PERCEPTION LUCIDE DE NOTRE VIE PSYCHIQUE
Comme beaucoup de sujets lucides en hypnose et visuels, Mme M... est une médiodre psychologue. Non pas que ce qu'elle fournit sur l'état psychique d'une personne ne soit exact, mais en raison de son particuher^ procédé mental, en raison de sa lucidité qui se manifeste toujours et presqu'exclusivement par images visuelles, elle est incapable de percevoir et de traduire ces mille nuances de l'affectivité et de Tintellectualité qui caractérisent entièrement une personne. Ce n'est plus chez elle cette finesse d'analyse psychologique que l'on trouve chez certains sujets lucides à l'état de veille et disposant d'une imagination plus variée et plus subtile, comme Mme Fraya ou Mr. de Fleurière.
La lucidité de Mme M... qui n'utilise guère que des images visuelles, est mal à l'aise pour traduire, avec précision et abondance, des nuances de sentiment, des idées plus ou moins générales, des tendances intellectuelles complexes, etc., qui sont des abstractions, dont la connaissance est enregistrée dans nos esprits bien plutôt sous la forme conventionnelle et symbolique des mots que sous celle d'images concrètes.
Les visions de Mme M... lui représentent surtout des êtres humains en mimique et des choses.
Elle voit des êtres dans le cadre de leurs actions ; mais jamais aucun mot, aucun chiffre, ne viennent se projeter sur l'écran où vivent intensément ses hallucinations. Il
i^st regrettable que son imagination subconsciente n'imite |)as totalement le cinématographe et qu'au moment où les images animées deviennent insuffisantes, il n'y ait pas projection de phrases exprimant ce que les images concrètes ne peuvent exprimer et que le sujet n'aurait qu'à lire mentalement pour nous en donner connaissance.
Et ce regret n'est pas fantaisiste, car d'autres sujets ont parfois des lectures mentales de mots et de phrases, et d'autres les entendent, ce qui, physiologiquement, revient au même.
Mais puisqu'il n'est, pour l'instant, question que du psychisme de Mme M..., je répète qu'en raison de l'insufîisance de subtilité d'expression de ses hallucinations visuelles, autant elle excelle quand il s'agit d'idées pouvant être reconstituées par la vision de scènes mimées, autant sa faculté s'amoindrit quand les idées à traduire s'échelonnent vers l'abstraction.
Par contre, ce que Mme M... perçoit fort bien ce sont les applications particulières de nos sentiments, les réactions de notre sensibilité devant un fait, les adaptations de notre intelligence suivant des circonstances données, etc. Elle les perçoit en raison de l'extériorisation de notre activité, en raison de leur matérialisation, pourrait-on dire, dans un événement. Mieux que beaucoup de sujets excellents psychologues, elle suivra les fluctuations de notre vie psychique, mais dans la succession des événements de la vie matérielle. C'est qu'alors il lui suffit de décrire ses visions, de dépeindre la mimique expressive d'un visage qui révèle ses émotions à mesure que les multiples visions des circonstances en montrent l'évolution. Elle verra ainsi et dira les conditions qui ont fait éclore un sentiment et celles qui le transformeront ou le détruiront. Elle verra l'action d'une passion dans la vie matérielle et assistera aux effets de son œuvre à travers les étapes de l'évolution d'un être.
etc., toutes choses dont seraient moins capables des sujets plus finement analystes.
Mais, qu'on veuille n'obtenir que la pure perception psychologique d'une personne, indépendemment de tout événement, de tout fait matériel, qu'on quitte le concret pour rentrer dans l'abstrait, alors ce qui tout à l'heure faisait la valeur du psychisme de Mme M... devient une sorte de défaut. Son imagination si riche en images concrètes, est peu armée pour l'abstraction ; il lui manque ce qui manquerait à beaucoup de films cinématographiques si l'on en retranchait les projections de phrases écrites. La suppression de ce lien, indispensable entre deux scènes mimées, en rendrait les rapports incompréhensibles. Ne percevant la pensée subconsciente que sous la forme de tableaux mimés, le psychisme de Mme M... est pratiquement limité dans sa lucidité par la valeur expressive de la mimique.
Aussi se borne-t-elle, dès qu'on la cantonne exclusivement dans le domaine psychique, à énumérer les sentiments, les passions, le genre d'émotivité, la variété d'intelligence, les aptitudes intellectuelles, etc., mais dans les très grandes lignes et sans jamais entrer dans l'analyse des rapports, des influences respectives de ces divers éléments psychiques qui caractériseraient, très précisément, une personnalité.
La connaissance du travail de son imagination, dans l'expression des états psychiques, explique assez qu'il en soit ainsi.
Voyons d'abord sous quelle apparence viennent devant la conscience du sujet les divers éléments qui sont la trame de notre vie affective : les sentiments, les émotions, les passions...
Ces modalités de la réaction de notre sensibilité se présentent à la perception du sujet sous une double forme sensorielle.
D'abord, et toujours, par r hallucination visuelle d'une
personne exprimant par des jeux de physionomie ses états émotifs.
Et aussi par une hallucination tactilo-motrice, par une impression très complexe reproduisant cette confuse sensation agréable ou angoissante, dont s'accompagne en nous la représentation mentale d'une émotion. Le sujet sent l'état affectif comme s'il l'éprouvait lui-même.
Mme M... voit un visage démesurément grossi, dont toutes les parties, les yeux surtout, concourrent à l'expression de l'idée subconsciente. Droiture, netteté morale, méchanceté, duplicité, inquiétude, terreur, souffrance, résignation, ardeur, méfiance, crainte, prudence, etc., se font aisément traduire par la mimique, expressive à l'extrême, des physionomies de ses rêves. Et chaque masque de chaque émotion baigne dans une atmosphère dont la luminosité variable revêt elle-même une signification symbolique complémentaire.
Le sujet, par exemple, prendra la connaissance intuitive du sentiment de bonté, par la vision d'une figure humaine claire, presque transparente, aux yeux doux et apitoyés, cependant qu'il sera lui-même sous le charme de ce sentiment et qu'il en ressentira pour son compte l'impression physique, comme s'il était personnellement l'être bon.
En raison de la mise en activité des images émotives, il arrive que les émotions fortes dont la mimique forcenée des visages hallucinants lui donne connaissance, reproduisent en elle les perturbations organiques dont elles s'accompagnent ordinairement. Ainsi, ses visions lui font parfois réellement peur et alors elle ressent totalement cette émotion et en manifeste l'angoisse par l'expression de sa physionomie, la modification du rythme de sa respiration et des battements de son cœur, etc.
La passion du jeu lui sera signifiée par la vision du joueur en action et la mimique du visage qui révélera les
sentiments inhérents à l'assouvissement de cette passion : crainte, joie, appréhension, angoisse, espoir, etc.
La colère se traduira par son masque si expressif baignant dans une atmosphère sombre, cependant que le sujet se sentira dans cet état spécial d'excessive impulsivité, etc., etc.
Toujours, en somme, le même procédé permettant à la pensée subconsciente de devenir consciente. Mais, comme le plus souvent Mme M... ne décrit pas ses visions, ce qui serait trop long, et se contente de les traduire par l'expression de l'idée qu'elles représentent, si l'on n'était averti de la nature de ses moyens psychiques, il serait bien difficile de savoir sur quoi elle se base pour produire immédiatement ses jugements sur des choses abstraites et inconnues d'elle. Elle parle comme tout le monde et ses paroles expriment en termes généraux ce que son intelligence consciente perçoit par l'intermédiaire d'images concrètes. On est devant une personne qui parle le même langage que soi ; mais il y a, derrière cette apparence, une voyante qui puise la m^atière de tout ce qu'elle dit dans la vie très animée de ses hallucinations, dans son rêve.
C'est donc par la cinématographie d'une physionomie humaine, mimant ses divers sentiments, que le sujet prend connaissance des caractéristiques psychiques d'un être, indépendamment de toute influence extérieure déterminée.
Mais quand il s'agit de l'application de la sensibihté individuelle, quand on veut en connaître les réactions par rapport à une autre individualité donnée, alors une double image vient halluciner le sujet : celle de la personne éprouvant le sentiment et celle de la personne qui en est l'objet. L'image de la première est grande et bien en relief ; l'image de la seconde est projetée à côté, à la façon de ses apparitions nuageuses et de proportions réduites dont on use en cinématographie pour représenter la pensée hallucinante
de quelqu'un. Et c'est la mimique des deux physionomies fantômales qui donne au sujet la notion de leurs sentiments relatifs. Ainsi s'explique qu'elle puisse émettre des jugements de cette sorte :
« ...La personne que je vois a pour une jeune femme blonde de cheveux, yeux bleus, regard altier, froid, autoritaire,... une sympathie qui confine à l'amour... et qui n'éveille chez elle qu'antipathie, dureté et même répulsion... »
Par un artifice analogue de l'imagination, Mme M... voit souvent comme autour de la tête des personnes hallucinantes, la projection des images de leurs sentiments ou passions, ou toutes leurs préoccupations affectives du moment. C'est en les traduisant qu'elle nous en transmet la connaissance.
La succession des tableaux animés viendra, de la même manière, indiquer les étapes de l'évolution des sentiments. La mimique exprimera leurs modifications et l'apparence des visages, par comparaison, permettra une approximative évaluation des intervalles de temps.
Montrer comment Mme M... perçoit la vie intellectuelle, c'est refaire l'exposé du même procédé mental, mais avec l'utilisation d'images différentes.
Ainsi, le de°ré d'intelligence d'une personne sera indiqué par l'aspect de son regard brillant, perçant, fouilleur, ou bien par l'image d'un cerveau de plus ou moins grande dimension et qui paraîtra au sujet d'autant plus éclairé que l'intelligence sera développée. Et le sujet traduira tantôt sa vision en ces termes :
« ...Cette personne est d'une grande intelligence ». Ou souvent d'une façon analogue à celle-ci :
« ... C'est un très grand cerveau... un cerveau vaste, très lumineux... »
décrivant alors directement ce qu'il voit.
— espar contre, l'être peu intelligent aura le regard terne, noyé, comme résigné à ne pas comprendre et l'image de son cerveau, succédant à sa mimique faciale, sera celle d'un cerveau petit, rétréci, de couleur sombre, sans rayonnement, matériel.
Des images symboliques plus variées lui donnent la connaissance des occupations ou des tendances intellectuelles.
Un cerveau comme nimbé de lumière, et un regard d'idéaliste, lui feront dire qu'il s'agit d'une intelligence artistique. Et si, dans le même temps, elle entend des sons harmonieux, elle spécifiera que l'art de prédilection est la musique.
D'autrefois, ce sont de multiples images qui, projetées autour de la vision de la personne, viennent donner au sujet des indications sur la nature des tendances intellectuelles et sur la matière ordinaire de l'activité de l'esprit. Et le sujet interprète ces images acessoires qui sont comme les pensées coutumières de la personne, matérialisées autour de sa tête.
H ...Je vois, dira-t-il, autour de cet homme des gens qui souffrent... je vois des soins... je vois du sang... des maladies... cet homme s'intéresse à des malades, il les soigne... c'est un médecin. »
Ou encore :
« ... Je vois un homme qui pense... qui écrit beaucoup, je vois beaucoup d'idées autour de lui et dans son cerveau. »
Plus ces images seront nettes, précises de rehef, bien marquées, aisément perceptibles, plus l'intelligence de la personne lui semblera positive, clairvoyante ; et, d'après la nature de ces images, elle précisera souvent le genre habituel d'occupations et la profession.
Quand ces images satellites sont innombrables, floues, brumeuses, imprécises de contours, elle les juge plutôt
comme des productions de l'imagination que de la réflexion et cette autre notion lui est ainsi fournie : que les travaux intellectuels de l'être en perception relèvent surtout de l'imagination.
Des images fugitives, se succédant avec impétuosité, floues, comme confondues, fusionnées dans la rapidité de leur succession, lui feront émettre ce jugement :
« ...Cette personne se laisse dominer par une imagination désordonnée... elle ne prend pas le temps de raisonner... les idées se précipitent dans son esprit et elle ne sait pas choisir ni s'arrêter à aucune... «
Un symbolisme analogue lui fait connaître le degré d'instruction, le bagage intellectuel, l'acquis.
L'homme instruit lui apparaît entouré de milliers d'images et au milieu de cet océan d'idées, il est calme et satisfait. Son œil semble savoir.
L'ignorant, au contraire, n'a que peu ou pas d'images adventices autour de lui. Ses yeux atones ne savent pas, ils cherchent, ils sont inquiets et s'étonnent ou sont indifférents devant les choses, etc., etc..
Autant de connaissances particulières sont présentées à la perception consciente du sujet, autant il y a de constructions spéciales d'images symboliques par l'imagination.
Et en raison de ce procédé mental, quand un état psychique ne s'applique pas à un fait, ses analyses psychologiques sont assez monotones et simpHstes. Voici quelques échantillons de sa façon de s'exprimer :
« ...C'est un grand cerveau... je vois beaucoup de lu- « mière en lui... autour de lui je vois beaucoup de chiffres, « de dessins, de plans de toutes sortes... cet homme s'occupe « beaucoup de sciences, mais de sciences de constructions... « c'est comme un architecte ou un ingénieur... »
« ...Cette personne est généralement triste... je vois « de la peine dans les plis de sa bouche... dans ses yeux... « elle souffre... elle semble détachée de tout... et sa pensée « est toujours orientée vers sa peine... je ne vois autour « d'elle que motifs d'ennuis et de chagrin... »
« ...C'est un cerveau original qui cherche, fouille... « qui s'occupe surtout intellectuellement... des livres pasce sent devant ses yeux... il a beaucoup de littérature en « tête... il est profond, il fouille... il veut faire briller son « cerveau dans des pages... il projette d'écrire ce qu'il «pense... »
« ...C'est une intellectuelle... une femme de grande intel- « ligence... un cerveau très cultivé... une âme très élevée... « elle est d'une grande sensibilité... très artistique de goûts... « je la vois entourée de beaucoup d'images immobiles re- « présentant des êtres inanimés... ce sont des tableaux... « c'est surtout la peinture que cette femme affectionne..., « etc.. »
Bien qu'avec ces artifices d'imagination Mme M... arrive à fournir des notions très suffisantes pour caractériser la vie psychique d'une individualité, elle se trouve cependant bien loin de cette maîtrise d'analyse psychologique qui est l'apanage de certains autres sujets lucides, surtout éveillés, et qui disposent de l'image symbolique des mots vus, entendus ou écrits, leur permettant de décrire les mille nuances d'une mentalité, faite de heurts de sentiments, entre eux ou contre la raison, pour le plus grand étonnement de la personne qui en est le support.
Mme M... ne peut traduire notre vie psychique, isolée des autres composantes de notre individualité, que dans la mesure permise par son stock d'images mentales acquises et par la constructivité de son imagination subconsciente.