien et constant berceau des Yaudois; Lourmarin, Cabrières, La Coste, Lamotte, Gordes, Oppède, etc. Malgré les sanglantes exécutions du baron d' Oppède, en 1545, ces Eglises s'étaient relevées ; elles formaient sous Louis XIV un faisceau très-puissant ; et de nos jours encore, malgré la révocation, le protestantisme a dans cette étroite vallée une de ses plus sûres citadelles ; rien n a pu extirper l'hérésie de cette partie du sol de la France , où elle jeta ses premières racines. Un seul village sortit entièrement catholique des persécutions, et le demeura; c'est Cabrières du Gomtat : « Cela s'explique sans doute

(1) Le comte de Grignan à Lom-ois, D. G., 902, 6 février 1689.

LES TEMPLES DE LA VALLÉE D'aIGUES. 185

par la destruction presque totale des habitants de ce village, en 1545, et par la surveillance attentive du gouvernement papal, dont il a dépendu jusqu'à la Révolution (1). »

En 1698, Le Bret, intendant de la Provence, constate dans un mémoire, que le cinquième des habitants huguenots de la province est sorti du royaume depuis 1686 (2). « Il y avait autrefois, dit-il, soixante-douze mille huguenots en Provence, la plupart dans les lieux de Lourmarin, Mérindol et autres villages de la vallée de La Tour d'Aiguës, » chiffre exorbitant, que nous ne savons comment expliquer. Faudrait-il lire douze mille? Ce serait encore un chiffre exagéré.

Quoi qu'il en soit, par un arrêt pris le 4 mai 1663, le Conseil d'Etat ordonne la démoUtion des temples de Lourmarin, Cabrières, Lamotte et Peypin, et abolit dans ces lieux l'exercice de la religion réformée. LaCoste, Gordes, Saint-Martin, La Roque, Saint-Etienne, sont enveloppés dans la même interdiction. La lutte durait depuis 1660, engagée par le clergé.

M. de Grignan et M. Morant furent chargés de loger les dragons chez les religionnaires de la province, avec quelques ménagements toutefois

(1) Essai historique si'.r les Vavâois de Provence, par Paulin Roman. Strasbourg, 1839.

(2) Mémoire si<r la Provence^ par M. Le Bref, 1696.

pour les commerçants étrangers qui se trouvent à Marseille.

« ...L'intention du roi, écrit Louvois, est que, pour l'avantage du commerce dans Marseille, Ton y laisse les Anglais, Hollandais et Suisses dans une entière liberté pour leur religion; mais, à l'égard de ceux qui ont pris des lettres de naturalité, Sa Majesté désire qu'ils soient regardés comme ses sujets ; ainsi, ils doivent de même que les autres religionnaires, se conformer à la volonté de Sa Majesté...

« ...Elle attendra avec impatience des nouvelles du succès qu'auront eu les logements de dragons que vous avez fait marcher aux Baux, à Sénas, Aiguières, Mérindol et Lourmarin, lesquels il serait bon que vous pussiez éclairer de votre présence (1). »

Deux jours après, Louvois félicite M. de Grignan des nombreuses conversions opérées en Provence; il espère qu on lui en annoncera encore beaucoup d'autres.

Les dragons ne paraissent pas avoir rencontré une résistance opiniâtre. Les religionnaires se réfugient ou à l'étranger ou dans les montagnes voisines de leurs villages, en attendant la retraite des troupes. Dès que les garnisaires étaient partis, les huguenots revenaient, et tout

(1) D. G., Louvois à Morant, 21 octobre 1685.

Page 1