‹ Lucas de LeydeChapitre 16 sur 23 · CT · texte numérisé non relu

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son auteur avait d'années. Le morceau est malheureusement perdu et nous ne possédons aucun élément qui puisse nous aider à reconstituer une composition dont le sujet, certes, n'était que rarement traité par les artistes hollandais de cette époque. Peut-être pourrions-nous nous en faire une idée d'après la célèbre estampe de Durer qui parut environ deux années auparavant? Cela ne me paraît pas improbable, d'autant plus que je crois voir dans une des premières gravures de Lucas, le Saint Georges j l'influence de l'admirable composition de Durer.

Quant aux premières œuvres qui nous ont été conservées, nous ne pouvons pas les faire remonter au delà de i5to. J'estime que le tableautin du Musée de Brème date de cette année ou de l'année suivante. On y peut voir le second acte de V Histoire de Suzanne dont le premier nous montre les deux vieillards aux aguets dans la superbe gravure que nous avons étudiée. Ici, la chaste jeune fille est conduite devant un magistrat armé d'une verge, mais à l'air assez bonhomme. Le jeune Daniel — figure séduisante pour notre petit prodige — établit son innocence devant les hommes de loi en comptant sur ses doigts. Je crois pouvoir justifier la date à laquelle je place cette œuvre, et qui est un peu antérieure à celle qu'on lui assigne généralement, par certaines analogies avec les estampes du grand Ecce Homo et du Retour du Fils Prodigue. Nous pouvons placer vers la même époque la Partie d'Echecs (PI. XII), du Kaiser Friedrich-

Muséum de Berlin. La jeune femme, qui est sur le point déjouer le coup redouté par son adversaire, offre une grande ressemblance avec la Suzanne, et elle est coiffée de la même façon. La peinture lourde et parfois hésitante et son coloris sombre l'ont fait considérer par Friedlânder comme une œuvre de début exécutée sous l'influence de Cornelis Engebrechtsz. Certaine gaucherie qu'on y relève ne doit pas nous empêcher d'admirer les types des joueurs comme aussi les bonshommes au nez vigoureux qui les regardent attentivement. Même la couleur foncée, qui nous fait connaître la manière du peintre avant qu'il eût éclairci sa palette, y ajoute un charme de plus. Les noirs et les bruns, les verts et les gris donnent au tableau une saveur singulière. Il est curieux de remarquer, étant donné que pendant cette période il s'applique surtout à rendre les choses avec exactitude, que non seulement les pièces se trouvent placées sur l'échiquier d'une façon absolument impossible, mais encore que l'échiquier lui-même contient g6 cases au lieu de 64. Voilà une faute que Durer, toujours si précis, n'eut jamais commise.

Un tableau qui se trouve dans la collection John G. Johnson, à Philadelphie, et qui fut exposé à l'Exposition des Primitifs de Bruges, nous apparaît comme un excellent échantillon de cette manière gracieuse dont nous avons relevé la tendance après i5io, à la suite d'une visite probable à Anvers. Sa Saloméf séduisante et richement habillée, une de ces

coquettes anversoises à longues tresses qui suscitèrent l'indignation d'Anna Byns, reçoit du bourreau au regard farouche la tête du Baptiste donc le corps est étendu à ses pieds. Les motifs architecturaux qui enferment l'avant-plan, la petite porte qui ouvre sur le paysage vallonné du fond rappellent le grand Ecce Homo. Ce tableau a été peint probablement en i5ll ou i5i2. Dans une petite gravure de cette époque le même sujet est traité d'une façon identique. Les deux séries de bois qui symbolisent la puissance de la femme, et où la Salomé, en des atours plus simples, il est vrai, est représentée deux fois, auront été exécutées, comme nous le remarquions déjà, au cours de ces mêmes années. Il semble que la morbidesse raffinée de la Pieta de Quentin Metsys, des volets surtout, ait exercé son influence sur toutes ces œuvres.

Un tableau fort beau et d'une luminosité extraordinaire qui porte le millésime authentique de i5ii, la Tentation de Saint Antoine^ de la collection Fétis, récemment acquis pour le Musée de Bruxelles, nous étonne précisément à cause de cette date. La figure du Saint, les extrémités rapidement enlevées des petits monstres spirituels aux têtes de bécasse pleines de malice nous feraient presque reculer ce morceau jusqu'aux environs de la vingtième année. Pourtant, sur un autre tableau superbe, Portrait d'un homme ^ dont l'œil fixe semble suivre quelque pensée intérieure, et qui se trouve chez M. M. van Valkenburg,

à La Haye, je ne puis lire à côté de la signature que Tannée i5ii. L'exécution large et puissante de toutes les parties à l'exception des cheveux nous fait difficilement comprendre la précocité de ces œuvres. Friedlânder qui opine pour 1 5 17 et Dûlberg qui tient la date pour illisible peuvent nous présenter un développement plus logique de l'art du peintre en admettant que cette œuvre pleine de vie et qui atteste un mûr talent fut composée vers la vingtième année.

Je dois cependant rappeler ici que le superbe Portrait du peintre par lui-même^ de Brunswick, que Dùlberg semble placer en l'année i5ig, aurait été peint en i5og ou en i5io, l'auteur étant âgé de quinze ans, s'il en faut croire en son entier l'inscription de l'estampe d'André Stock. Nous avons également fait observer au cours de notre étude sur les dessins que précisément les premiers en date montraient la facture la plus large. Voyez à ce propos le portrait de jeune homme daté de i5i3 qui se trouve à Londres.

Le portrait de La Haye offre une jolie tonalité d'ensemble, brune, dans l'harmonie de laquelle se fond doucement le manteau vert grisâtre. Comme dans le portrait du peintre par lui même, cette unité de ton provoque une surprise agréable, d'autant plus que nous la trouvons chez un maître dont le développement n'est pas, comme chez les plus grands du dix-septième siècle, un effort continu vers la simplicité. Peut-être Lucas s'était-il proposé de travailler plus longtemps à ces portraits qu'il ne le fit réellement.

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