RAPPORT D^UN ESPION DE LA REYNIE
passages, les bords des rivières sont gardés par des paysans qui exercent nuit et jour une surveillance stimulée par l'appât d'une prime considérable. Aussi cet émouvant voyage exige-t-il mille précautions et de bizarres déguisements. On marche de préférence pendant la nuit, sous la conduite de guides sûrs. Mais laissons parler ici un espion de La Reynie :
« L'Espine dit savoir plusieurs chemins pour faire passer les religionnaires en Hollande, sans passer dans les villes ni les grands chemins, et voilà de quelle manière il en parle : Pour les sortir de Paris, c'est les jours de marché à minuit, à cause de la commodité des barrières que Ton ouvre plus facilement que les autres jours, et ils arrivent devant le jour proche Senlis, qu'ils laissent à main gauche. Il en est d'autres qui vont jusques à Saint-Quentin et qui n'y entrent que les jours de marché, dans la confusion du moment. Et y étant, ils ont une maison de rendez-vous où ils se retirent et oia les guides viennent les prendre.
« Pour les faire sortir, ils s'habillent en paysans et paysannes , menant devant eux des bêtes asines ; ils se détournent du chemin, et des guides, qui sont ordinairement deux ou trois, l'un va devant pour passer, et, s'il ne rencontre personne, l'autre suit; s'il rencontre du monde,
l'autre, qui suit, voit et entend parler, et, suivant ce qu'il voit ou entend de mauvais, il retourne sur ses pas trouver les huguenots et ils les mènent par un autre passage, ou bien prennent leur belle pour passer, et s'ils trouvent que ce sont des soldats, ils passent par argent qu'ils leur donnent. Quant aux paysans, ils ne font pas de même lorsqu'ils sont plusieurs, d'autant que l'un veut et Tautre est contraire. Mais , comme les passages sont gardés de huit en huit jours par de nouveaux gardes, ils sont d'autant plus faciles à corrompre. Lorsque les guides les viennent prendre dans les villes ou passages oii sont donnés les rendez-vous, ils ne sortent que la nuit, et principalement quand il fait fort noir, ou bien lorsqu'il pleut bien fort, parce que cela leur fait un grand bien pour la conduite (1). »
Les ce mauvais convertis » sont envoyés à la Bastille, au fort deHam, aux îles Sainte-Marguerite ou dans la citadelle d'Amiens. Deux ministres , Yalsec et Cardel, relégués « pour leur vie » aux îles Sainte-Marguerite, endurèrent des traitements si barbares pour avoir chanté les psaumes à haute voix , que Seignelay se crut obligé de réprimander le gouverneur des îles. Les deux ministres étaient coupables non-seule-
(1) Papiers de La Reynie, I.— Correspondance administrative, IV.
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ment d'avoir chanté des psaumes, mais d'avoir écrit des passages de l'Evangile sur leur vaisselle, (c II est certain, écrit Seignelay, que vous ne devez pas souffrir que ces ministres chantent des psaumes à haute voix... A l'égard de ce qu'ils écrivent sur la vaisselle qu'on leur donne, il est aisé d'y remédier en leur en donnant de terre seulement. » Six ministres furent enfermés à Sainte-Marguerite.
Pontchartrain éloignait de Paris les religionnaires dont la police pouvait se saisir. Sans doute les places manquaient à la Bastille et au couvent des Nouvelles-Catholiques. On faisait tous les jours de nouvelles capt'UTs, car les mauvais convertis étaient très-nomhreux. En voici un exemple, qui n'est pas le moins honorable de la longue série que l'histoire nous offre :
« Il y a deux ou trois jours que, le saint-sacrement passait dans les rues de Paris ; une fille, nommée Catherine Du chat, refusa de se mettre à genoux, et elle fut arrêtée par le peuple et menée chez le commissaire, où elle a déclaré qu'elle s'est retirée de la ville de Metz avec sa mère et une de ses sœui's, depuis quatre ou cinq ans, à cause de la persécution qu'on y faisait à ceux de la R. P. R. , qu'elle n'a pas voulu se mettre à genoux, parce qu'elle ne croit pas que Jésus-Christ soit ailleurs que dans le ciel, qu'elle
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fait profession de la R. P. R., et que tous ceux qui l'ont abjurée s'en repentent. Sur cela le roi a donné ses ordres pour faire conduire à Metz cette mère et ses deux filles. Sa Majesté m'ordonne de vous écrire que, pour celle dont je vous parle, il faut que vous la fassiez mettre dans un couvent pour y être instruite (1). »
A Orléans et à Blois, M. de Bezons fut chargé d'exécuter les ordres de Louvois. Celui-ci lui écrivait le 27 octobre 1685 de faire connaître aux religionnaires du pays qu'un régiment de fusiliers arriverait dans la ville de Blois au commencement de novembre pour convertir les religionnaires. « S'ils ne profitent pas de ce que vous leur direz, » ajoute Louvois, « l'intention du roi est que vous le fassiez loger tout entier chez eux et que les soldats se fassent nourrir grassement jusqu'à ce qu'ils aient fait ce qu'ils doivent. » Un bataillon de fusiliers se rendra à Orléans, chez les religionnaires , « jusqu'à ce qu'ils aient pris le bon parti. »
L'évêque de cette ville mérita par son zèle les éloges de Louvois. « Le roi a vu avec plaisir, écrit celui-ci, combien vous avez contribué par vos soins à réduire les religionnaires d'Orléans. »
(1) Poutchartrain à l'intendant de Metz, 1681. — Correspondance administrative, IV, 428.
MÉCONTENTEMENT DE l'iNTENDANT. 243
L'intendant d'Orléans, alors de Greil (1685), se plaint vivement des mauvaises dispositions manifestées par les reliiiionnaires de cette généralité à Tendroit de l'Eglise catholique. Il est scandalisé de leur mauvaise conduite. « J'ai dit ou écrit vingt fois aux juges de Giers de les examiner de près, mais inutilement. Un d'eux fut assez faible pour me dire qu'il les craignait et qu'ils les menaçaient. Et présentement tous ceux qui se trouvent malades, à Châtillon-sur-Loire et Ousson se font au plustôt transportera Giers, comme en un lieu où ils sont sûrs de n'être point recherchés, ni leur mémoire, au cas qu'ils refusent à l'extrémité les sacrements de notre Eglise. »
De Creil constate que ceux de la paroisse de Lorges sont plus huguenots que jamais, que ceux de Marchenoir font de même ; « ceux de Mer, appartenant à M. de Ménars, sortent avec scandale de T église, aussitôt que la prédication qui se fait au milieu de la messe, est dite ; ceux de Romorantin en font autant. Il est absolument nécessaire d'avou' une lettre de cachet contre le nommé Leclerc des Places, chef de parti, avec qui l'intendant a eu une conférence, et d'où il est résulté pour de Creil que Leclerc n'a que de « très-méchantes intentions. » Ceux de Blois commencent un peu à revenir ; de Creil a fait
trois voyages dans cette ville et a lieu d'espérer qu'ils n'ont pas été infructueux. Malheureusement les lettres que les religionnaires de cette ville reçoivent de leur ministre Jouisson gâtent tout ce qu'on peut faire.
C'est au mois de janvier 1687 que l'intendant de Creil dessine comme on vient de le voir la situation des protestants d'Orléans; au mois de mars, il y revient avec une énergie terrible. Il tranche du Foucault: voici sa lettre :
« Leurs esprits, Monsieur, sont présentement dans la plus méchante situation où ils puissent être, et quoique nous n'en ayons pas un grand nombre dans la généralité d'Orléans, il est des lieux où ils sont les plus forts et où il serait dangereux de les laisser dormir en paix sur leurs méchants desseins. Giers, Châtillon-sur-Loire, Mer, Lorges et Marchenoir sont de ce nombre. La bonté qu'on a eue pour eux depuis un an les a fait revenir de l'étonnement où ils étaient qui les aurait engagés à prendre leur parti, s'ils avaient vu qu'on eût suivi ce qu'on avait commencé. La jeunesse est ce qui fait le plus de peine, et il n'y a rien à espérer des vieux obstinés que la prévention de la naissance et de l'éducation a rendus incapables d'entendre raison. Mais c'est, pour ainsi diie, donnera l'hérésie le moyen de se perpétuer, si l'on n'arrêtele cours de
RELIGIONNAIRES d'ORLÉANS. 245
son poison et qu'on n'empêche qu'il ne passe des pères aux enfants, auxquels outre la mauvaise doctrine, on n'inspire que ces sentiments de vengeance et de rébellion dont la France a senti autrefois de si tragiques effets. Il n'y a pas de tous ceux qui sont mal convertis la centième partie de gens capables de s'instruire par les formes, et je n'espère aucun fruit de toutes les missions dont le roi a la bonté de faire la dépense, à moins qu'on ne tienne l'Evangile d'une main et le glaive de l'autre, l'un pour enseigner, l'autre pour menacer. »
L'année suivante, on chasse violemment hors de France ceux qu'on avait jusqu'alors empêchés d'en sortir, sous peine de bannissement perpétuel et des galères. Seignelay écrit à M. de Creil :
« Le roi ayant pris la résolution de chasser du royaume tous ceux de la R. P. R. qu'on n'a pu jusqu'à présent obliger à faire leur réunion, je vous envoie la lettre de Sa Majesté en vertu de laquelle vous les ferez conduire sur la frontière (1). »
Le roi écrit en même temps à l'intendant:
^( J'ai vu la liste que vous m'avez envoyée de ceux de la R. P. R. qui sont dans l'étendue de votre département et qui ont jusqu'à présent re-
(1) Cort'es'iioiidance administrative, IV, 403.
fusé de faire leur réunion à l'Eglise catholique, et ne pouvant souffrir que des gens si opiniâtres dans leur mauvaise religion demeurent dans mon royaume , je vous écris cette lettre pour vous dire que mon intention est que vous les fassiez conduire au plus prochain lieu sur la frontière, sans qu'ils puissent, sous quelque prétexte que ce soit, emporter aucuns meubles ni effets, de quelque nature qu'ils soient. »
En mars 1688, de Greil renouvelle ses plaintes sur le peu d'efficacité des conversions. îl ne meurt pas un nouveau converti que ses proches n'aillent l'ensevelir à la brune , dans des endroits écartés. On ne peut sévir contre enx à cause de l'édit qui prescrit de faire le procès aux cadavres dans le cas seulement où le mourant a été scandaleux dans son opiniâtreté.
« Les opiniâtres, dit-il, ne reviendront que par des remèdes lents et continuels. J'en avais proposé un dont j'ai ressenti, lorsque j'en usai, de très-bons effets; c'est, dans les lieux où les troupes passent, de donner aux opiniâtres, outre ce qu'ils doivent loger, les soldats qui auraient dû loger chez ceux qui font leur devoir. L'image présente de la punition d'un côté et d'un soulagement de l'autre, les frappe plus que toutes les raisons. »
Normandie^ Bretagne et Picardie. — Les dragons à Rouen; nous retrouvons ÂJarillac, mais radouci. — Les éti-angers de Rouen sont recommandés à M. de Beaupré, qui convertit la généralité. — Pertes éprouvées par la ville de Rouen, — De Beaupré passe à Dieppe ; héroïque résistance ; exaspération de Louvois; il veut que les dragons vivent fort licencieuseiïient. — Conversion des Dieppois. — Religionnaires de Caen et de Bayeux chargés considérahlement, par ordre de Louvois. — Le commerce ruiné à Caen et à Saint-Lô. — Emigration à Jersey et Guernesey. — Aveux de l'intendant en 1698.
— Rennes, Nantes, Vitré et Saint-Quentin. —M. de Lavardin se plaint de la sévérité de l'évêque de Dol. —Conduite de cet évêque. — Jacob de Bye à Nantes. — Eglises de Soissons, Laon et Noyon. — Temples démolis. — Bossuet (père) chargé de mener les dragons à travers le pays. — Aveux de Bossuet.
— Une lettre de lui au sujet de M. de Nouvion, vieillard obstiné. — Une assemblée aux environs de Vervins.
Les protestants de Normandie étaient sans temples : ils avaient vu tomber, dans les vingtcinq années qui précèdent la révocation, tous ces monuments où leur piété s'était pendant si longtemps alimentée, entre autres le temple de Quevilly, qui était un des plus beaux de la province. Privés de temples et de la plupart de leurs pasteurs, ils entendaient gronder l'orage qui
s'amassait sur leurs têtes, et déjà un grand nombre, profitant du voisinage de l'Océan, s'é talent emba rqu es pour des pays plus hospitaliers que la mère patrie. En octobre 1685, l'orage éclate dans toute sa furie. C'est-à-dire que les dragons font leur apparition dans la généralité de Rouen. L'intendant de la généralité était alors cet homme qui avait saccagé le Poitou par les premières dragonnades, cet homme que le gouvernement de Louis XIV, cédant à l'indignation publique, avait dû révoquer de ses fonctions ; cet homme que nous avons vu à la cour, objet de l'indifférence et du mépris des courtisans, et qui, en dernier ressort, trouva d'utiles protecteurs dans les Jésuites, ]\Iarillac. Sous un intendant comme lui, tout était à craindre à T arrivée des dragons ; aussi l'épouvante se répandit-elle parmi les protestants de Normandie. C'est le 21 octobre 1685 qu'il est question, pour la première fois, entre Marillac et Louvois des « missions bottées w de Normandie. Marillac aura à se concerter avec M. de Beaupré ; il aura même des ordres à recevoir de lui ; témoin la lettre suivante de Louvois : a Le roi envoyant M. de Beaupré pour commander les troupes qui, par ordre de Sa Majesté, vont dans la généralité de Rouen, j'ai cru lui devoir donner cette lettre pour vous marquer que Sa Majesté lui ayant fait