LES DESSINS ET LA PEINTURE SUR VERRE
Nous connaissons aujourd'hui à peu près trentecinq dessins de Lucas d'une authenticité indiscutable.
Depuis 1753, le Cabinet des estampes de Londres en possède dix réunis en un carton qui porte la mention : « Lucas Teekeninge i637 », et que Ton suppose pour ce motif avoir été rassemblés par un collectionneur hollandais : on a nommé Rembrandt. Ils ont une grande importance au point de vue de l'étude du dessin de Lucas, non seulement à cause de leur beauté intrinsèque, mais encore à cause de la variété de leur technique. Cette petite collection nous apprend comment Lucas mania la pointe d'argent et la plume, le crayon et le fusain. D'autres dessins sont éparpillés à Amsterdam, Berlin, Brunswick, Copenhague, Florence, Harlem, Leyde, Lille, Paris, Vienne et Weimar. Le nombre n'en est donc pas grand. Et si loin que puissent s'étendre les trouvailles chez les particuliers et dans les collections publiques, il n'égalera jamais celui des dessins de Durer que l'on peut si facilement étudier dans la splendide publication
de Lippmann. Un maître néerlandais, le peintre verrier anversois Dirck Vellert, nous a laissé plus de dessins — des suites entières — que le maître hollandais. Cela est dommage. Lucas n'est pas un artiste spontané. La plupart de ses œuvres portent la trace d'un travail acharné. C'est précisément pour l'étude d'un travailleur pareil qu'une esquisse, un crayon offrent tant d'importance. Aussi devons-nous attacher une très grande valeur aux dessins que nous possédons de Lucas et qui constituent l'expression la plus directe de son art. Considérons donc avec la plus grande attention tout d'abord les compositions d'ensemble et, pour finir, la partie la plus importante de cette œuvre dessinée : les portraits.
Un très joli dessin à la plume, le Christ à Gethsémané, que je tiens pour un des plus anciens dessins que nous connaissions du jeune maître, ami du peintre sur verre Pierre Cornelisz, fut récemment acquis pour le Cabinet des estampes d'Amsterdam. Le dessin a été transformé au moyen d'un cercle tracé à la main en une composition ronde, ce qu'il n'était pas primitivement. Je pense que nous avons affaire ici à un tout premier projet — exécuté sous l'influence de la petite gravure de Durer de i5o8 (B. 4) — pour la Passion Ronde de iSog. La figure étendue de toute sa longueur à l'avant-plan — sur le dessin S. Pierre, sur la gravure (B. S'j) S. Jean — et la circonstance que l'estampe nous montre la composition du dessin à rebours militent en faveur de cette hypothèse. Au
point de vue technique, cependant, il existe une très grande différence entre le dessin assez libre et la gravure encore raide et malhabile. En ce qui concerne rattribution à Lucas, on devra chercher les meilleurs arguments dans l'œuvre gravée sur bois — les deux feuilles de Samson et Dalila (B. 5 et 6) — et un dessin de beaucoup postérieur et s'écartant à beaucoup de points de vue de celui qui nous occupe : projet pour un Virgile dans le panier. Une main du seizième siècle traça sur la feuille les mots devenus presque illisibles : L. van Leyden, Hollander fec.
Un projet de vitrail attribué à Lucas de Leyde, dessin à la plume rehaussé de blanc sur un fond gris, de format rond, fut présenté en vente publique en 1908 à Amsterdam, chez Frédéric Muller. La feuille est reproduite dans le catalogue de cette vente. Elle représente Saùl assis sur son trône. D'un air menaçant il élève sa lance de la main droite. David, la harpe sous le bras, évite le coup. Quatre courtisans sont rangés autour du trône. La feuille porte le monogramme manifestement faux de Lucas, mais une date plausible : l5o8. Celle-ci rend probable l'attribution au maître qui date de l'année iSog une série de scènes de la passion destinées à servir de modèles pour des vitraux et qui grava dans la même année son célèbre David et Saiil, Au surplus le dessin assez faible présente les défauts que nous avons relevés dans les premières œuvres du maître. Un dessin au crayon du Cabinet des estampes d'Amsterdam, un peu plus pos-
térieur, conçu dans une note plus piquante, nous montre un adolescent fièrement appuyé sur son épée. Le visage qui offre de frappantes analogies avec le David dont nous venons de parler, au petit nez retroussé, nous toise impertinemment. Le dessin est remarquablement large, sobre. Si Ton attribue cette œuvre au maître — et je crois qu'on peut le faire en se fiant à l'inscription du dix-septième siècle — on lui donnera également la paternité d'une esquisse joliment enlevée du Musée de Copenhague, une Madeleine prêchant la multitude. Elle a été publiée dans les Handzeichnungen de Meder.
Plus importants que les dessins dont nous venons de parler, encore qu'ils s'y apparentent par une certaine roideur dans l'exécution, sont les huit grands cartons conservés dans la grande église de Gouda avec trois autres d'une facture plus souple que je n'oserais pas attribuer à Lucas. Les feuilles ont beaucoup souffert. Elles sont exposées aujourd'hui dans des cadres de verre, mais il y a quelques années elles se trouvaient encore enroulées dans des cylindres en fer-blanc. Néanmoins ce sont toujours des fragments de la plus haute importance. Il n'existe pas de dessins hollandais de cette époque qui présentent un tel caractère monumental. En accolant les huit feuilles deux par deux, je pus reconstituer quatre des sept sacrements : le baptême, la confirmation, l'ordination et la communion, La confession, le mariage et l' extrême-onction ont disparu. Les dessins sont traités
dans une manière large, à grands coups de crayon. Sur quelques-uns des cartons, l'ordination, la confirmation et la communion, on relève encore des empâtements de blancs. On se reportera sans peine à la tradition qui attribue ces œuvres à Lucas de Leyde après avoir comparé ces figures avec les portraits de Lucas, surtout une tête d'homme au bonnet de fourrure du British Muséum. J'estime qu'elles ont vu le jour en i5i5, peut-être un peu plus tôt. Il n'est pas moins séduisant d'accorder créance à cette autre tradition d'après laquelle nous serions ici en présence des cartons des vitraux détruits lors de l'incendie de l'église en i552. Nous pourrions encore une fois y voir un vestige de la collaboration de Lucas avec son ami le peintre verrier Pierre Kunst.
Nous connaissons au demeurant fort peu de chose sur Lucas peintre verrier. Je lui attribue, après avoir hésité longtemps, un petit rond du Ryksmuseum d'Amsterdam. C'est un Ecce Homo d'un format circulaire conçu dans le même sentiment que la passion de i5o9 ^'uii format analogue et qui peut être également comparé avec l'Ecce Homo de cette série tant au point de vue de la composition de l'ensemble que par certains détails, notamment les bouches entr 'ouvertes. Le dessin révèle une certaine inexpérience qu'on ne relève pas au même degré dans les estampes de la passion ronde, mais qui se retrouve dans les compositions antérieures comme Samson et Dalila et la Résurrection de Lazare ainsi que dans le dessin de
David et Saûl dont nous venons de parler. Par conséquent, si l'on voudra bien y voir comme moi une peinture sur verre de la main même de Lucas, on devra ranger ce petit vitrail parmi ses premières œuvres aux environs de i5o8. Abstraction faite de ces quelques fautes de dessin, c'est un très bel échantillon de la peinture sur verre hollandaise du commencement du XVI® siècle. Les parties en grisaille montrent un beau grain. Les jaunes, en opposition avec For du cadre, sont très clairs. J'estime que l'encadrement gothique, en feuillages stylisés d'une façon un peu trop académique, encore qu'il joue le même rôle que les passe-partout gothiques des estampes rondes de Lucas, est de beaucoup postérieur. Si mon attribution pouvait être admise, le musée néerlandais posséderait une pièce unique. Le seul vitrail que l'on attribua naguère au maître avec quelque semblant de raison a été probablement exécuté plus tard. Bredius qui le vit il y a plusieurs années à l'Ambrosienne de Milan y reconnut les Femmes dansant à la rencontre de David, que Van Mander vit chez Goltzius et d'après quoi Saenredam grava une estampe qui rappelle admirablement le style de Lucas de i5i5. D'après Dùlberg il ne faut voir dans le vitrail de Milan qu'une copie sur verre (le la gravure de Saenredam et non un original. Citons encore, à ce propos, une autre gravure d'un maître (Bartholomé Dolendo ?) qui a imité la technique de Lucas et qui reproduit probablement un vitrail ou
le carton d'une peinture sur verre de Tannée iSig. Elle représente V apparition de la Vierge à V empereur Auguste et la Sibylle Tiburtienne. Surtout la sibylle et les quatre spectateurs offrent tous les caractères des figures de Lucas à l'époque de la Madeleine dansant.
Pour en revenir aux dessins, je place vers la même époque le dessin à la pointe d'argent "avec les deux figures nues assises dos à dos sur une sphère, du Musée Britannique. On en est réduit à des conjectures sur la signification de cette admirable étude. Une autre feuille de la même facture, aux Offices de Florence, nous donne la satisfaction rare de comparer l'étude originale et l'estampe à laquelle elle a préludé. La figure drapée, rapidement crayonnée, dont seulement les jambes nues sont poussées avec un soin extrême, a servi, sans aucun doute, pour le Saint Jérôme de i52i. C'est une erreur assez amusante de Diilberg d'avoir publié cette feuille d'un homme drapé, comme une étude de l'Adam de l'estampe de i53i (B. lo). Je ne connais que deux autres dessins du maître qui ont servi de modèle à des estampes. L'un est un fragment du Virgile dans le panier (PI. XXV), le dessin à la plume du Musée de Lille que j'ai cité en parlant de la gravure de 1S2S. L'autre dessin à la plume, dont nous avons également fait mention à propos de l'eau-forte qui représente l'empereur Maximilien, de i520, semble se rapprocher
beaucoup tant au point de vue du style que de l'exécution du dessin de Lille qui est peut-être légèrement antérieur à l'estampe.
Le dessin du Stâdelsches Kunstinstitut, de Francfort, que Dùlberg vante comme étant Tétude très poussée de l'estampe de VEvangéliste Saint Luc (B. 104), n'est probablement qu'une bonne copie d'après cette estampe. Le dessinateur — peut-être de l'école de Goltzius? — avait manifestement en vue quelques têtes caractéristiques. Sur la même feuille il copia le profil si original au bonnet tombant et une autre tête d'une estampe de Lucas bien postérieure, VEsther devant Ahasvérus de i5i8 (B. 3i).
Mais si, pour le reste, les dessins pouvant fournir un lien immédiat avec l'œuvre gravée nous font défaut, un superbe dessin au crayon, la Madone et V Enfant, qui se trouve à Londres, peut être mis en relation étroite avec un tableautin d'environ i528. Le trait un peu lourd qui caractérise cette feuille, nous le retrouvons également dans les dessins de la même époque dont l'un, au crayon, — une Jeune jemme tenant un livre à la main, se trouve à Vienne, et l'autre, à la plume, une Jeune femme assise devant un pupitre^ est au Cabinet des estampes de Berlin. Un dessin à la plume, que je fus assez heureux de trouver au Musée grand-ducal de Brunswick, se rapproche assez de ce dernier par la technique, encore que certaine affectation dans la pose doit nous le faire tenir pour un peu antérieur. C'est la Judith portant la tête d'Holopherne
qui fut gravée par Jean Saenredam ainsi que son pendant Jaël tuant Sisara. Un autre dessin à la plume, David coupant la tête à Goliath, du Cabinet des estampes de Londres, doit avoir été exécuté vers la même époque, aux environs de i525. Contrairement aux dessins dont nous venons de parler, celui-ci est exécuté avec un soin extrême qui démontre assez qu'il était destiné au xylographe.
Il est curieux que dans les dessins de Lucas d'après i520 nous retrouvions si peu de l'idéal que le maître poursuit avec tant d'ostentation dans ses gravures. Le trait est lourd et ne trahit en aucune façon cette dextérité géniale qui doit nécessairement accompagner le pouvoir de synthétiser appartenant au génie. La lourdeur de ces dessins fait éclater d'autant mieux que la manière large des dernières gra vures de Lucas ne correspond nullement avec son esprit lent et réfléchi. Si ceci nous rappelle où s'arrêtent les aptitudes de notre maître, une série assez grande de portraits dessinés nous donne la plus forte impression de ses mérites.
Il est intéressant que ce soient les premiers de ces portraits qui aient été exécutés brutalement, d'un seul jet. Le buste d'un jeune homme à barbe courte dans la manière du dessin d'Amsterdam, et un jeune homme à mi-corps, assis devant une niche, tous deux à Londres, montrent une simplicité étonnante dans la conception, une grandeur d'exécution insoupçonnée. La première feuille porte cette inscription du
xvii^ siècle : Bat heeft Luycas van L. gemaect i5i2 (Lucas de L. a fait ceci, i5i2); la deuxième, un fusain, porte le millésime i5i3. Deux autres portraits, également à Londres, suivent ceux-ci par ordre de date. Il s'agit du jeune homme au bonnet de fourrure que nous avons mentionné à propos des cartons de Gouda comme datant de i5i5, et un admirable portrait de jeune femme, avec à droite et dans le fond une rapide esquisse de tête d'homme, datée de iSig (PI. XVI). Sidney Colvin, qui publia les dix dessins de Londres dans le « Jahrbuch der Kôniglich preussischen Kunst sammlungen » ( i), avait vu dans ces têtes des esquisses pour la Madeleine et son ami de la fameuse estampe de i5ig. La ressemblance est cependant fort mince. Mais Colvin n'était pas si loin de la vérité. Parmi les couples assis à droite, le dernier semble avoir été exécuté sous l'influence de cette étude. Le fait que sur l'estampe l'homme est assis à la droite de la femme constitue un argument de plus. Comme c'a été le cas avec Dùlberg à propos du Saint Jérôme on voit qu'un bon historien d'art suggère la vérité même quand il se trompe. Ce dessin au crayon, rehaussé de blanc, dans la figure de la femme, correspond aux cartons de Gouda où nous avons également signalé les traces de gouache blanche. Lucas essaie de rendre plus patiemment et avec plus de détails le réalisme de cette figure de femme. Mais on y trouve déjà cette
(i) Tome XIV.