LES PROTESTANTS D'AUVERGNE
devoir de catholique ; mais ils s'observent avec soin et ne donnent aucnne prise sur leuj- conduite (1). »
En Auvergne, les dragons curent encore moins de peine :
« Cette province a eu le bonheur d'être peu infectée de l'hérésie du dernier siècle. Lors de la révocation de l'édit de Nantes, il s'y est trouvé peu de religionnaires. Les villes d'issoire et de Maringues ont eu autrefois des prêches ; mais il y a longtemps qu'ils sont détruits, et lors de ce dernier édit si glorieux au roi, si avantageux à la religion et si utile au bien de l'Etat, il n'y avait pas dans ces deux villes dix familles de la R. P. R. Il y en avait aussi quelques-unes à Ambert, à Marsac et à Job-la-Tour-Guyon, ville et paroisse de l'élection d'issoire, et à Saint- Floret, bicoque de l'élection de Glermont, où ils étaient en plus grand nombre que dans tout le reste de cette même élection. Les lieux dont il en est le plus sorti depuis l'édit sont Marsac et Job-la-Tour-Guyon, dont la force et le commerce ont un peu diminué par là (2). Il n'y a pas dans Glermont un seul nouveau converti, non plus que dans Riom, Montferrand et autres villes du
(1) Mémoire si<r la généralité de Bourges, par M. de Sérancourt, 1695. (Fonds Morteiuart, n" 98.)
(2) Comment l'intendant accorde-t-il cet aveu avec « le oiea de l'Etat » dont il pai-le plus haut?
bas pays ; il n'y en a point non plus dans Aurillac et Saint -Flour. »
Ainsi furent convertis TAunis, la Saintonge, TAngoumois, les généralités de Bourges, d* Auvergne et le Limousin. Les troupes paraissaient, s'installaient chez les religionnaires, y faisaient chère lie, et s'en allaient quand les provisions étaient épuisées et le pays converti. Que s'étaitil passé ? Une partie des protestants avait fui à Tétranger; l'autre, forcée de subir le joug de la soldatesque, s'était résignée en apparence et nourrissait dans son cœur l'horreur qu'inspire toujours contre elle toute Eglise qui se présente le sabre au poing pour faire des prosélytes.
Paris. — Claude maudé par M. de Ménars. — La signification de r Avertissement pastoral à Chareuton. — Sermon de Claude saisi par ordre du roi. — Colbert demande à Bossuet s'il veut autoriser Claude à lui répondre. — Bossuet y consent.— Pourquoi les dragons furent assez rares à Paris. — Voisinage de la cour. — Caractères de la révocation à Paris : l'espionnage, l'incarcération. — Rapport d'un agent de police : irrévérences dans les églises; horribles profanations à Grenelle et dans tous les faubourgs. — Les femmes protestantes sont enfermées aux Nouvelles-Catholiques. — Le duc de La Force séparé de sa femme et de ses enfants ; défense à la duchesse de lire des livres de Claude et de Jurieu, et d'embrasser ses enfants. — Une assemblée dans la rue Neuve-Sain t- Eustache. — Archers mis en garnison chez des marchands protestants. — Les dragons chez Samuel Bernard. — Conférence chez La Reynie. — Défense aux dames d'assister les pauvres. — Un concierge et un menuisier qui occupent Louis XIV. — Charlotte Leblanc. — Rapport d'un espion sur l'émigration. — Protestants envoyés aux îles Sainte-Marguerite. — Valsec et Cardel. — Jeune fille qui refuse de se mettre à genoux devant le saint-sacrement. — Orléans et Blois. — Les dragons nourris grassement., d'après l'ordre de Louvois. — Compliments à l'évêque d'Orléans. — Plaintes de l'intendant de Creil. — Ministres conduits à la frontière. — Plaintes sur les ensevelissements protestants.
Au commencement du mois de septembre de Tannée 1682, Claude, ministre de Charenton, reçut un avis officieux de M. de Ménars, l'invitant à se présenter chez lui pour une communi-
cation importante. Claude étant venu, M. de Ménars lui dit avoir reçu du roi l'ordre d'assister à la signification de V Avertissement pastoral de l'assemblée du clergé , qui serait faite dans le temple de Charenton, le dimanche suivant, pendant l'assemblée des fidèles. Claude ayant objecté que la signification offrirait de grands inconvénients si on la faisait en présence du peuple, M. de Ménars en conféra avec MM. de Seignelay et de Ruvigny, député général des Eglises réformées, et l'on décida que cette cérémonie n'aurait d'autre témoin que le consistoire. Voici, d'après le procès-verbal dressé en séance, comment les choses se passèrent :
« Le dimanche 20, M. l'intendant fut à Charenton, un peu après onze heures du matin, avec l'official, suivi de deux personnes qu'on disait être des notaires apostoliques et de quelques ecclésiastiques, ayant ses deux hoquetons devant lui. Les deux carrosses entrèrent dans la cour plus proche de la chambre du consistoire. M. Alix, ministre, et trois anciens furent chargés de l'aller recevoir à la sortie de son carrosse et de le conduire à la chambre du consistoire. M, Claude, comme modérateur, était à la table sur une chaise; M. Lapillon, ancien et secrétaire, était à son côté; les autres ministres et anciens au devant et à côté à leurs places ordinaires.
M. DE MÉXARS A C.HARENTON. 225
« M. l'intendant prit sa place au haut de la table, dans un fauteuil, sur un carreau de velours, et Tofficial la sienne dans un autre fauteuil, à sa main droite, un peu au-dessous, et les deux notaires apostoliques, derrière, ayant en leurs mains plusieurs exemplaires des actes du clergé. Chacun étant placé, l'official mit son bonnet carré sur sa tête, après que M. l'intendant se fut couvert, lequel ne dit en peu de mots que la même chose qu'il avait dite chez lui à nos Messieurs : que le roi lui avait ordonné d'assister à la signification que M. rcfficial de Mgr 1" archevêque avait à nous faire de V Avertissement pastoral de MM. de l'assemblée du clergé.
a Comme il eut dit cela, l'official se mettant en état de parier, notre modérateur se leva sur son siège, salua M. l'intendant, et lui parla en ces termes. »
Claude rend hommage à l'intendant et au caractère dont l'autorité royale l'a revêtu pour la circonstance, puis se tournant vers l'official de l'archevêque :
« Pour Monsieur qui vous accompagne ici pour nous lire un écrit de MM. de l'assemblée du clergé qu'on prétend qui s'adresse à ceux de notre communion, permettez-nous. Monseigneur, de lui dire en votre présence, que nous regardons ces Messieurs comme des personnes qui
tiennent un rang fort considérable dans l'Etat, et M. Tofficial lui-même comme un homme de réputation et de mérite ; mais comme cet écrit est public dans le monde, nous y avons trouvé beaucoup de choses qui nous sont imputées, qui ne nous conviennent pas, et à quoi on a souvent répondu. »
Claude, continuant, proteste de la fidélité des réformés à la personne du roi, « qui ne voudra jamais, dit-il, nous obliger à rien contre notre conscience, dont Sa Majesté sait bien que Dieu seul est le maître. » Le modérateur s'étant assis, après ces paroles, M. Tofficial fit un assez long discours, puis il se mit à lire V Avertissement. « Comme il le lisait, il se rencontra que le prêche étant fini dans le temple, le chant du psaume qui s'entendait assez haut interrompant en quelque sorte la lecture de l'official, il fit quelque instance à M. l'intendant pour faire cesser le chant ; mais, comme on eut dit qu'il ne durerait guère, et que c'était une partie du service, M. l'intendant eut l'équité de trouver plus à propos qu'on s'interrompît pour un peu de temps. L'official donc s'arrêta un peu de temps, pendant lequel il se forma une manière de conversation entre M. l'intendant et notre modérateur, l'official s'y joignant aussi. Le psaume étant achevé dans le temple, l'official reprit sa lecture et acheva