‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 86 sur 127 · UNE SCÈNE DE L'ÉMIGRATION · texte numérisé non relu

UNE SCÈNE DE L'ÉMIGRATION

Il n'était pas an pouvoir de Louis XIV d'arrêter ce torrent.

« Dans la nuit du 31 octobre au l^*" novembre (I680), une bande d'émigrants partit des villages de Sergy, Feigères, Thoiry et Allemagne, et vint camper sur les bords de la Loudon. Les fugitifs emmenaient avec eux leur gros et leur menu bétail; ils emportaient leurs meubles, leurs armes, et les grandes arches de noyer ou de sapin qui, selon l'usage antique de nos campagnes, contenaient leurs effets les plus précieux. Après s'être assurés à prix d'argent du silence de quelques gardes par lesquels ils avaient été aperçus, ils passèrent à gué la Loudon dans la localité appelée la Redanna ; puis, parvenus à la hauteur opposée, ils y allumèrent un grand feu destiné à servir de signal à d'autres fugitifs, qui devaient les rejoindre. La troupe réunie, ils confièrent les plus faibles d'entre eux ainsi que leurs effets, à la garde des Genevois du mandement de Peney, et passèrent le Rhône à la nage avec leurs bestiaux; les bateaux avaient été enlevés ou retirés sur la rive gauche du fleuve, à la requête du gouvernement français. Après avoir échappé à tous ces périls, une partie des réfugiés se dirigèrent vers Genève, où ils cherchèrent à s'embarquer pour la Suisse -, d'autres demeurèrent dispersés dans les villages de la

Champagne, sous la protection des grands propriétaires genevois (1). »

Sur treize cent soixante et treize familles protestantes du pays de Gex, huit cent quatrevingt-huit environ, c'est-à-dire les deux tiers, quittèrent le pays ; le fait fut constaté par Ferrand, intendant de Bourgogne (2).

De ceux qui étaient restés dans le pays, les uns, nouveaux convertis, furent obligés d'aller à la messe ; les autres trompèrent la vigilance de leurs espions en allant au prêche, soit à Genève, soit dans le pays de Yaud. Quelques-uns furent soumis à des tourments communs à cette époque. Une femme de Gex fut torturée au moyen d'une bassinoire ardente qu'on lui plaça sur la tête pour la forcer à se convertir (3).

Jean d'Aranthon , évêque de Genève, auteur ou instigateur ardent de ces persécutions, mourait peu de temps après et laissait un testament, dont voici un passage :

« Je charge mes héritiers de faire mettre à l'angle, ou sur le portrait de la maison des Nouvelles-Catholiques de Gex, une statue de pierre de la très-sainte Vierge, comme je l'ai promis, en reconnaissance de la protection particulière

(1) Histoire des Eglises réformées dit pays de Gex, 215.

(2) "VVeiss, Histoire des réfugiés protestants, I, 114.

(3) E. Benoît.

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