‹ Louvois et les ProtestantsChapitre 99 sur 127 · PREUVES MORALES CONTRE BOSSUET · texte numérisé non relu

PREUVES MORALES CONTRE BOSSUET

Ton ose deviner les pensées de Bossiiet avant la rt'vocation par la conduite qu'il tint après, et si après avoir fait ces réflexions qui s'imposent d'elles-mêmes, on se rappelle l'autorité de son nom et l'éclat de son talent, on admet comme une chose naturelle que Bossuet fut l'un des deux théologiens appelés à ce fameux Conseil de conscience qui statua sur le sort des protestants. A défaut de preuves écrites, toutes les présomptions morales déposent contre l'homme à qui le jésuite La Rue disait : « Au nom de Dieu qui vous a donné, Monseigneur, la force de commencer cette sainte révolution, employez toute la lumière, l'ardeur et le crédit que vous avez, pour voir de vos propres yeux la fin et la perfection de votre ouvrage; » contre l'homme qui écrivait à M. Nicole, le 7 décembre 1691 : « ... J'adore avec vous les desseins de Dieu, qui a voulu révéler, par la dispersion de nos protestants, ce mystère d'iniquité, et purger la France de ces monstres; » contre l'orateur enfin, qui s'écriait en parlant de la révocation , dans l'oraison funèbre de Letellier : « C'est le plus bel usage de l'autorité. »

Voirie dernier « Père de l'Eglise » mêlé aces petitesses et à ces infamies, le surprendre faisant la police de son diocèse, posséder des lettres de lui pour l'emprisonnement de pauvres jeunes

filles, voilà bien la meilleure preuve de Timpuissance de l'Eglise et de la folie de la révocation.

La ville de Sedan avait toujours été, par sa brillante université protestante, un des foyers de la réforme française; elle fixa naturellement Tattention du gouvernement de Louis XIV. Déjà en 1662, Tintendant Bourlié étudiait sur place les dispositions des religionnaires et écrivait à Colbert : « Depuis mon arrivée en cette ville, je mis mon principal soin à examiner avec le père Adam Tefifet qu'on peut se promettre de la réunion ou conversion générale de ce peuple à l'Eglise romaine; mais je trouve, Monsieur, beaucoup de douceur et de respect, mais aucune disposition présente à cet ouvrage (1). »

Du temps de Louvois on tient un autre langage : « Je dois vous dire, écrit Louvois, que Sa Majesté désire que vous essayiez de porter les religionnaires de Sedan à se convertir : que si vous le pouvez faire par l'appréhension des troupes et sans que l'on soit obligé de faire entrer de la cavalerie, en sorte que la plus grande partie des religionnaires se convertisse par délibération, vous feriez une chose fort agréable à Sa Majesté; et, en ce cas, vous pourriez assurer lesdits religionnaires que le roi les ferait rembourser de la

(1) Corresp. adm., IV.

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dépense qu'ils ont faite jusqu'à présent pour le bâtiment de leur nouveau temple. Que si tous ne pouvez pas les persuader, l'intention de Sa Majesté est que les 300 chevaux entrent dans la ville avec le régiment de Champagne et soient logés chez les reUgionnaires. »

Louvois recommande à M. de Yrevin de ménager « les chefs des manufactures, » mais il ne doit pas leur dire qu'il en a reçu l'ordre. Pour tous les autres religionnaires, voici ses instructions : Quand un chef de famille se sera converti, il faut que ses enfants soient élevés dans la religion romaine ; si les femmes résistent, les enfermer dans un couvent, et « à l'égard des familles dont le chef demeure obstiné dans la religion et dont les femmes et les enfants sont convertis, il faut loger chez lui , tout comme si personne ne s'était converti dans sa maison. »

L'intendant, fidèle exécuteur des ordres sévères de son supérieur, peuplait les prisons de religionnaires en les séparant les uns des autres. « Le roi, écrit Louvois, approuve que vous fassiez séparer les gens de la R. P. R., pour les empêcher de se fortifier les uns les autres. » Et dans la même lettre : « Vous ne devez pas permettre aux femmes, filles et enfants de différents ministres qui sont dans les prisons de votre département, de passer en Hollande. »

Uintendant ne suivit que trop bien ces instructions; il poussa même le zèle jusqu'à faire saisir des enfants au-dessous de sept ans, sur quoi Louvois lui adresse une verte réprimande : « Je ne sais à quoi vous pensez lorsque vous faites arrêter des enfants de ministres de la R. P. R. qui sortent du royaume, lorsqu'ils sont au-dessous de sept ans, puisqu'en vous adressant la copie de redit qui révoque celui de Nantes, je vous ai marqué que le roi trouvait bon qu'ils emmenassent ceux de cet âge, et que ceux qui auraient plus de sept ans devraient demeurer. »

Deux lois capitales sur lesquelles pivote la politique du clergé : loi sur les relaps, loi sur les émigrations. — Deux grandes difficultés : le baptême et l'instruction des enfants. Edit à ce sujet; nombreux mémoires sur la question. Tous s'accordent sur l'enlèvement des enfants à leurs parents. Le baptême; diverses propositions. La question du mariage des religionnaires. Tiraillements entre les intendants et les prêtres. — Beaucoup de protestants vont se marier à l'étranger. — L'opinion publique et la révocation. — Bossuet, Fléchier, Madame de Sévigné, Bussy, Madame de Scudéry, La Bruyère, l'abbé de Rancé, La Fontaine, Madame Deshoulières, Quinault, Arnauld, l'Académie française. Fontenelle couronné. — Une statue est élevée à Louis XIV. Félicitations d'Innocent XI. Langage patriotique de Yauban. Analyse de son mémoire sur le rappel des Huguenots. Opinion d'un docteur de Sorboune. L'heure des expiations approche.

Au milieu de cette averse d'arrêts et d'ordonnances qui, de 1660 à 1685, démolissent l'édit de Nantes pièce à pièce, deux lois ont une importance capitale : celle contre les relaps et celle contre les émigrations. Toute la politique du clergé tourne autour de leurs dispositions machiavéliques. Le clergé, nous dit Rulhières, raisonnait de la manière suivante : Obtenons des réformés, par séduction ou par contrainte, des

actes de catholicité : par la loi contre les relaps nous les obligeons, sous les peines les plus sévères, à demeurer catholiques tout le restant de leur vie. Essayent-ils d'échapper par la fuite aux conséquences de leur retour à TEglise catholique? Ils sont atteints par la loi portée contre les émigrations.

Enfermés dans ce cercle inexorable où ils étaient entraînés par toutes sortes d'artifices, quand ils refusaient d'y entrer de plein gré, les religionnaires, suivant les prévisions de leurs ennemis, succombèrent en grand nombre. On eut des nouveaux convertis qui ne Tétaient que du bout des lèvres, et Ton vit de grandes troupes de fugitifs braver la mort et les galères pour chercher un asile à l'étranger. Ce n'est pas tout. Le gouvernement de Louis XIV s' embarrasse dans des difficultés redoutables par la manière dont il entend le baptême et l'instruction des enfants et les mariages protestants.

Au sujet de Tinstruction des enfants réformés, on porta un édit, dont le préambule est ainsi conçu : Afin de suppléer au défaut des parents qui se trouvent encore malheureusement engagés dans rhérésie et qui ne pourraient faire qu'un mauvais usage de l'autorité que la nature leur donne pour l'éducation de leurs enfants, l'édit ordonne que tous ces enfants, depuis l'âge de

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