UN BOURGEOIS DE MO.MAUBAN
à lui qu'il faut être reconnaissant du mal qu'il ne fait pas. Il quitte Montauban à la fin de 1683 pour se rendre à l'intendance de Pau. Il était à peine parti que les dragons envahirent la ville, sous la conduite de Tessé. On vit alors ce qu'on voyait partout où les dragons pénétraient.
Un bourgeois avait vendu jusqu'à ses meubles pour payer quatre garnisaires logés chez lui. A bout de ressources, sans avoir satisfait à leurs exigences, il court se jeter aux pieds de Dubois, alors intendant, et le supplie de le délivrer des dragons. L'intendant répond qu'il le veut bien : à une condition; laquelle? qu'il promettra de vivre et de mourir catholique : « Je ne saurais faire cette promesse, dit-il. — Eh! pourquoi? demande l'intendant. — Parce que je risquerais de devenir parjure. Monseigneur ; car si le sultan mettait chez moi vingt janissaires, je serais, par la même raison, forcé de me faire turc(l). » L'intendant eut la bouche close, ce qui déplut si fortement à l'évêque Colbert qu'il le fit remplacer par La Berchère, intendant qui eut quelque velléité de se mettre au même rang que les Marillac et les Foucault, mais dont le premier essai, à Montauban même, fut un échec. Pour s'être trop pressé et n'avoir pas réussi, La Berchère reçut une vive admonestation de Lou-
(1) Mary-Lafon, Histoire d'une ville protestante, p. 232.
vois et passa sous les ordres du marquis de Boufflers. Celui-ci avait reçu de Louvois des instructions dont nous détachons quelques fragments :
« ... Sa Majesté désire que vous confériez avec M. de Ris et de La Berclière, et vous informiez d'eux, des endroits de leur département ori il y a le plus de religionnaires ; qu'en exécution des ordres de Sa Majesté dont je vous envoie un grand nombre en blanc et que vous remplirez pour cet effet, vous fassiez marcher dans chaque communauté le nombre de cavalerie et d'infanterie ou de dragons que vous concerterez avec eux; que vous les fassiez loger entièrement chez les religionnaires et les délogiez de chez chaque particulier, à mesure qu'il se convertira; que vous retiriez les troupes de la communauté pour les envoyer dans une autre, lorsque tous les religionnaires seront convertis, même lorsque la plus grande partie aura pris le bon parti, différant jusqu'à un autre temps de faire convertir le reste, suivant qu'il vous sera expliqué ci-après :
« Que pendant le temps que les troupes seront chez lesdits religionnaires , vous ne souffriez point qu'elles y fassent d'autres désordres que de tirer 20 sols par place de cavalier ou de dragon pour le fourrage et ustensile et 10 sols par place de fantassin pour le même ustensile; que vous fassiez punir très-sévèrement les officiers,
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cavaliers, soldats ou dragons, qui outrepasseront ce que vous avez réglé ;
a Que si ce qui s'exécutera à l'égard des religionnaires en portait quelques-uns à tenir quelques discours séditieux, vous les fassiez arrêter et remettre entre les mains du parlement du ressort duquel ils seront pour leur être fait leur procès;
« Que si quelque communauté prenait les armes ou que les religionnaires fissent quelques assemblées, Sa Majesté vous ordonne de lui en rendre compte en même temps par un courrier exprès, cependant sans attendre de nouveaux ordres, et d'assembler des troupes et d'y marcher si fort que vous puissiez les dissiper par des exemples sévères que vous feriez faire sur-lechamp de tous ceux qui se trouveraient les armes à la main, et ôter aux autres l'envie de suivre un si mauvais exemple (1). ■ . » Huit jours après l'arrivée de Boufflers, une assemblée de religionnaires fut convoquée en présence d'un commissaire royal ; ceux qui la composaient étaient, pour la plupart, gens gagnés d'avance et poussés à faire une démonstration publique dont on attendait un grand effet sur la masse (2). Ils prirent une résolution qui se terminait par ces mots :
« ...Lesdits habitants, après avoir mûrement
(1) D. G., 31 juillet 1685,
(2) E. Benoît, Histoire de Védit de Nantes, V, 852.
délibéré sur les points controversés et ayant reconnu qu'il n'y a point de cause légitime pour demeurer séparés, et qu'ils peuvent faire leur salut dans la communion romaine, mo/vm^ d'un commun consentement de donner la satisfaction à Sa Majesté de faire cesser leur séparation et de rentrer sous son glorieux règne dans le sein de l'Eglise catholique, apostolique et romaine, et d'y vivre et mourir. » Encouragé par cette apparence de succès, Boufflers émet l'idée de convertir les religionnaires par grandes masses, tout d'un coup; Louvois lui répond que le roi aime mieux qu'on les prenne par le détail. On trouve dans cette lettre ces lignes bonnes à lire :
« ... Sa Majesté a toujours regardé comme un avantage pour la conversion de ses sujets que les ministres passassent en pays étrangers. Ainsi, bien loin de leur en ôter l'espérance, comme vous le proposez, elle vous recommande par les logements que vous ferez établir chez eux, de les porter à sortir de la province et à profiter de la facilité avec laquelle le roi leur accorde la permission de sortir du royaume (1). »
Quant aux simples religionnaires, c'est différent, il leur est défendu « de quitter leurs habitations et de transporter leurs meubles. »
(1) D. G., 24 août 1G85.