UET-APENS TENDU A TROIS PROTESTANTS
de Louvois dix jours après, dans une lettre au chancelier : « Les conversions continuent dans le"s généralités de Bordeaux, Montauban, Poitiers et Limoges, de manière que Ton en compte plus de cent trente mille depuis le 20 août. En plusieurs endroits, il se convertit beaucoup de gentilshommes, même des gens de qualités distinguées. »
Boufflers, cela va sans dire, n'avouait dans ses lettres à Louvois aucune des violences commises par les dragons ; on aurait pu croire, pour Montauban comme pour le Béarn, que les conversions s'y faisaient par un pur effet de la grâce divine, et si les cris et les plaintes des victimes n'étaient pas arrivés jusqu'à nous, on aurait vu dans ces conversions innombrables un des plus grands événements du règne de Louis XIV.
A Montauban, par exemple, les chefs des huguenots étaient demeurés fermes ; nous en savons trois qui avaient résisté aux dragons ; l'intendant les fit prévenir qu'il désirait les voir. Le premier qui se rend à son invitation est Bar de Mauzac ; il est introduit, et se trouve en présence de l'intendant, de l'évêque et de quelques hommes de garde. L'évêque veut lui donner sa bénédiction ; le vieillard refuse : aussitôt les gens apostés le saisissent et le jettent violemment à terre. On le relève évanoui ; peu de jours après il s'enfuit à
Genève. Le baron de Vicon étant venu à son tour, on voulut exercer sur lui la même trahison, mais il était jeune et mit la main à Tépée. Il fallut chercher d'autre arguments qui, d'ailleurs, restèrent sans effet. Le troisième, un vieillard comme Mauzac, fut forcé comme lui de plier les genoux devant l'évêque, et reçut, en sanglotant de douleur, sa bénédiction.
Les malheurs de tous sont retracés dans la lamentable histoire qu'on va lire :
ce Pechels de La Buissonnade et marquise de Sabonnières, sa femme, furent de ceux qui préférèrent leur devoir à toutes choses. Le vingtsixième d'août (1685) on leur envoya trente-huit cavaliers qui pillèrent leur maison et en firent vendre les meubles sous différents prétextes. Ils enfoncèrent les portes de toutes les chambres, rompirent les coffres et les armoires, convertirent les plus belles salles en écuries et ne laissèrent pas au maître de la maison où il pût passer la nuit. Sa femme était grosse et à la fin de son terme; on la réduisit dans cet état, avec son mari, à sortir de sa maison, et elle ne prit avec elle qu'un berceau et quelques hardes nécessaires pour l'enfant dont elle espérait être bientôt délivrée. Quatre enfants, dont l'aîné n'avait que sept ans, suivirent leur père et leur mère. Cependant les cavaliers les voyant partir dans ce
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pitoyable équipage, leur jetèrent par les fenêtres plusieurs cruches d'eau qui les mouillèrent par tout le corps ; les pauvres gens demeurèrent sans retraite, pendant qu'on achevait de les piller ; et après qu'on eut enlevé tout ce qu'ils avaient, on leur envoya ordre de retourner chez eux, pour y recevoir de nouveaux logements, à peine de désobéissance. Les clefs de la maison ne se trouvant plus, l'intendant eut la dureté de leur ordonner d'en faire lever les serrures. Il leur fit rendre néanmoins les clefs; et aussitôt il leur envoya six fusiliers, qui, ne trouvant plus rien à piller, se mirent à commettre mille insolences. La constance de ces deux courageuses personnes étant à l'épreuve de cette fureur, on envoya d'heure en heure de nouveaux hôtes, qui les réduisirent encore une fois à sortir de leur maison.
« Cette pauvre femme se sentit prise de ses douleurs au milieu des rues et se trouva sans retraite dans ce cruel embarras. Il y avait des défenses si sévères de donner le couvert à ceux qu'on appelait rebelles et on condamnait les contrevenants à de si grosses amendes, que ceux même qui fondaient en larmes en voyant le courage et le triste état de cette dame, n'osaient lui offrir le moindre secours. Elle n'était assistée que de son mari et d'une sage-femme qui la te-
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naient sous les bras; et, son terme approchant de moment en moment, il semblait qu'elle ne pouvait éviter d'accoucher sur le pavé ; mais la Providence permit que la maison d'une des sœurs de cette dame , mariée à une personne considérable, se trouva sans soldats, parce qu'on avait envoyé ailleurs ceux dont on s'était servi pour y faire le dégât (1). »
La dernière clause de l'édit révocatoire gêne l'action de Boufflers ; il en écrit à Louvois pour le déplorer et demander des instructions. Apparemment, il proposait des mesures sévères, car le ministre de la guerre lui répond « qu'il faut prendre garde de ne pas tomber dans l'inconvénient de leur faire croire qu'on veut rétablir en France une inquisition (2). » Hélas! ils le croyaient sans cela et en avaient de bonnes rai^ sons.
A l'égard des gentilshommes de la province, les ordres de Louvois sont précis :
« ...L'intention de Sa Majesté est que vous n'hésitiez point à faire délivrer des lettres de cachet aux gentilshommes de la religion qui ne se contiennent pas dans le respect qu'ils doivent, et s'il y en a quelqu'un qui se mêle ou de délivrer les religionnaires ou d'aller de maison en
(1) E. Benoît, Histoire de Védit de Nantes^ V, 857.
(2) D. G., 7 octobre 1685.