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CHAPITRE III

LA PERCEPTION LUCIDE DE NOTRE EVOLUTION (Lucidité et temps)

On a coutume de diviser le temps en trois modes : le passé, le présent, et l'avenir. En réalité, l'un de ces trois modes n'existe pas. Il n'y a pas de présent, car ce que nous nommons ainsi est fait de passé tout récent et d'avenir prochain. La minute qui vient de s'écouler est déjà hors de l'atteinte de notre activité et la minute commencée contient peut-être une part d'imprévu. C'est par l'artifice d'une formule que nous pouvons faire un mode du temps de ce passage incessant du devenir des phénomènes à leur réalisation. Les phénomènes se succèdent en se conditionnant et il n'est pas de moment où la succession cesse ou même ralentit. Il ne saurait donc y avoir de présent.

Aussi, dans les rapports de la lucidité avec le temps n'envisagerai-je que deux moments dans l'évolution de nos individualités : le passé et l'avenir.

1° — La Lucidité prophétique existe-t-elle ?

Malgré que les sujets lucides perçoivent l'évolution accomplie d'une individualité humaine, en des conditions parfois déconcertantes, notre raison accepte assez faci-

lement cela parce qu'en réalité les événements de notre vie passée sont inscrits en nous ; ils sont au moins dans notre mémoire de fixation, même s'ils ne sont plus évocables dans la mémoire de rappel.

Mais ce que nous serons devenus dans un jour, dans six mois, dans un an, dans dix ans... n'est-ce pas une énigme insoluble pour notre raison ?

Il suffit de jeter un regard sur une période éloignée de notre vie passée et de nous reporter, par la pensée, à notre état d'esprit d'alors pour juger combien nous nous serions trompés si, par les seuls moyens de la perspicacité, nous avions tenté de supputer le point d'évolution où est arrivée, actuellement, notre individualité, en la multiplicité des éléments de ses constituantes.

En dix années d'existence, il ne reste souvent d'un être que quelques caractéristiques physiques et affectives, avec la mémoire des modifications successives qui ont produit sa lente métamorphose. Santé, goûts, valeur morale, opinions, croyances, situation matérielle, rôle social, passions, etc., tout cela a évolué et, s'il n'y avait la mémoire pour relier les successions des états individuels, il semblerait souvent que dix ans d'évolution aient formé une autre individualité distincte de la première.

Cette évolution est le produit d'innombrables facteurs, au premier rang desquels se placent les influences extérieures fortuites ou durables : les circonstances.

Aussi, le devenir d'un être humain est-il en grande partie indépendant de sa propre activité et, par conséquent, doit-il échapper à la perception de l'intelligence qui, dès qu'elle s'exerce sur l'avenir, même le plus rapproché,, est dans la nécessité de compter avec le hasard et encore dans les cas où c'est elle-même qui prépare l'objet de ses prévisions et s'emploie à les faire aboutir.

Les conjectures rationnelles touchant le devenir d'une individualité humaine ne peuvent avoir qu'une valeur

infime de probabilité, en raison de l'ignorance où nous sommes des innombrables influences directes et réfléchies qui s'échangent entre notre ambiance et nous et qui procèdent sans relâche à notre progressive métamorphose.

Parler de prédiction à notre raison, c'est lui parler une langue qu'elle ne peut pas comprendre ; autant vaudrait parler couleurs à un aveugle de naissance.

Cependant, chacun de nous connaît des gens, et personnellement j'en ai rencontré un certain nombre, qui vous disent que leurs deuils, leurs fluctuations de fortune, leurs sautes de sentiments, leurs accidents, leurs maladies, etc., toutes choses maintenant figées dans le passé, leur avaient été prédites! (1).

Et les personnes qui parlent ainsi ne sont pas toujours naïves, crédules, mystiques ou de courte vue. J'en ai ren-

(l)Je suis convaincu qu'un référendum à ce sujet aurait vite constitiié un dossier monumental. Ce soir même où j'écris cette page, en parcourant les informations dernières sur la catastrophe du paquebot anglais « Titanic », mes yeux tombent sur ces lignes ;

Xew-York, 17 avril (par câble de notre correspondant particulier.) Au sujet du major Archibald Butt, officier d'ordonnance de M.Talft.dont on n'a aucune nouvelle, on raconte qu'il avait reçu avertissement de sa mort prochaine au moment où il allait entreprendre son voyage en Europe, il y a six semaines.

Le major, décidé à partir quand même en Europe, où l'appelait le rétablissement de sa santé, fut tout de même assez frappé par cette prédiction qu'il n'en reviendrait pas vivant. Cette préoccupation l'amena à convoquer son notaire pour lui dicter son testament et mettre toutes ses affaires en ordre...

Le Président Talft et d'autres amis du major Archibald Butt gardent, malgré tout, l'espérance que le croiseur Salem, envoyé au devant du Carpathia, leur rapportera des nouvelles de l'officier disparu, mais la conviction générale est que celui-ci aura tenu à rester à bord du « Titanic », aux côtés des officiers du paquebot et aura sombré avec eux » (Le Journal, 18 avril 1912).

Ce n'est pas un argument en faveur des prémonitions que je veux donner ; ce télégramme est vague, il ne fournit ni précision, ni justification de contrôle. Mais combien, dans la presse seulement, relèverait-on d'informations analogues ?...

contré d'éminentes par l'esprit, matérialistes même convaincues, et qui, devant le fait indiscutable disaient : « Il y a évidemment là une faculté humaine qui dépasse ce que nous connaissons de la physiologie. C'est inexpliqué maintenant, ce sera peut-être expliqué demain. Mais les faits sont les faits, la raison doit s'incliner devant et avouer, une fois de plus, que son rôle est de se heurter toujours à l'inconnu et d'en faire le siège ».

La prophétie est-elle donc possible ? Existe-il des êtres dont l'intuition est capable de pénétrer l'avenir, d'avoir la perception actuelle d'un fait dont les causes immédiates sont encore dans le futur ?

La prophétie est irraitionnelle, soit ! Mais c'est notre raison qui juge ainsi et à priori, en mesurant la lucidité à sa taille. Or, le lecteur sait maintenant que la lucidité est l'élaboration psychique subconsciente des acquisitions de la sensibilité supra-normale des sujets lucides et que la raison ne fait qu'enregistrer les résultats de cette élaboration, sans y prendre aucune part active. N'est-il donc pas ridicule de juger contraire à la raison un phénomène psychique dans la production duquel la raison, par définition, n'entre pour rien ?

Pour cela, seuls les faits valent, indépendamment de toute spéculation psycho-philosophique préalable. Et c'est en me basant sur l'impartialité des faits que je vais, en toute sincérité, dire exactement ce que je pense sur. la divination intuitive prophétique.

Pendant trois années, sans me lasser, j'ai procédé, pour des êtres de mon ambiance toute proche et surtout par rapport à moi-même, à une série ininterrompue d'expériences avec une vingtaine de sujets de tous genres, expériences aussi variées que possible : les unes à longs termes, portant sur des espaces d'une ou plusieurs années, les autres à échéances moins éloignées, quelques mois ou quelques semaines, d'autres enfin (et celles-ci avec Mme M...

surtout), ayant trait à cette poussière de menus événements dont est faite notre vie quotidienne. De sorte que durant trois années, il n'y a eu aucun événement tant soit peu saillant dans ma vie qui n'ait été matière à observation, qui n'ait apporté son témoignage pour ou contre la possibilité de la prédiction.

En raison de l'expérimentation de tous moments, trois années complètement employées dans ce but me semblent devoir donner quelque valeur à mon opinion sur les présages.

Eh bien, je n'hésite pas à affirmer que tous les faits qui ont peuplé ces trois années de mon existence, voulus par moi, ou indépendants de ma volonté ou même absolument contraires au sens de mon activité, m'avaient toujours été prédits, non pas tous par chacun des sujets lucides, mais tous par l'un ou l'autre d'entre eux.

Car, chaque sujet lucide n'est pas capable de révéler toute la vie future d'une individualité humaine. Chacun en révèle des lambeaux plus ou moins grands et nombreux suivant la valeur de sa lucidité. Mais on peut aisément établir par l'expérience et poser en principe que les modifications de notre individualité, dans l'avenir, sont ordinairement matière à perception lucide et que les sujets particulièrement doués peuvent suivre aisément dans le cours ultérieur de notre vie : les principales applications de notre affectivité, le développement et les directions diverses de notre intellectualité, les fluctuations de notre vie sociale, les vicissitudes de nos états organiques, et le déroulement des circonstances et événements qui, à certaines époques, seront des agents modificateurs de notre être.

Jamais, par contre, et je ne saurai trop le répéter, je n'ai rencontré un sujet capable de prophétiser sans le substratum d'une individualité humaine et jusqu'à preuve du contraire, je ne crois pas que cela soit possible.

De même que je n'ai pas rencontré non plus de sujets

pouvant exposer notre avenir dans son intégralité, pouvant suivre la marche des inter-influences conditionnant un événement et, de cette façon, totalement le préciser. // s'en faut même de beaucoup.

Ce sont des fragments do notre évolution future que perçoivent les sujets, ce qui fera étape, ce qui émergera audessus de la foule des innombrables phénomènes par lesquels s'écoule une vie. Ce qu'ils peuvent donner de notre vie future se peut comparer à ces îles et îlots qui, émergeant au-dessus de l'Océan, révèlent les masses les plus importantes du sol marin, cependant que l'immensité des eaux nous cache les innombrables aspérités du fond.

Mais, si c'est par fragments que les sujets lucides voient notre avenir, ces fragments sont des jalons qui nous permettent d'entrevoir la direction générale que prendra notre vie.

En raison de la diversité de leurs sensibilités psychiques et de leur automatisme idéogène, chacun d'eux pénètre plus ou moins loin l'avenir et y perçoit un nombre relatif d'événements. J'ai observé que les faits les plus importants étaient invariablement révélés, avec une troublante concordance, par les sujets lucides d'une certaine valeur et que les faits de moindre relief sont indiqués partie par les uns, partie par les autres, avec de grandes différences dans la précision et l'abondance des détails. Les sensitifs dont l'intuition porte loin dans l'avenir, ne fournissent généralement que les grandes étapes de l'existence. En une séance, ils jalonnent l'ensemble d'une vie. Ceux, au contraire, dont la portée de divination est plus réduite, font volontiers la chronique de la vie et, tout en révélant les gros événements prochains, sont capables de présager un grand nombre de menus faits à échéance rapprochée. Mme M... est du nombre de ces derniers.

J'ai mesuré toute l'étendue du problème psycho-phi-

loi«ophiqiio qui so posera le jour où la possibilité de la projthétie sera reconnue indiscutable et scientifiquement acceptée. J'ai longuement réfléchi à la perturbation violente qu'une telle certitude porterait dans les opinions et les consciences. Je sais à qu'elles croyances diverses et contraires l'expression de ma conviction pourra se heurter. Et c'est en toute connaissance de la gravité de mes paroles que je dis : la prédiction de l'avenir n'est pas une utopie, ce n'est pas un produit de la crédivité, de la naïveté, de rimaginalion mystique, c'est un fait indépendant de toute théorie préalable, de toute croyance, de toute doctrine philosophique ; c'est un phénomène d'ordre expérimental, pouvant être indéfiniment reproduit, comme indéfiniment on peut répéter une expérience de physique...

A quoi servirait-il que j'expose ici, dans leurs détails, quelques-uns des faits de mon expérimentation personnelle ?... Entameraient-ils le scepticisme qui s'est toujours dressé devant cette variété de phénomènes psychiques ?...

Avec un sujet lucide très bien doué et la connaissance du processus mental de Vintuitij prophétisant, le lecteur que ces choses intéresse, sera en mesure de se procurer la seule preuve de la réalité de la prémonition lucide qui vaut scientifiquement : celle par l'observation personnelle et directe, celle par le fait (l).

(1) La possibilité psychologique du présage est d'ailleurs une vérité acceptée par tous les savants qui se sont sérieusement occupés de métapsychique.

Au deuxième Congrès de psychologie expérimentale (25-30 mars 1913), le docteur Gaston Durville a traité, dans ra{Tirmati\e, celte question : peut-on prédire l'avenir ?

Et voici d'ailleurs l'opinion que l'éminent astronome Camille Flammarion a basé sur une quarantaine d'années d'observations : « ... Les événements futurs peu\ent être vus d'avance, très exactement et incontestablement...

...Nier ces faits dont la plupart onl reçu des attestations d'authenticité qui ne laissent aucim doute à leur égard, équivaut à nier tout témoignage humain. Je ne m'en sens pas le courage, ei il me semble que personne n'en a le droit...

2° — Le Psychisme de Mme M... et les modes du Temps.

A première vue, il peut sembler que Mme M... ne fasse pas de distinction entre les moments du temps, car, qu'il soit question de faits passés ou futurs, elle en parle comme s'ils étaient actuels... « je vois... », dit-elle toujours.

C'est que, à quelque époque que ces faits aient paru ou paraîtront dans la vie du consultant, Mme M... les perçoit comme s'ils s'accomplissaient sous ses yeux ; elle décrit ou interprète ses hallucinations, ses sensations du moment, qui reconstituent ou traduisent, par anticipation, les faits dont elle acquiert ainsi la connaissance intuitive. Expliquant une vision qu'elle croit devant ses yeux, elle s'exprime donc toujours au présent.

Nous devons continuer l'étude des faits, sans nous préoccuper encore des conséquences philosophiques ou sociales, ni des explications, ni du problème du libre arbitre, ni de la nature du temps.

Ces faits sont si extraordinaires, si paradoxaux, si incroyables, si inexplicables, si inadmissibles dans notre conception habituelle des choses, qu'il est absolum.ent indispensable que nous soyons convaincus de leur réalité avant de baser sur eux aucune théorie. II faut d'abord en étabhr l'irrécusable authenticité, il faut que nul doute ne puisse subsister dans nos esprits. Ensuite, nous nous débrouillerons comme nous pourrons pour les accorder avec nos idées générales sur la vie, et pour modifier celles-ci en cas de contradiction...

Sans doute les aveugles ne voient pas, les sourds n'entendent pas, mais laissons-les de côté et instruisons-nous loyalement, librement, impartialement. Fixons, affermissons de plus en plus notre certitude sur la vérité de cette proposition : l'avenir peut être vu d'avance et l'a été en des circonstances diverses extrêmement variées qui font soupçonner en nous l'existence d'une faculté subliminale...

Il ne s'agit pas ici de pressentiments analogues à ces vagues sensations qui ne se réalisent pas et qu'on oublie, ni de prophéties à la Xostradamus que l'on peut interpréter de cent façons différentes, ni des oracles obscurs de la pythie de Delphes ou de la sibylle de Cumes, mais de prévisions évidentes, précises, circonstanciées comme des photographies prises à l'avance. Soyons rigoureux dans notre choix... »

(Citation du Journal du Magnétisme et du Psychisme expérimental, mars 1913).

Mais qu'on lui demande alors de situer dans le temps le fait dont elle parle, immédiatement et sans aucune hésitation elle le mettra dans le mode qui lui convient. De même que si on lui enjoint, sans plus spécifier, de parler sur notre passé ou notre avenir, jamais elle ne placera dans le passé un fait d'avenir, et réciproquement.

Elle présente une sorte d'orientation dans le temps, que je n'ai jamais prise en défaut. On est là en présehce d'un de ces phénomènes fréquents dans l'automatisme subconscient ; le psychisme les produit avec une impeccabilité d'autant plus absolue que l'activité de l'intelligence consciente n'intervient pas.

Et cette particularité du psychisme de Mme M... mérite d'être notée parce que ce n'est pas une qualité commune à tous les autres sujets.

Beaucoup d'entre eux semblent, en eiïet, n'avoir dans leur lucidité aucune notion des modes du temps et très fréquemment exposent, comme événement accompli ou présent, un fait d'avenir, pour la plus grande déception du consultant qui juge immédiatement que ce qui lui est dit est une pure création de l'imagination du sujet. Combien de fois, dans mes pérégrinations à travers les augures, m'estil arrivé d'entendre décrire mon existence actuelle, avec tous les détails souhaitables, mais sans la moindre correspondance avec la réalité ?

Si les mêmes choses ne m'avaient antérieurement été dites, mais au futur, par d'autres sujets, je les aurais tenues pour fantaisistes.

Je mets donc le lecteur en garde contre ces apparentes erreurs, qui ne le sont que par rapport au temps.

Avec Mme M..., il n'en est pas ainsi. Comme tous les sujets à prémonitions, elle fait de grosses erreurs de dates, mais jamais elle ne confond avenir et passé. Et quand on fait avec elle de fréquentes expériences au point de vue

présages et par rapport à une même individualité, on reste longtemps étonné devant les manifestations de cette double condition de son psychisme : instinct impeccable des modes du temps et erreurs de dates. Câv l'impossibilité où elle est de fixer le moment exact d'une réalisation lui fait souvent prédire comme tout prochain un événement d'échéance parfois très éloignée, cependant que, d'autre part, sa connaissance du mode du temps entraîne indéfiniment, dans la suite, la vision de cet événement jusqu'à l'époque où il sera entré dans le passé. De sorte qu'elle revoit dans toutes les séances intercalées entre celle de la première prémonition et le moment de sa réalisation, des faits qui, à s'en tenir aux prédictions antérieures, devraient depuis longtemps être réalisés.

Dans les premiers mois de 1911, je priais une dame habitant la province d'envoyer à Mme M..., qu'elle ne connaissait pas, un banal objet m'appartenant et de lui demander, à partir du jour de réception de sa lettre, de bien vouloir envoyer tous les vingt jours environ, une lettre indiquant, pour les vingt jours suivants, la succession des faits les plus saillants devant survenir dans l'existence du possesseur et cela jusqu'à ce qu'il lui soit dit de cesser.

Vint bientôt la première lettre de Mme M... qui énumérait, dans leur succession, les mêmes prémonitions caractéristiques et imprévues qui m'avaient été faites par d'autres sujets et par elle-même chez elle deux mois auparavant.

Quand les vingt jours furent écoulés, quelques-uns des événements annoncés s'étaient réalisés, mais la plupart ne l'avaient pas été. La dame reçut une seconde lettre de Mme M... qui annonçait toujours comme imminents ceux des présages qui n'avaient pas été accomplis et ne signalait plus aucun de ceux réalisés.

Vingt autres jours s'écoulèrent encore, pendant les-

quels d'autres prédictions s'accomplirent cependant que la plupart n'étaient toujours que des possibilités. Et la troisième lettre de Mme M... arriva qui reporta encore dans l'avenir les faits non produits et ne dit rien de ceux qui l'avaient été...

Et cela se répéta pendant six périodes consécutives de vingt jours. De sorte que dans sa dernière lettre, la plupart des faits signalés dans la première étaient toujours annoncés comme prochains, bien qu'à s'en rapporter aux dates approximatives, tout d'abord avancées, elle eut dû les croire accomplis. Et il n'était plus question d'aucun de ceux qui, dans tout le cours de cette expérience prolongée, avaient quitté l'avenir pour le passé.

Depuis le premier jour où débuta l'expérience jusqu'au dernier, il n'y eut aucun échange de correspondance entre la dame qui m'avait servi de masque et le sujet.

Je repris ensuite ce genre d'expériences, mais en d'autres •conditions.

Tous les mois, à peu près, je demandais à Mme M... de voir les événements les plus marquants me concernant et cela dans un avenir tout prochain, et comme à l'ordinaire j'écrivais sous sa dictée.

D'une séance à l'autre quelques-uns des événements prédits avaient lieu, mais un nombre plus important restait dans le devenir. Cependant, à chaque séance ultérieure, et sans la moindre hésitation, le sujet reprenait la suite des événements exactement au point où le cours du temps les avait laissés.

Dernièrement, j'ai encore repris cette sorte d'expériences, mais cette fois pour une période de temps très restreinte.

Du lundi 4 mars au dimanche 10 mars 1912, ayant le matin vers 9 heures et le soir vers 3 heures, une séance d'étude avec Mme M..., je lui posais invariablement à la

fin de chaque séance cette question : ;( Voyez dans leur ordre de succession, les faits les plus saillants qui me concerneront, pour cette journée et à partir de ce moment. » Comme les séances étaient rapprochées, il était d'un grand intérêt d'assister au fonctionnement très sûr de son instinct des modes du temps, n'accueillant exclusivement que les faits de réalisation future et jamais un seul de ceux qui étaient accomphs. Quelques-uns des faits prédits pour la journée se réahsaient en effet dans la journée même, d'autres avaient lieu le lendemain ou quelques jours après, quelques-uns et des plus importants, ne se produisirent pas pendant la durée des expériences, bien que dans chaque séance, de la première à la dernière, le sujet les ait perçus comme devant se produire immédiatement.

Ceux qui auront la curiosité de reprendre l'étude, par Texpérience, des phénomènes de ce genre, connaîtront souvent un état d'esprit qui a été longtemps le mien et dont parfois encore je me défends difficilement, tant est grande la prévention de la raison contre la possibihté des présages.

Car, à n'importe quel moment de l'expérimentation, l'observateur aura dans sa mémoire le passé peuplé des témoignages irrécusables des faits et au delà de son intelligence, le mystère de l'avenir gros de faits prédits, mais de réalisation incertaine. La raison saisit ce prétexte pour douter d'une puissance psychique qui la dépasse, avec la même ardeur que le naufragé s'accroche à une épave !

3» Prémonition intuitive et repères dans le temps.

Mais si Mme M... est à peu près infaillible quand elle situe un fait dans un des modes du temps, elle ne l'est plus, tant s'en faut, si on lui demande l'époque de la réalisation.

Pour elle, comme pour tous les autres sujets lucides que j'ai observés, V erreur de dates est la règle, et une règle si rarement infirmée par des exceptions, que je considère la réalisation d'une prédiction, au moment annoncé, comme le résultat d'une pure coïncidence chronologique.

Les sujets lucides, en général, se gardent bien d'ailleurs, de fournir des dates, même approximatives, si l'on n'insiste pas pour les obtenir.

On pourrait s'étonner de cette impossibilité pour les sujets lucides de situer avec exactitude un événement dans le temps à venir, si l'on considère, par ailleurs, la précision avec laquelle les bons sujets hypnotiques exécutent, même à longues échéances, des suggestions d'actes qui leur ont été faites pendant le sommeil.

Le docteur J. Grasset a constaté l'exécution de suggestions faites, pendant l'hypnose, 43 jours auparavant ; le professeur Bernheim, 63 jours ; M. Beaunis, 172 jours ; Liégeois, un an, etc.

Myers raconte que Milne Bramwell a ordonné à un sujet hypnotisé de tracer une croix lorsque 20.180 minutes seraient écoulées et que l'ordre fut exécuté. (Citation J. Grasset. Le Psychisme inférieur, p. 201).

C'est que le sujet avec lequel on fait des expériences de suggestions post-hypnotiques et le sujet lucide sont en des conditions psychiques toutes différentes.

La notion de dates a été explicitement fournie par l'expérimentateur au sujet à suggestions post-hypnotiques. Ce sujet n'a pas conscience, à son réveil, de cette date, non plus que de l'acte à accomplir, mais ces deux suggestions coexistent, associées, dans sa subconscience qui, par un travail permanent de repérage, amène au moment voulu le déclanchement d'un état hypnoïde permettant l'accomplissement automatique de l'ordre.

Il n'en est plus de même pour le sujet lucide. Lorsqu'il

s'agit d'avenir, la date qu'il donnerait ne saurait être qu'une création de son psychisme ou de celui de l'expérimentateur qui, subconsciemment, la lui transmettrait. Il faudrait pour cela que l'esprit de l'un ou de l'autre ait la puissance (et l'observation des faits montre qu'ils ne l'ont pas) de rapprocher et de comparer, subconsciemment, les successions respectives de deux séries de phénomènes très différents : le déroulement des phénomènes de notre individualité, d'une part, et d'autre part les phases des mouvements de la terre autour du soleil et sur elle-même.

Car le temps, en soi, n'est qu'une virtualité, une relativité créée par une nécessité de notre psychologie. Il n'y a pas de temps, il n'est que des successions. Situer un fait dans le temps, c'est établir un rapport entre ce fait et un phénomène cosmique. Or, la possibiHté pour l'esprit de percevoir des phénomènes faisant partie du développement, même futur, d'une individualité humaine, n'implique pas la possibilité de fixer le rapport, dans l'ordre des successions, de ces phénomènes avec la gravitation solaire.

Les dates, c'est de la mécanique céleste. La perception de notre individualité et des faits qui s'y rapportent, c'est de la psycho-physiologie. Il faut voir là deux ordres de phénomènes, différents de nature et que le psychisme lucide ne peut associer. ^;

Il suffit, d'ailleurs, de connaître le procédé mental par lequel Mme M... situe un fait dans le temps pour comprendre que, s'il lui est facile de le placer dans un des modes du temps, il lui est impossible d'en fixer le moment.

C'est par une image symbolique d'espace que le psychisme de ce sujet prend, automatiquement, connaissance des modes du temps. J'ai déjà dit que ses images mentales sont toujours fortement objectivées, hallucinantes, comme hors d'elle et qu'elles s'expriment par le mouvement et surtout la mimique. Or, c'est le lieu où lui apparaissent

ses visions dans l'espace et par rapport à elle, qui lui donne la notion du mode du temps dans lequel il faut situer les choses qu'elles représentent.

Ainsi, les visions d'avenir se placeront toujours comme devant elle et d'autant plus près qu'elles représenteront des choses de réalisation plus prochaine.

Celles du passé se placeront comme derrière elle et d'autant plus éloignées dans l'espace, qu'elles sont plus lointaines dans le temps.

Les faits présents, c'est-à-dire de passé tout récent prendront place tout auprès d'elle, comme à ses côtés.

Le sujet se compare à quelqu'un marchant sur une route. Devant ses yeux et à des distances plus ou moins grandes, s'échelonnent les visions des événements de l'avenir. En se retournant, elle apercevrait la perspective de tous les événements vécus ; cependant qu'auprès d'elle, à ses côtés, est la zone de l'actualité, moment où le pas qu'elle fait dans l'avenir met les choses toutes prochaines dans le passé.

Selon qu'un événement est futur ou passé, la vision vient d'elle-même se placer dans la zone spatiale symbolisant sa valeur chronologique. Et cela automatiquement, sans le moindre effort mental du sujet, par l'activité subconsciente de son imagination. C'est le moyen par lequel son idéation subconsciente apporte au psychisme supérieur la notion des modes du temps.

Cette application particuHère du symbolisme mental est évidemment spécial à Mme M... D'autres sujets, capables également de distinguer le passé du présent le font par des artifices de l'imagination différents, mais analogues.

La connaissance de ce curieux procédé psychique, permet déjà de comprendre pourquoi les sujets lucides sont incapables de fixer une date.

Pour Mme M... particulièrement, les visions des événements s'échelonnent dans l'espace symbolique de l'avenir, suivant une véritable perspective optique, lui paraissant d'autant plus prochains qu'ils lui semblent plus proches d'elle. L'événement lui semble tout près de se réaliser qu'elle voit comme à la portée de sa main et elle dit alors : « ...c'est très prochain..., je le touche..., c'est une questfon de peu de jours... »

C'est cependant quelquefois, non pas des jours, mais des semaines, des mois, voire même une ou deux années. Car il ne faut jamais faire fond sur les jugements indiquant le moment d'une réalisation. Ce jugement, ce n'est pas la lucidité qui le fait, ce n'est pas la subconscience, mais c'est l'intelligence perceptrice qui généralise indûment ce fait quelquefois vrai, mais très souvent faux, que la vision rapprochée et très nette d'un événement signifie son échéance prochaine. 'v'^j

Son symbolisme précieux, mais aussi très rudimentaire, expose en effet, l'esprit de Mme M... à deux sortes de causes d'erreurs dans le temps, que je vais expliquer.

1° L'observation montre ceci : qu'à mesure que s'approche le moment de réalisation d'un événement prédit, le sujet, en des séances échelonnées, fournit à mesure des révélations plus précises et plus abondantes sur les conditions de sa production, sur le lieu où il s'accomplira, sur les êtres qui y joueront un rôle, sur les conséquences qui en découleront, etc.. On s'émerveille devant cette sorte de cristalhsation psychique qui aboutit à une prise de connaissance progressivement croissante d'un événement qui reste cependant toujours virtuel, toujours aussi imprévu et inconnu de la raison de l'expérimentateur. Pendant le temps que ses multiples causes, également ignorées, en préparent l'éclosion en dehors de toute attention consciente, la représentation dans l'esprit du sujet s'organise parallèlement.

Quand la vision d'un fait se dessine franchement, quand les détails circonstanciels de ce fait lui apparaissent nombreux et bien en relief, l'événement semble à Mme M... de réalisation prochaine, de même qu'il lui semble dans l'espace proche d'elle ; et c'est alors qu'elle l'annonce comme imminent.

-Mais la force représentative de l'hallucination dépend d'autres facteurs. Je vais indiquer les deux principaux qui se dégagent de l'ensemble de mes expériences.

Le premier et le plus important c'est que plus un événement doit avoir, dans la vie future du consultant, d'action modificatrice de son individualité, plus il empruntera à la subconscience des images proportionnellement puissantes. C'est d'ailleurs en raison de ce principe que Mme M... ne perçoit les menus événements que peu de temps avant le moment de leur réalisation ; tandis que ceux de forte saillie s'imposent à sa lucidité plusieurs années, souvent, avant leur actualisation, et avec une impulsion idéogène de beaucoup supérieure à celle des petits faits d'éclosion prochaine.

Le deuxième facteur résulte de la qualité de l'harmonisation entre le psychisme de l'expérimentateur et la sensibilité psychique du sujet. Car l'objectivité des images mentales varie considérablement selon les personnes à traduire. Avec certaines personnes, le sujet a des visions toujours bien découpées et expressives, et des séances prolongées ne lui causent pas de fatigue ; tandis qu'avec d'autres ces images sont floues, nuageuses, inexpressives et de perception très pénible.

Et dans ces deux cas, le sujet qui ne peut et ne sait distinguer les motifs de la force de ses hallucinations, interprète indûment comme proximité dans le temps ]ce (\Mi a souvent une signification tout autre.

2° La vision d'un fait se représente rarement isolée dans le champ de conscience de Mme M... Que l'expéri-

mentateur le lui demande ou que cela soit spontané, il arrive presque toujours que d'autres visions succèdent à la vision première, pour en indiquer les conséquences. De sorte que le sujet assiste au défilé cinématographique de toute une lignée de phénomènes reliés par la causalité.

C'est en raison de leurs influences génériques que le psychisme du sujet les perçoit successivement et dégagés de tous les autres faits intercalaires. Mais cela est, pour son intelligence qui perçoit, une deuxième source d'erreurs, puisqu'elle ne manque pas de grouper dans un moment restreint du temps, une suite de faits que sa lucidité n'avait groupés qu'en raison de leurs relations de causalité.

Sachant cela, le lecteur ne s'étonnera plus quand il verra qu'à tous instants, de deux faits, l'un découlant de l'autre,, et prédits pour la même époque, l'un se réalise, tandis que l'autre, des mois parfois après, ne le sera pas encore. En vérité, le premier de ces faits déterminera l'autre, mais à échéance éloignée, cependant que, dans l'intervalle, beaucoup d'autres faits différents auront peuplé la vie. Le sujet, en somme, a parlé de rapports de temps là où il n'aurait dû voir que des rapports de causalité.

Ces deux causes d'erreurs ne doivent donc pas, psychologiquement, être attribuées à l'activité de l'imagination lucide qui ne pourrait être accusée que d'insuffisance d'expression, mais à la raison percipiente qui manque de prudence dans son interprétation. Son rôle parfois perturbateur est à retenir, parce que nous le verrons prendre plus d'importance chez les sujets lucides à l'état de veille.

Qu'il soit donc bien entendu que la lucidité ne donne pas de dates, ne fournit pas de notions précises sur les moments du temps, mais que c'est l'intelligence consciente du sujet qui s'efforce de les dégager à l'aide de déductions empiriques. Ce n'est pas la lucidité, mais son interprétation qui est erronée.

Même quand les sujets lucides s'en tiennent à de larges approximations dans le temps, il ne faut tenir aucun compte de leurs indications. Les écarts entre les époques qu'ils donnent et le moment réel des réalisations peuvent être fort bien de quelques jours, de quelques nriois ; fen ai vu de quelques années.

Mais ce qui intéresse surtout le psychologue et le philosophe, n'est-ce pas, indépendamment de toute question de temps, que Tesprit humain soit capable de connaître, avant qu'ils se produisent, des événements caractéristiques et imprévus, intéressant des individualités humaines ?

S'il m'était prédit que dans trois mois je dusse tomber accidentellement sous un train en marche et me]^ relever sans aucun mal, le présage perdrait-il de sa valeur s'il ne se réalisait que deux ans après ? Pourvu qu'il soit rare, bien caractérisé et indépendant de l'activité consciente de l'expérimentateur, j'estime que le fait prédit, s'il se réalise, a une puissance probative bien peu amoindrie par l'impossibilité pour le sujet de le situer dans le temps.

D'ailleurs, Mme M... n'indique jamais spontanément une date et rarement même une époque approximative. Elle parle d'un événement sans s'occuper du moment précis où il surviendra. C'est toujours l'expérimentateur qui intervient dans ce cas et pose à peu près invariablement cette question :

'( ...Mais, quand aura lieu l'événement dont vous venez de me parler ? »

« ...Bientôt, répondra-t-elle, puisque je le vois devant moi, tout près, que je le touche... »

Or, en s'exprimant ainsi, elle ne fait qu'indiquer la situation de sa vision dans l'espace symbolique. Et quand elle s'appuie sur cela pour parler de jours ou de mois, c'est de la déduction arbitraire et de bien petite valeur.

Cependant, en ce qui concerne les faits de la vie de re-

lation surtout, comme elle les voit souvent s'accomplissant dans les caractéristiques de leur cadre futur, il lui arrive d'y prendre appui pour en déduire le moment de la journée, de Tannée, la saison, etc., où ils se produiront. Et de cela naissent encore de fréquentes erreurs chronologiques.

Ainsi elle répondra à une demande d'indication d'époque :

K ...L'événement dont je viens de vous parler aura lieu cet hiver... »

« — Pourquoi dites-vous cela ? »

« ...Parce que je vois de la neige... il fait froid, c'est l'hiver.»

ou bien :

« ...Il aura lieu dans le courant de l'été prochain, je vois beaucoup de soleil, il fait très chaud. »

La subconscience fournit alors les sensations permettant de reconstituer les idées d'hiver et d'été, mais la raison sort de toute logique quand elle en déduit qu'il s'agit de cet hiver et de Vété prochain.

L'observation entraine toujours cette double constatation de la sûreté indicatrice des hallucinations lucides et de l'interprétation injustifiée qu'en fait souvent l'intelligence.

Je ne connais rien de plus curieux à observer que le jeu de ce dualisme psychique : la subconscience d'une part, qui s'exprime le mieux qu'elle peut et d'autre part la raison qui interprète l'expression des images.

La raison poussée par la question excitatrice de l'expérimentateur, veut tirer de l'expression de la subconscience le maximum de connaissances, mais il semble que l'imagination soit limitée dans la création de ses images mimées, qu'elle ne soit pas assez imaginative. La raison s'efforce alors d'obtenir par déductions ce que la lucidité ne donne pas directement, et de là naît l'erreur.

Voici quelques exemples des artifices de l'une et du

processus déductif de l'autre, tirés d'expériences de prémonitions à échéance quotidienne :

« — Quel jour aura lieu ce que vous dites ? )>

« ...Je vois une clarté, puis une ombre, puis une autre clarté, ce sera demain. »

« — Vers quelle heure ? »

« ...Cette clarté commence..., elle est encore peu prononcée, ce sera le matin... »

ou bien :

« ...Il fait très clair..., le soleil est au Zénith, ce sera vers midi. »

Elle m'indiqua une fois de la façon suivante le moment de réception d'un télégramme imprévu :

(( — Où recevrais-je le télégramme dont vous parlez?»

« ...Je vois une grande salle vitrée, des gens passent, se croisent, ne se parlent pas, ce n'est pas votre maison ordinaire d'habitation, c'est comme un hôtel..., vous montez quelques marches et un employé vous donne un message bleu... »

« — Quelle heure sera-t-il ? »

y< ...Il fait grand jour..., je sens une odeur de cuisine..., on prépare le repas..., ce sera vers midi... »

Pour les événements tout proches, il arrive parfois que la réalisation se fait le jour et vers l'heure indiqués.

Mme M..., il y a quelques mois, m'annonça le moment de la journée où je recevrai une lettre dont je ne pouvais soupçonner l'arrivée, me fit la description physique et morale de la personne qui me l'enverrai, m'en révéla non le texte, mais le sens exact, ainsi que les démarches qu'elle m'obligerait de faire.

Mais comme je l'ai déjà dit, la réaUsation d'une prémonition au moment fixé est un phénomène qu'il faut considérer comme très exceptionnel et seulement dans le cas où le fait annoncé doit se réaliser le jour même ou le lendemain.

De tout ce que je viens de dire, je puis donc conclure que la lucidité de Mme M... ignore tout repérage dans les moments du temps. Elle situe un fait par rapport à la vie présente d'une individualité en le mettant dans son passé ou dans son avenir. Elle peut l'indiquer comme le plus prochain des événements capables d'exercer sur elle une modification notable. Mais il lui est impossible de fournir d'autres précisions. Lui demander plus, c'est dépasser les possibilités de son psychisme, c'est quitter la lucidité pour s'adresser à l'intelligence, c'est abandonner la faculté supra-normale pour s'exposer aux erreurs des facultés conscientes.

Aussi serait-il puéril de faire intervenir dans toute expérience de prémonitions, comme élément favorable ou contraire, la notion du moment des réalisations. Dire au sujet :

« — Que ferai-je dimanche ? »

C'est commettre un contre-sens psychologique. Il ne doit pas être question de précision de temps dans la lucidité. C'est l'expérimentateur ou la raison du sujet qui le font intervenir là où il n'a que faire.

Je voudrais insister beaucoup sur ce point, car la méconnaissance de cela conduirait à des échecs et, partant, à nier des phénomènes exacts par eux-mêmes en s'appuyant uniquement sur l'ignorance de leurs conditions psychologiques.

Mais alors, m'objectera-t-on, s'il ne faut pas tenir compte du temps dans les prémonitions, on se trouvera donc dans la nécessité d'attendre la fin de son existence pour être en droit de pouvoir nier une prédiction dont la date d'accomplissement avait cependant été annoncée comme prochaine ?

Qu'on ne me fasse pas dire cela.

Si le sujet lucide ne peut préciser de dates qu'en s'exposant à peu près certainement à l'erreur, il est cependant

capable de fournir la notion approximative de l'époque où un fait surviendra dans l'existence d'une individualité, mais cette indication sera très approximative.

Aux sujets pénétrant loin dans l'avenir, cette notion leur est donnée par certains artifices de l'imagination subconsciente, dont le psychisme de Mme M... nous montrera plus loin quelques exemples. Il leur permet de fixer le moment à quelques mois près pour les événements les plus rapprochés et à quelques années près pour ceux d'échéances lointaines.

Mais pour Mme M... particuHèrement, la durée du contrôle est limitée par cette condition de son psychisme qu'il ne peut percevoir dans l'avenir d'un être guère au delà de quatre années. Toute réalisation de présage serait donc comprise entre le jour où il sera fait et cette limite extrême.

Rarement, bien que cela soit possible, les événements se réalisent avant l'échéance annoncée. Presque toujours ils la dépassent.

Mais, je le répète, la valeur probative de la précision du moment est bien petite si l'événement prédit est absolument imprévu, parfaitement caractérisé et indépendant de l'action directe et voulue de l'expérimentateur.

Dix événements de cette nature prédits comme de réalisation prochaine et dont les réalisations s'échelonneraient sur un espace de trois ans, au pis aller, ne donneraient-ils pas la preuve irrécusable de la prémonition ? Surtout si cela est indéfiniment répété et pour des milliers d'individualités ?

Il serait sans doute plus merveilleux, et la facilité du contrôle s'en trouverait très augmentée, que les sujets lucides pussent dater leurs prédictions ! Mais cela n'est pas ; on peut le regretter, mais il faut savoir se résigner devant cette nécessité psychologique !

4° Ce que Mme M... perçoit dans l'évolution future d'une individualité humaine.

Mme M..., je l'ai déjà dit, et je le répète à dessein, car cela est de la plus haute importance, aussi bien au point de vue de l'expérimentation qu'à celui de la démonstration psycho-physiologique de la lucidité, Mme M..., si on lui parle d'un événement non rattaché à une individualité humaine, n'a aucune hallucination en réponse. Elle dit toujours alors :

« ...Je ne vois rien..., rien ne se présente devant moi... »

Sa lucidité n'entre en activité que sous l'influence d'un autre être humain. Hors de cela, elle reste latente et ne s'emploie pas. Qu'on ne veuille donc pas l'interroger, comme le font certaines personnes naïves, sur le cours de la Bourse, le nom d'un cheval gagnant ou le numéro sortant de la prochaine loterie, etc.. Je conviens qu'il y aurait là une application profitable de la lucidité, mais c'est inutile d'y recourir, la lucidité ne répond pas à cette manière de l'utiliser.

Je m'explique assez bien que certains sujets, lucides à l'état de veille se soient laissés entraîner à faire de la prédiction d'ordre général. De ce qu'ils voient l'avenir des êtres qui les viennent consulter, ils ont jugé qu'ils sont capables de lire dans l'avenir, sans plus de spécification. C'est donc par ignorance de ce qu'est leur lucidité qu'ils commettent cette mauvaise déduction. Ils sortent de la lucidité sans le savoir !

Malheureusement, la foule très primesautière dans ses appréciations, juge leur véritable intuition sur les manifestations de sa mauvaise contrefaçon et il en résulte, inévitablement, la négation en bloc de la vérité cachée derrière l'erreur qu'on lui présente.

A cause de son état d'hypnose, Mme M... semble ga-

rantie de ce sophisme, car dès qu'on quitte les conditions favorables à sa clairvoyance, sa subconscience ne répond rien. Et si, d'aventure, l'intelligence consciente du sujet se laissait aller à exprimer sa propre pensée, l'absence de toute hallucination justificatrice renseignerait immédiatement l'observateur sur la source véritable de ses allégations.

La lucidité prémonitoire est donc strictement limitée à la perception de l'individualité humaine. Ce qui revient à dire que le sujet ne perçoit rien qui n'ait rapport à une entité pensante, et le lecteur sait déjà qu'un lien est toujours nécessaire entre le sujet et l'être qu'il perçoit.

Je dois rappeler ici la nécessité qui s'impose à celui qui veut étudier la lucidité prémonitoire d'orienter cette lucidité, de la diriger à travers toutes les composantes de l'individualité à traduire, d'épuiser tout ce qu'elle est capable de révéler ; car, à défaut de cela, il est bien évident qu'un événement, même de la plus grande importance, qui surviendrait dans la vie et n'aurait pas été prédit, ne saurait être opposé à la valeur prémonitoire du sujet.

Qu'on limite, par exemple, à l'avenir' matériel, au développement d'une situation sociale, le questionnaire ; il pourra, en effet, se produire dans les domaines affectif, intellectuel, organique, etc., des faits de toute gravité et qui n'auront pas été annoncés, parce que la lucidité n'a pas été amenée à s'en occuper.

Mais, en utilisant le mieux possible les sujets lucides en hypnose, peut-on obtenir la révélation de toutes les modifications principales de notre individualité ?

Pour répondre à cette question, il faudrait avoir expérimenté pendant de nombreuses années avec de nombreux sujets lucides en hypnose et par rapport à de multiples personnes.

Si je m'appuie sur mon expérience personnelle, avec Mme M... particuHèrement, je crois pouvoir affirmer que

celui qui pourrait utiliser à son gré un sujet de cette valeur, serait bien rarement surpris par la survenue inopinée d'un événement marquant dans sa vie. Je suis convaincu qu'avec plus ou moins de précision, le déroulement de son existence lui serait régulièrement indiqué à l'avance. Mme M..., comme je l'ai dit plus haut, ne voit guère dans l'avenir au delà de quatre ans, mais à mesure que les événements se rapprochent, elle en perçoit mieux les conditions, la nature et les suites. De sorte qu'avec un instrument psychique aussi sensible, nous pourrions prévoir la direction future et le résultat de notre propre action et de celle, sur nous, de notre ambiance et par le truchement du sujet, participer en toute relativité, à cette ubiquité dans le temps et l'espace que les spiritualistes attribuent à Dieu surtout et aussi à l'âme humaine libérée de la servitude du corps matériel !

Cependant, la connaissance qu'on pourrait prendre des faits d'avenir en les meilleures conditions d'expérience, ne saurait être comparée, pour la précision, à celle que donne un fait vécu. Aucune comparaison ne devrait même être établie entre ces deux manières de prise de conscience d'un même fait.

Je vais exposer au lecteur la qualité des notions qu'il pourra espérer obtenir de la lucidité prophétique.

L'ensemble de mes expériences me permet l'induction de cette loi :

« La valeur cognitive d'un présage est d'autant plus grande qu'il a pour objet un événement plus fortement modificateur de r individualité humaine en cause et que cet événement est de réalisation plus proche. »

Cette loi générale contient donc les lois secondaires suivantes :

1° Les événements très peu modificateurs de la person-

nalité, s'ils sont lointains dans l'avenir sont pratiquement hors de la portée de la lucidité.

2*» Les mêmes événements ne commencent à être matière à perception que peu de temps avant le moment de leur éclosion. Alors le sujet lucide les annonce en les caractérisant d'une façon concise.

3° Les événements devant influencer fortement la personnalité humaine sont objets de perception longtemps avant le moment de leur actualisation. Le sujet les caractérisera d'autant plus complètement qu'ils seront rappro- <"hés de ce moment.

4° Chaque événement est tributaire de cette loi, suivant une sorte de proportion dépendant du degré de son influence modificatrice et de la distance de son moment d'échéance.

Pour indiquer la mesure de précision qu'il faut attendre des présages, je puis donc m'en tenir aux menus faits et à ceux de haute importance ; l'esprit du lecteur jugera aisément par ceux-là la mesure des autres.

Voici un extrait de mes expériences à échéances quotidiennes et qui donne une assez bonne idée de la façon fruste avec laquelle le sujet indique et caractérise des faits de toute petite portée.

Comme je lui demandais un matin, vers dix heures, la succession des faits de la journée me concernant, il me dicta ceci :

« ...En sortant d'ici, je vous vois aller dans une grande maison de commerce.

...Puis, je vous vois rentrer dans une maison d'habitation qui n'est pas votre cadre ordinaire, c'est comme un hôtel..., je vous vois dans une chambre, près d'une table, écrire beaucoup... »

« ...Vers midi, je vous vois prendre votre repas, dans une très grande salle, au milieu de beaucoup de monde... »

« ...Dans la soirée, vous êtes auprès d'une dame brune^ cheveux en bandeaux, vous occupant de science. »

« ...Je voiis revois ensuite dans la même maison d'habitation que le matin... vous écrivez longtemps, longtemps... »

... Sur le soir, il fait presque nuit, je vous vois dans un grand bâtiment, comme une gare de chemin de fer..., je vous vois réuni avec une personne qui vous est liée par Tamitié... »

« ...Puis je vous revois, en compagnie de cette même personne et au milieu de beaucoup de monde passer le reste de la soirée dans une grande salle très vaste, très éclairée, comme une salle de théâtre... »

Des tableaux successifs viennent procurer au sujet la connaissance des présages et il les décrit comme il les voitr tels qu'ils lui apparaissent. Ils lui permettent seulement de caractériser succinctement les faits, et malgré l'aiguillon des questions, on n'obtiendrait pas plus, parce que ces faits étant déjà bien peu importants en eux-mêmes, leurs circonstances multiples, dénuées d'intérêt n'ont aucune puissance excitatrice.

Quand, au contraire, la lucidité du sujet aura à s'exercer sur un événement dont l'influence sera grande sur le cours ultérieur de l'existence du consultant, c'est alors qu'en dirigeant bien son esprit, on pourra obtenir, dans une seule séance, et surtout en des séances échelonnées, des notions assez nettes et abondantes pour donner de cet événement une connaissance satisfaisante. Les indications données par le sujet sont souvent tellement claires qu'elles permettent la reconnaissance facile de personnes et de lieux en cause.

Mais je dis reconnaître et non connaître, parce que la connaissance est une opération psychique autrement plus importante que la reconnaissance. Pour faire connaître exactement un lieu ou une personne inconnus du consul-

tant, il faudrait que le sujet pût donner le nom du lieu de la ville ou de la personne..., chose dont il est incapable Tandis que la reconnaissance implique une connaissance antérieure qui pour être évoquée dans le champ de conscience n'a besoin que de l'énoncé de ce qui la caractérise Le degré de connaissance d'un être ou d'un lieu inconnus que le sujet pourra donner manquera donc toujours d absolue précision, bien qu'il sera le plus souvent suffisant pour justifier la véracité de la prédiction, au moment où le contrôle pourra être fait par la réalisation. S'il est relativement aisé de reconnaître une personne familière par la description qu'on vous en fait, est-ce qu'un signalement aussi complet et parfait soit-il, permettra la représentation mentale préalable et exacte d'une personne ^ J'en appelle à l'expérience du lecteur pour la confirmation de cette impossibilité.

Mais, s'il ne faut pas espérer obtenir, par présage la connaissance d'un fait égale à celle qu'on en prendra plus tard, le sujet donne cependant presque toujours, des indications tellement nombreuses et nettes qu'aucune confusion ne sera possible dans la suite et qu'il n'y a pas à redouter l'adaption bénévole qu'on pourrait faire ultérieurement d'une prédiction à une quelconque réalisation. Que Mme M... dise par exemple :

« ...Je vois cette personne partir pour un voyage au loin..., elle est dans la nécessité de quitter la France de traverser la mer... Je la vois alors dans un pays très lumineux, très chaud..., la végétation n'est pas c^lle de notre climat..., les gens qui habitent cette région ont la peau noire..., ils sont vêtus d'amples vêtements, comme de robes..., je vois cette personne s'occupant là-bas d'une industrie..., je la vois commander, diriger..., etc.. ;>

Bien que le sujet ne puisse spécifier le pavs, ne puisse renseigner sur la nature de l'industrie, sur les'objets de^sa

production, etc., n'est-ce pas cependant là un événement bien caractérisé et qu'il sera difficile de confondre avec un autre, surtout si. au moment de la prédiction, la personne en cause n'a jamais songé à quitter la France et ne le désire pas ?

Que Mme M... dise encore :

« ...Je vois que cette dame va bientôt partir, et définitivement, de la grande ville où elle habite maintenant... Je la vois ensuite en pleine campagne, tout près d'un village..., maison basse, sans étages..., longue..., de grandes salles..., une grande cour devant, où il n'y a rien de planté... elle est infiniment triste et je la vois se plaindre à une autre femme qui m'apparait et qui la touche par les hens du sang..., elle est triste surtout à cause d'un brusque revers de fortune qui a tout d'un coup transformé son existence, etc. »

Malgré qu'entre le moment où cette dame a dû quitter la ville et celui de son installation à la campagne, le sujet n'ait pas révélé toute la suite des nombreux événements intercalaires, malgré qu'il ne peut dire en quel endroit de la France et auprès de quelle personne elle se réfugiera, etc., oserait-on juger trop imprécise une prédiction faite de cette manière ?

La subconscience du sujet lucide groupe les meilleures images qu'elle trouve pour exprimer l'idée qu'elle veut transmettre à la conscience et ne cherche nullement à faire des tableaux complets. Elle s'efforce de se faire comprendre et rien de plus. Et elle le fait avec la plus grande concision possible.

La lucidité veut révéler une modification notable de notre individualité, et pour cela elle a recours à l'artifice d'images mimées qui conduit le plus directement à l'expression la meilleure de l'idée de cette modification.

Qu'oïl demande donc au sujet lucide de caractériser très nettement les événements qu'il prédit pour qu'il n'y ait pas dans la suite d'équivoques. Cela est légitime et rigoureusement nécessaire. Mais exiger de lui un luxe de détails tels que nous les donnera la prise de conscience ultérieure du fait par la raison, serait demander à une faculté humaine d'être plus que supra-normale !

Que de fois j'ai entendu les paroles suivantes dites par des personnes sortant de chez un sujet lucide !

« ...Vous me voyez étonné au plus haut point. Ce que je viens d'entendre sur mon passé et mon présent est d'une rigoureuse exactitude, et je juge prodigieux qu'on puisse révéler des faits d'une aussi grande intimité, etc., mais je ne puis croire aux prédictions qui m'ont été faites .»

« — Pourquoi ? »

« ... Parce que les choses qu'on m'a prédites sont absolument invraisemblables !... »

Cette phrase est le couronnement régulier des séances augurales, à croire qu'elle en fait partie. On peut compter sur elle avec presque autant de confiance que sur le passage d'une comète !

Et comment un événement d'avenir, pour peu qu'il soit imprévu, ne semblerait-il pas invraisemblable ?

Nous ne connaissons rien de la succession des nombreux faits qui, entre le jour où cet événement est prédit et le moment de son accomplissement, vont le préparer. Les circonstances intermédiaires nous échappent et nous sommes dans la nécessité d'évaluer la possibilité du présage d'après nos désirs. Si l'événement ne semble pas en être l'aboutissant, nous ne voulons pas l'accepter comme possible.

La jeune mariée qui a pour son mari un culte ardent, et qu'elle juge indestructible, trouvera-t-elle vraisemblable ce présage :

«... Dans un espace de temps ne dépassant pas quel-

ques mois, vos sentiments actuels seront transformés en sentiments de haine..., vous quitterez votre mari, volontairement, malgré ses supplications... et vous vous en séparerez pour toujours et sans aucun regret ? »

N'est-il pas un abîme entre l'état affectif du moment et ce qu'il sera devenu plus tard ? Par quoi la raison peutelle présentement le combler ?

Sauf naturellement dans les cas où les présages étaient mauvais pour les autres ou pour moi, j'ai goûté de vrais plaisirs à épier leurs réalisations.

Le sujet lucide vient de révéler, par exemple, un événement devant se produire dans quelques mois, événement imprévu et bien caractérisé... et, comme toujours, invraisemblable !

Si l'expérience antérieure l'a convaincu de la prémonition, la raison s'emploie à peupler le vide entre le présent et le futur et à relier notre individualité d'aujourd'hui à celle d'alors. Elle suppute les étapes qui devront être franchies dans cette marche vers l'inconnu. Elle crée la chaîne des faits probables qui organiseront la maturation de l'événement prédit. Puis, dans une attitude de bienveillant scepticisme, elle attendra.

f^Le temps s'écoule lentement, les jours, les semaines, lesjmois s'amoncellent. L'époque évaluée de l'échéance passe et aucune des circonstances intermédiaires n'est même encore apparue. Le doute commence à poindre. On se demande bientôt s'il ne faut pas attribuer à des coïncidences les réalisations antérieures d'anciennes prédictions. On estime que peut-être avait-on un peu hâtivement édifié, sur trop peu de faits, sa conviction. Puis le cours de la vie occupe autrement l'attention et la raison reprend confiance en sa puissance !

Un jour vient cependant où, inopinément, l'événement prédit s'accomplit. On s'étonne alors et en remontant le passé, par le souvenir, on s'aperçoit qu'on avait bien connu

une à une les causes multiples, mais sans en soupçonner la nature, pendant le même temps qu'on attendait celles imaginées par notre intelligence.

D'autres fois, à mesure que la vie s'écoule et que notre personnalité évolue, on voit naître les unes après les autres les circonstances nouvelles qui rendent peu à peu probables des événements prédits des mois avant et qu'on avait alors jugé... tellement invraisemblables ! !

J'ai éprouvé pour moi et autour de moi, si fréquemment, cet étonnement que donne la marche inéluctable du Destin, que je pense qu'en cette matière le vrai futur est presque toujours de l'actuellement invraisemblable.

Le terme invraisemblable, en vérité, ne veut rien dire. Ce n'est qu'un mot impliquant un rapport entre notre raison et un phénomène ; ce n'est qu'une formule relative du jugement.

Un fait prédit n'a pas à sembler vraisemblable ou non. Il sera ou ne sera pas. Tout est là !

5° Procédés psychiques par lesquels Mme M... prend

CONNAISSANCE DES ÉTATS FUTURS d'uNE INDIVIDUALITÉ HUMAINE.

Le lecteur sait déjà que Mme M... doit sa sûreté de ne jamais commettre d'erreurs dans les modes du temps à une image mentale symbolique, représentant des parties de l'espace dans lesquelles, automatiquement, les visions viennent se présenter. Cette distinction entre le présent et l'avenir se fait spontanément, s'impose à son esprit, mais la notion en a été empiriquement acquise par ses facultés conscientes, à mesure qu'elles ont remarqué que suivant qu'il était demandé un fait d'avenir ou de passé, la vision de ce fait apparaissait à des endroits différents ; ceux d'avenir comme devant elle, ceux du passé comme derrière elle.

« Devant ellen et « derrière elle» sont des expressions qui^ tout d'abord, ne semblent guère compréhensibles puisque le sujet étant en hypnose ne regarde pas avec son sens de la vision. C'est que l'objet de la sensation de cet espace inexistant est lui-même une pure création de l'imagination, comme celle du rêveur qui, dormant les yeux bien clos, regarde en tous sens, devant lui et derrière lui, pour prendre connaissance de ses visions oniriques. Or, l'état de lucidité de Mme M... n'est-ce pas un rêve ? Mais un rêve dans lequel l'imagination ne travaille pas pour son propre compte, au hasard des associations d'idées, mais est au service exclusif de la traduction de la pensée subconsciente de l'individualité communicante. Aussi Mme M... a-t-elle, dans ses rêves lucides, la vision de l'espace qui est nécessaire à la projection des autres hallucinations. L'espace est une image mentale au même titre que toutes les autres ; on pourrait même dire qu'elle est nécessairement la première en date. Et comme le sujet assiste au spectacle de son rêve, il se voit donc réellement présent dans l'espace où le rêve se déroule. Tout ce qu'il voit devant lui fait partie de l'avenir. Il en prend connaissance sans effort, comme on regarde naturellement devant soi.

Tout ce qui est derrière lui, c'est le passé, et il éprouve pour l'apercevoir la sensation d'effort correspondant à celui qu'il aurait, si véritablement il avait à tourner la tête.

C'est donc par une image d'espace, et en s'orientant dans cet espace de rêve, que Mme M... distingue, entre ses hallucinations, celles qui expriment un fait accompli, 'de celles qui traduisent un fait de réalisation future.

La suggestion impérative du consultant fera surgir dans un point de cet espace les hallucinations qui seront le thème présenté aux facultés conscientes par la subconscience.

Aux notions que j'ai données plus haut sur ce processus général, je dois ajouter ici quelques renseignements

complémentaires indispensables à la compréhension du curieux fonctionnement de l'imagination subconsciente.

Malgré la grande puissance d'objectivité des images mentales, surtout visuelles chez Mme M..., il ne faudrait pas croire qu'elles ont l'exactitude et la vigueur de représentation que donneraient les objets mêmes. Ces images sont bien des hallucinations, produisant des sensations qui semblent venir de l'extérieur et que le sujet croit actuelles ; mais dans aucun cas elles ne possèdent la valeur émotionnelle de sensations véritablement exogènes. On ne peut mieux les comparer qu'aux hallucinations ordinaires de nos rêves, pour leurs degrés variables d'objectivité. Parfois, elles sont si nettes qu'elles semblent bien des réalités extérieures. Quelquefois, elles sont imprécises, fondues dans l'atmosphère où elles évoluent, fuyantes et se dérobant à l'attention qui s'efforce de les percevoir. Mais, en général, leur valeur objective est intermédiaire entre ces deux extrêmes, et varie suivant les conditions dont le lecteur connaît déjà quelques-uns des facteurs : degré d'harmonisation inter-psychique, importance de la pensée subconsciente à traduire, distance dans le temps du fait qui est matière à lucidité, fatigue du sujet, insuffisance d'excitation du psychisme lucide par la question, etc..

On peut dire que jamais les hallucinations n'ont leurs contours tranchés et dégagés comme les êtres et les choses dont ils sont la représentation mentale forte. Elles se forment dans une sorte de brume plus ou moins compacte qui atténue leur relief et les estompe parfois si fort que le sujet, en certains moments, a quelque difficulté pour les traduire. Mme M... indique souvent la valeur objective de ses hallucinations. L'expérimentateur doit s'efforcer de les rendre aussi fortes que possible, car il est de toute évidence que de la qualité des visions dépendra celle de leur interprétation.

Chaque image mentale de Mme M... ne reste qu'un court

instant dans son champ de conscience, s'organise, prend son maximum d'intensité, puis disparaît et se continue dans la mémoire. L'image ne vit guère, hallucinatoirement, que pendant quelques secondes, mais elle reparaît objectivée devant l'attention du sujet, si on veut de nouveau l'évoquer.

Cette brièveté de représentation mentale des images, qui pourrait paraître regrettable, est au contraire ce qui permet au sujet de traduire les manifestations de sa lucidité avec la même rapidité que la parole traduit les élaborations de la réflexion.

On ne s'imagine pas la quantité d'images qui doivent se succéder pour fournir des connaissances tant soit peu détaillées sur un événement ou même la simple transformation d'un sentiment ! Car, comme je l'ai dit ailleurs, les visions de Mme M... n'ont pas l'immobilité de tableaux ; tout s'y meut comme dans la vie réelle et, en vérité, bien plus que dans la vie réelle, car le mouvement, la mimique contribuent pour une très large part à la valeur de l'expression.

On pourrait pousser très loin la comparaison du psychisme subconscient de Mme M... avec un appareil cinématographique.

Une pensée préalable, dans les deux cas, a fourni le thème. Comme les acteurs, l'imagination du sujet organise la mimique et la mise en scène. Puis, les formes animées projetées sur l'écran reconstituent la pensée première. Et la raison consciente du sujet assiste au spectacle et à mesure que le jeu des images lui en révèle le sens, elle raconte ce qu'elle voit et rétablit le thème initial pom* une personne hors la salle ei qui l'enapriée... pour son consultant.

C'est la succession ininterrompue des images et leur contraste qui permet la reconstitution des idées, et les trucs que, pour cela, emploie l'imagination sont bien peu différents de ceux usités en cinématographie.

Supposons, par exemple, que Mme M... révèle un accident tragique et les conséquences diverses : organiques, psychiques et sociales, qu'il aura dans l'avenir pour la personne présente. Tout d'abord se présentera le tableau animé de l'accident, avec la foule des images qu'il nécessite pour qu'il soit mouvant. Puis aux divers aspects de ce tableau succédera la vision de la personne seule, laquelle, par son attitude générale et par sa mimique, exprimera l'ensemble des conséquences. Et aussitôt d'autres tableaux viendront, successivement, montrer la vision des organes atteints ; et la physionomie de la personne occupant ensuite tout le champ d'attention, considérablement grossie, mimera ses impressions en de multiples tableaux qui la présenteront à des époques différentes de sa vie...

Ne dirait-on pas qu'il s'agit du déroulement d'un film établi suivant les procédés ordinaires et avec la connaissance des trucs de substitution ? L'analogie n'est-elle pas frappante avec, surtout, ce procédé qui consiste à suspendre la marche du tableau principal, pour lui substituer la seule image d'un des personnages, dont la mimique n'aurait pas été assez expressive dans ses dimensions relatives à l'ensemble, mais qui, projetée isolément sur l'écran, en raison de son ampleur gigantesque, ne laisse rien perdre de son expression.

Mme M..., en hypnose lucide, est donc comme dans une réelle salle de spectacle cinématographique. Son imagination confectionne, à mesure, les images mentales qui, étant toujours hallucinantes, lui apparaissent comme de véritables projections.

Et c'est ainsi, par le déroulement, devant ses yeux de rêve, d'une suite d'images animées et colorées, choisies et combinées pour être très expressives, qu'elle prend connaissance des fragments de notre évolution future.

Par moments, son imagination use de procédés plus ^inlples pour procurer la perception de nos modifications.

Elle montre, à la fois ou successivement, deux images concernant un même fait ou une même personne : une du présent, l'autre de l'avenir, et c'est leur contraste qui permet à sa perception consciente une interprétation claire de l'évolution accomplie.

Voici quelques exemples simples qui donneront une idée de l'application que le psychisme de Mme M... fait de ces procédés et plus particulièrement du dernier.

Exemple pris dans la vie affective :

« ...La personne que me fait voir l'objet que je tiens dans la main a un amour profond, exclusif, allant jusqu'à l'envoûtement pour un homme dont le visage m'apparait à côté du sien, etc..

« — Pourquoi dites-vous cela ? »

« ...Mais, parce que je les vois tous les deux devant moi, leurs regards expriment le sentiment intense de leur tendresse réciproque..., je lis dans les yeux de la dame cette sorte de servitude, cette soumission heureuse que l'amour impose, même aux êtres les plus fiers... »

« — Voyez maintenant l'avenir sentimental de ces deux personnes ? »

« ...Je vois ces deux personnes conserver pendant quelques années ce même sentiment réciproque..., leurs visages m'apparaissent un peu moins jeunes que tout à l'heure... tiens! c'est étrange, ils sont maintenant tout changés, on dirait que brusquement l'amour profond s'est transformé en haine... »

« — Comment percevez-vous cela ? »

« ...Parce que, tout d'un coup, sans transition je les vois changés ; ils se regardent maintenant avec des yeux chargés de colère..., l'expression de leur amour a été tout à coup remplacée par celle de leur animosité... donc, pendant un certain temps ces deux personnes vivront heureu-

ses l'une par l'autre, puis, dans quelques années seulement, puisque leurs visages ne semblent pas avoir beaucoup changé, brusquement, leur sentiment sera totalement transformé..., etc.. »

Autre exemple pris dans la vie organique :

« ...Que cette personne prenne bien soin de ses poumons..., une grave maladie de cet organe la menace qui mettra son existence en péril.

...Actuellement, elle n'est pas précisément malade. Je fouille son corps... je ne vois pas d'organe malade..., mais un poumon m'apparaît plus petit que l'autre, plus faible, plus fragile..., ce n'est certainement pas un poumon normal... »

« — Suivez cette personne dans l'avenir et voyez ce que deviendra sa santé ? »

« ...Je vois maintenant cette personne paraissant forte d'apparence..., très vivante..., je la vois ensuite maigrir, maigrir..., oh ! comme elle s'amaigrit..., je l'entends tousser, beaucoup tousser, tousser sans cesse..., je vois ensuite son poumon, le droit, qui se rétrécit, se décompose, il m'apparaît maintenant tout petit et tout noir !

Puis je vois la personne couchée..., ne pouvant plus quitter son lit..., comme elle tousse !... Je sens une fièvre forte dans tout le corps..., la respiration devient angoissée... elle souffre beaucoup pour respirer... on dirait maintenant une personne qui asphyxie... tiens, comme elle est pâle à présent, ses yeux ne regardent plus... elle ne fait plus aucun mouvement... je la vois bien maintenant, elle est là près de moi... mais elle est morte... ! »

Autre exemple pris dans la perception de la vie derelation;

« — Donnez-moi les circonstances dans lesquelles la personne dont vous me parlez quittera son lieu actuel d'habitation ?

« ...Je vois la dame dans son cadre actuel que je viens de vous décrire... on lui remet un télégramme qui lui apprend la mort d'un être cher, un être qui la touche de près..., qui lui est lié par le sang... comme un frère...

...Puis je la vois partir précipitamment... elle m'apparait ensuite dans un autre cadre... dans une grande Aille... très mouvementée, comme Paris...

...Je la revois ensuite dans sa demeure particulière... et peu de temps après, elle la quitte définitivement... tous les meubles que je voyais n'y sont plus... la maison est vide maintenant... etc. »

Autre exemple qui malheureusement n'est pas très rare :

« ...Je vois cette personne bonne pour les siens... n'ayant d'autre occupation actuelle que de leur faire plaisir, de leur faire du bien... de les rendre heureux... rien autre chose ne m'apparait...

« — Allons faites un effort, voyez les événements les plus prochains qui vont survenir dans la vie de cette personne ?

« ...Mais rien ne m'apparait... rien ne se présente devant moi... il n'y a pas d'avenir pour cette personne, il n'y a plus rien pour elle... son existence va bientôt se terminer... c'est une personne pour laquelle il n'y a plus que du passé... »

Ou encore :

« ...Rien ne se présente à moi... je ne vois que du sombre... cette personne n'a plus rien à attendre... »

La question peut alors se faire insistante, elle n'évoquera aucune image autre que cette teinte noire, cette absence de lumière qui remplit l'espace où les fantômes de l'imagination vivent, d'ordinaire, avec tant d'intensité leur existence vaporeuse, expressive et brève.

On est au bout du film ; la scène a été entièrement déroulée ; il n'y a plus d'images à évoquer !

6° Lucidité et passé.

Malgré sa tendance à porter surtout vers Tavenir la vue de son esprit, Mme M..., et cela ne peut guère surprendre, fait sur notre passé, si on le lui demande, des révélations plus abondantes et surtout plus riches en détails que lorsqu'il s'agit du futur. Il lui arrive souvent de reconstituer la scène d'un événement en suivant pas à pas le déroulement des menues circonstances qui l'ont composé et en le décrivant, dans ses grandes lignes, comme si elle y avait assisté.

Ici encore, et peut-être plus que lorsqu'il s'agit d'avenir, il est indispensable que l'expérimentateur guide le sujet à travers le passé et limite bien le fragment de vie à percevoir. Car une question générale comme celle-ci :« — Parlezmoi de mon passé ? » provoquerait une véritable ruée d'hallucinations dont la concurrence n'aboutirait à aucun résultat. De même que lui demander :

« — Parlez de l'un des événements les plus importants de mon passé » entraînerait la vision d'un fait quelconque choisi par le sujet entre ceux qui se présentent à lui et de n'importe quelle époque. Pour obtenir détails et précision, dans le passé comme dans l'avenir, il faut donc bien hmiter la partie de nous-mêmes que nous voulons faire percevoir, et l'épuiser par l'emploi méthodique de la question.

A celui qui tient la lucidité pour réelle, il peut tout d'abord sembler que la reconstitution de fragments de notre passé par le sujet lucide soit facile à expliquer et ne présente pas le paradoxe de la précognition, puisque tout ce que nous avons vécu est conservé dans notre mémoire. En conséquence, le sujet peut puiser là une riche matière pour ses révélations et la seule limite aux reconstitutions qu'il pourrait faire serait celle de l'acuité de sa faculté.

Mais cette distinction entre l'appui donné par l'inscription du passé dans notre cerveau et l'absence de toute base quand il s'agit de choses d'avenir, n'a pas lieu d'être faite, car, en réalité, pour le passé comme pour l'avenir, le sujet lucide n'a jamais recours à ce que pourrait fournir notre pensée consciente. De même qu'en ce qui concerne l'avenir, le sujet lucide ne tient aucun compte de nos prévisions rationnelles, mentales ou formulées ; de même pour le passé, il n'accepte pas les faits tels qu'ils ont été jugés par notre raison et tels qu'ils ont été emmagasinés dans la mémoire. Il n'a aucune considération pour les élaborations de notre intelligence consciente ; il perçoit les faits non comme nous croyons ou avons cru qu'ils ont été, mais tels qu'ils ont été réellement. De sorte que pour le passé comme pour l'avenir, la lucidité édifie ses révélations sur des données qui lui viennent d'une pensée autre que la pensée consciente.

Mme M..., par exemple, reconstituera le rôle exact d'une personne dans un événement du passé, rôle que l'expérimentateur croyait tout autre, voire même absolument contraire. Elle rectifiera la croyance erronée que nous avions touchant les sentiments d'une personne, son caractère ; rétablira l'influence réelle qu'elle a pu avoir, dans le passé, sur une partie de notre vie d'évolution, etc. Et je dois à la vérité de dire que toutes les fois que j'ai eu à contrôler les affirmations de ce genre, elles ont eu raison contre mes croyances. Ma pensée consciente n'acceptait jamais, tout d'abord, le jugement contraire au sien ; mais il arrivait souvent, qu'à défaut de contrôle possible dans le passé, des faits ultérieurs sont venus contresigner l'exactitude du jugement intuitif.

Mme M... perçoit dans le passé le réel, concordant ou non, suivant les cas, avec les connaissances que nous avons. Cela crée cette nécessité, quand on expérimente sur des faits du passé, de ne pas juger les révélations intuitives

d'après ce que nous savons, mais de se servir des notions fournies par la lucidité pour aboutir à un sérieux contrôle.

Je ne voudrais pas faire du sujet lucide un juge sans appel des êtres soumis à son intuition, car l'intelligence du sensitif peut mal interpréter les hallucinations et il ne faut pas perdre de vue que la lucidité n'est, en définitive, qu'une faculté humaine, donc tributaire de l'erreur ! Cependant, malgré cette inévitable possibilité d'erreur, la perception lucide est tellement supérieure à l'exercice de la raison et tellement moins faillible, que, pour ma part, j'ai une bien plus grande confiance dans le jugement que le sujet lucide porte sur une personne qu'il ne connaît pas que dans le mien, sur la même personne connue de moi ! Il va sans dire que je place une si grande confiance seulement dans le psychisme des sujets lucides de tout premier ordre, lesquels sont excessivement rares.

Mais, m'objectera-t-on. si une toile faculté devenait scientifiquement acceptée, ce serait le crochetage de la personnalité humaine ! Ce serait chacun livré à la curiosité de n'importe qui ! Ce serait toute réputation abandonnée aux élucubrations d'une mentalité lucide n'apportant aucune garantie de sa valeur ! etc..

Que ceux qui redoutent la suppression de l'inviolabilité de leur conscience morale se rassurent ; ils connaîtront encore de longs jours de sécurité !

Car, si je suis convaincu que la lucidité peut être très facilement établie et aussi exactement démontrée que toute autre fonction physiologique, je suis beaucoup moins certain qu'elle puisse être aisément acceptée.

Car cette étrange faculté heurtera tellement d'opinions préconçues et profondément enracinées, que trop de personnes se croiront dans la nécessité de la repousser, sans examen sérieux.

L'esprit humain a ce défaut dont il ne semble pas pou-

voir se débarrasser : il ne sait tirer aucune expérience des leçons du passé.

De l'histoire de la science se dégage cette loi, dominant toute autre : c'est que toute opinion, toute certitude déductive d'une époque a toujours été inexorablement détruite par l'apparition ultérieure de faits nouveaux. Comme je n'ai pas la prétention de transformer la mentalité humaine, ce sera donc au nom des certitudes actuelles, erreurs de demain, que seront repoussés et peut-être niés, des faits dont le contrôle est à la portée de toute intelligence, même médiocre !

Mais comme, cependant, le destin des théories est de naître et de mourir, tels de simples humains, et comme celui des faits réels est de s'imposer tôt ou tard, parce qu'ils sont indépendants de ce que nous en pensons, parce qu'ils sont la vérité quand notre jugement n'est que ce qu'il est, inévitablement un jour viendra où les faits d'intuition seront admis et feront partie de la science classique !

Alors, je ne puis le nier, la personnalité humaine aura cessé d'être cette sorte de tour fermée dont les murs épais dérobent à la curiosité du dehors les pensées de l'esprit qui la hante. Evidemment, il sera loisible au premier venu, ami ou ennemi, avec l'aide de n'importe quel objet, du moindre fragment de lettre, de pénétrer, à son insu et malgré elle, l'existence de toute individualité ! Et quand cela serait ?...

Ai-je à m'inquiéter des modifications possibles de la vie individuelle qui résulteraient d'un tel état des choses ?... Ai-je à en peser les conséquences ?...

Je vois la vérité, j'y vais tout droit ! Après beaucoup d'autres, je cherche, dans la mesure de mes moyens, à lever un coin du voile épais et lourd derrière lequel elle se cache, et je dis ce que je vois en toute conscience, persuadé que l'homme marche vers le progrès psychique, sous l'impulsion irrésistible d'une loi naturelle et que ce que nous

considérons aujourd'hui avec effroi, sera certainement, plus tard, jugé comme une étape franchie dans la voie du mieux !...

Mme M... perçoit les faits du passé par le même procédé mental que ceux d'avenir.

D'autre part, le lecteur connaît maintenant la fiction d'espace qui lui donne la notion qu'un fait est du passé.

Ce qui différencie la perception lucide dans ces deux modes du temps, c'est la plus grande abondance des images mentales quand il s'agit d'un fait accompli. Il semble alors que l'acuité de l'intuition soit inépuisable, surtout si le fait à reconstituer est un fait bien connu de l'expérimentateur. Les faits inconnus de lui, dès l'instant qu'ils sont du passé, empruntent, en raison de cette condition, une plus grande puissance d'évocation dans l'esprit du sujet ; mais il les traduit un peu à la manière des faits d'avenir, se contentant d'en caractériser plus brièvement le cadre.

Dans le passé, comme pour l'avenir, la notion de situation d'un fait dans le temps sera vague. Le sujet indiquera très approximativement une époque dans l'existence, suivant l'apparence de la physionomie de la personne intéressée, donnée par ses visions.

S'il est quesbion d'un événement de jeunesse, il dira par exemple : '

« ...Gela s'est passé vers votre vingtième année, environ..., je vous vois avec un visage ti'ès jeune, la moustache est à peine naissante, etc.. »

Le contraste de l'aspect des deux visions fait juger de l'intervalle de temps.

Comme Mme M... ne voit que peu d'années dans l'avenir, on ne rencontre guère, avec elle, ce simple procédé d'évaluation du temps par contraste, que lorsqu'on expérimente dans le passé.

D'autres sujets, à pénétration plus lointaine, l'utili-

sent ordinairement pour la connaissance des échéances dans le futur.

Mais des dates dans le passé, jamais !

Et cependant, pour des faits de grande importance surtout, les dates s'évoquent souvent dans la pensée de l'expérimentateur, au moment où le sujet en parle ; et dans tous les cas, elles sont au moins inscrites dans sa mémoire, elles sont subconscientes.

Si la mémoire était le magasin où s'alimenterait la lucidité, pourquoi la vision de dates ou d'époques à peu près précises ne serait-elle pas fournie ? Ne dirait-on pas que cette pensée qui suggère au sujet lucide ce que notre pensée consciente sait ou ne sait pas du passé et l'avenir inconnu, dédaigne cette fragmentation du temps, ce repérage dans la succession des phénomènes, que nous avons créé pour secourir l'infirmité de notre mémoire et de notre intelligence consciente ?

7° Considérations sur l'utilisation d'un sujet lucide en hypnose, pour experimentation de lucidite dans le temps.

Le lecteur m'excusera de l'avoir si longtemps retenu sur les rapports du psychisme lucide et du temps, s'il envisage leur primordiale importance. Car, pour ceux qu'une aussi grave question pourra intéresser, de longue? séries d'expériences aboutiraient à un échec certain s'ils n'étaient avertis des conditions psychologiques dans lesquelles elles doivent être entreprises. Il est bien évident que de bons observateurs les auraient très aisément trouvées et formulées ; mais quelques-uns, peu patients et ayant déjà tendance à ne pas accepter ce genre de phénomènes métapsychiques, s'en seraient peut-être trop prématurément écartés, en raison des erreurs d'approximation de dates

que commettent toujours les sujets, dès qu'on leur demande sur ce point quelque précision.

Pour les rapports du psychisme lucide et du temps, je l'ai déjà dit et je le répète, j'ai voulu non pas essayer de convaincre par l'exposé de faits concrets, par la narration de présages et de leur contrôle, ce qui aurait abouti à de précaires résultats, à cause du postulat de confiance en Texpérimentateur et les témoins qu'implique inévitablement la démonstration par les témoignages. J'ai pensé qu'il était d'un intérêt autrement grand d'exposer les lois psychologiques qui régissent les mentaUtés des sujets lucides et qui sont ce qu'il y a d'utile à connaître, ce qui seul peut et doit rester de toutes les expériences que j'ai instituées pç>ur les obtenir. Et j'espère que cette façon d'étudier la lucidité sera mieux accueillie du milieu savant pour qui des faits isolés ont peu de poids, mais qui est, au contraire, toujours attiré vers l'examen des phénomènes que Fexpérience peut indéfiniment reproduire.

Le but de ce premier volume est donc surtout d'instituer une sorte de méthode permettant aux chercheurs ultérieurs de profiter, tout d'abord, de connaissances qui sont pour moi le résultat de plusieurs années de travail et d'observation incessante.

En matière de temps, l'expérimentation est particulièrement délicate, parce que les sujets lucides ne possèdent pas ces repères qui nous servent ordinairement de jalons à travers la succession des phénomènes. Ce qu'ils disent pour le passé inconnu, nécessite un contrôle qui parfois n'est pas sans d'insurmontables difficultés. Ce qu'ils disent pour l'avenir, exige du temps et une bonne position pour contrôler. C'est pourquoi, dans ce dernier cas, l'expérience la plus utile, parce que la plus sûre, est celle où l'on est soi-même la matière à prémonitions.

J'ai déjà dit que ce genre d'expérience, qui me paraît pratiquement inutile en dehors de l'étude, ne va pas sans

beaucoup de désagréments ; mais cette considération n'est pas pour arrêter celui qui cherche le vrai, où qu'il soit !

On pourrait, peut-être, objecter que les expériences concernant les présages dont on est soi-même l'objet sont, par cela même, entachées d'erreurs. Le présage étant connu de l'intéressé, celui-ci en subit la suggestion ; consciemment et subconsciemment, il en est obsédé et tend à les réaliser.

Cela pourrait être possible lorsque les prédictions ont trait à des événements désirables et, en tous les cas, dépendants surtout de l'activité propre de la personne. Mais en est-il de même quand ils sont contraires à ses désirs, quand ils seront pour elle une source de douleurs, quand ils éclateront dans son existence brusquement, en coup de tonnerre, suivant l'allure fantaisiste que nous attribuons à la fatalité ? Celui à qui serait prédite une mort par catastrophe de train express, poussera-t-il l'auto-suggestion jusqu'à provoquer le déraillement d'un train ?

Dans.cet ordre d'idées, il n'y a guère d'autre position à prendre que nier la prémonition ou en accepter la possibilité.

D'ailleurs, ne sont à retenir comme faits probants pour la prémonition que ceux qui, tout en étant, improbables, sont indépendants de Vactivité de Vintéressé et bien caractérisés. Le présage idéal serait évidemment celui d'un événement si rare, si brusque et inattendu, si transformateur d'existence que l'hypothèse de coïncidence ne puisse décemment être avancée ! Mais comme chacun n'est pas, dans le déroulement calme de sa vie, sous la menace d'un événement si parfaitement probant, le sujet lucide ne peut pas toujours révéler à l'individualité qui expérimente, et pour une échéance relativement prochaine, un de ces faits dont la réalisation imposerait une conviction définitive. Serait favorisé l'observateur qui aurait une existence riche en secousses de toutes sortes. Tant il est vrai que dans ce

genre d'études où le laboratoire est la pensée, où le champ d'expériences est la représentation mentale de tous les heurts bons ou mauv^ais de la vie, si l'on rampe vers la vérité, ce n'est pas sans de fréquentes blessures...

On peut, en quelques paragraphes résumer les rapports de la lucidité avec la vie individuelle d'évolution :

1° Mme M..., prototype des sujets lucides en hypnose, peut reconstituer des fragments de notre vie passée, indépendamment des connaissances que nous en conservons dans la mémoire.

2» Mme M... peut révéler les plus importantes modifications de notre personnalité dans l'avenir, mais pour une durée de temps ne dépassant guère quatre ans.

3° Elle perçoit dans leur ordre de succession les faits reliés par la causalité, mais elle ne peut situer dans leurs rapports de succession des faits de lignées différentes, sans s'exposer à l'erreur.

4° Toute précision d'époque et surtout toute date qui seraient obtenues du sujet, ne sont pas de source intuitive et doivent, de parti pris, être considérées comme très probablement fausses. Les très rares exceptions à cette règle sont observées quand on expérimente sur de très menus faits à échéance quotidienne.

5° Le maximum de garantie, en lucidité prémonitoire, est obtenu par la justification des jugements interprétatifs à l'aide de la description des hallucinations. Car l'interprétation du symbolisme des images mentales est la cause la plus fréquente des erreurs commises par le sujet ; mais combien ces erreurs sont rares relativement à celles qui ont pour cause l'incompétence de l'expérimentateur ! Un bel exemple de cette dernière sorte d'erreur me fut un jour fourni par un fidèle de Mme M... avec qui je liai conversation cependant que j'attendais très patiemment mon tour d'être admis auprès de l'augure.

Ce monsieur que n'avait .jamais choqué l'antinomie

existant entre la prophétie et le libre arbitre, était de ceux qui, étonnés de la justesse des présages, se seraient bien gardés d'entreprendre la moindre action sans venir demander conseil à la somnambule lucide.

« ...Je ne vais jamais au café, me confia-t-il, et l'argent que d'autres emploient dans ce lieu, j'ai pris l'habitude de l'employer à guider ma vie. Quand je passe devant chez Mme M..., je monte la consulter, même sans motif du moment ; ce qui ne m'empêche pas de le faire surtout en des circonstances sérieuses. Voilà pas mal d'années que j'ai coutume de ne rien décider sans les conseils de ma voyante et ma foi, je m'en suis bien trouvé. »

Me gardant bien de troubler la sérénité de cette touchante confiance dans la direction possible du destin, je lui demandai ce qu'il pensait après une si longue expérience, de la valeur des prophéties.

« ...Ce que me dit Mme M..., répondit-il, se réalise tôt ou tard... avec elle je m'assure à l'avance de tout ce qui va m'arriver. Dernièrement, cependant elle s'est trompée... » « — S'il n'y avait pas d'indiscrétion, je vous demanderais de me raconter les circonstances de cette erreur » ?

« — ...Très volontiers. Je suis négociant, monsieur, et je fais prospérer un établissement de commerce dont je suis très satisfait. Jamais je n'avais pensé que je pusse songer à m'en défaire. Quand il y a deux mois environ, venant comme aujourd'hui demander quelques renseignements à Mme M..., elle m'annonça que j'allais très prochainement abandonner mon commerce, disant qu'elle me voyait en transactions pour le céder. Cela m'étonna considérablement, parce que ma femme et mes enfants n'eussent pas voulu l'accepter et que c'était d'ailleurs absolument contraire à mes intentions. Des semaines passèrent et un beau jour des circonstances m'amenèrent, en effet sur le point de céder mon établissement commercial ; les pourparlers furent même très avancés et pendant quelques jours

je pus croire que ce que la voyante nravait dit se réalisait. Lorsque l'intervention inopinée d'un de mes fils, fit rompre les négociations. Aujourd'hui, je suis négociant comme devant et cependant .Mme M... m'avait dit que je vendrais mon fonds ».

Et le brave commerçant était navré de cette erreur qui ébranlait quelque peu sa confiance dans les secours pratiques des avertissements de la lucidité. La même candeur qui lui faisait accepter la voyante comme directeur de conscience, s'inquiétait maintenant du faux pas de la lucidité qu'il croyait impeccable.

L'erreur, cependant, ne venait-elle pas du manque de direction de l'esprit du sujet ? Il aurait suiïi que cet homme sympathique, mais peu psychologue, ait cherché la confirmation de la première vision par des visions d'états ulté- • rieurs, pour que l'erreur fut évitée.

Il aurait par exemple, dit au sujet :

« — Voyez ensuite ma situation nouvelle, parlez de mes occupations d'après... ? »

Que le sujet n'aurait pas manqué de s'écrier :

« ...Mais c'est curieux, je vous vois toujours dans le même cadre, dans le même établissement...

« — Mais vous me disiez tout à l'heure que je vendais cet établissement... ? »

« ... Alors, c'est que vous serez sur le point de le vendre, puisque j'ai vu que vous étiez en pourparlers pour cela ; mais une cause quelconque empêchera la conclusion du marché... »

« — Voyez donc les circonstances de cette rupture. »

Alors, Mme M... aurait probablement indiqué avec plus ou moins de précision les circonstances de la cession d'établissement et l'intervention du fils annulant tout.

J'imagine évidemment les réponses qu'aurait faites le sujet si le consultant avait su s'en servir. Mais j'ai tous motifs de croire que la suite du présage aurait pris une

tournure analogue à celle-là, parce que dans plusieurs de mes expériences, je me serais exposé à provoquer des erreurs de ce genre, si je ne m'étais de parti pris, astreint à toujours chercher des visions d'états d'évolution postérieurs à celui du présage formulé.

De façon plus générale, toute expérience sur la lucidité, dans le temps, doit se plier aux trois règles suivantes :

1° Epuiser par l'artifice des questions tout ce que peut donner la lucidité du sujet, mais savoir s'arrêter à la limite de cette lucidité et aussi à celle de sa fatigue. Dès qu'elles sont atteintes, changer la matière de perception ou cesser la séance.

2° Ecrire sous la dictée du sujet littéralement.

Je ne saurais trop recommander d'éviter l'emploi de phrases analogues et même de mots synonymes. Car il arrive, à peu près toujours, au moment où le sujet commence ses révélations, que l'esprit du consultant en fait, malgré lui, l'application à des circonstances qu'il présume ou à des personnes connues de lui et reconnues. Et alors, à partir de ce moment, les paroles du sujet évoquent dans le cerveau de l'expérimentateur des images que celui-ci traduit sur le papier, en pensant, de bonne foi, qu'elles sont l'équivalent des paroles du sujet ; tandis qu'elles ne répondent en réahté, qu'à une création de l'imagination sous la suggestion des choses dites.

Cette déformation, de première date, du sens exact des dires de l'intuitif est souvent plus importante que les déformations successives que l'infidéhté de la mémoire, aidée des reconstitutions de l'imagination, peuvent entraîner après un certain temps, si on n'a recueilli les paroles du sujet que dans le souvenir.

Qu'on écrive donc sous sa dictée et textuellement, sans se croire obligé de rendre plus claire l'imprécision apparente de ce qu'il dit. Il ne faut pas transcrire le sens de ses paro-

les, mais ses paroles elles-mêmes. Si l'on ne s'astreint pas rigoureusement à cette règle, toute expérience n'a aucune valeur ; elle est faussée par l'intervention plus ou moins consciente du psychisme de l'expérimentateur.

3° Contrôler, dès qu'il s'agit du passé, en s'entourant de toutes les garanties dont sont capables les méthodes de critique historique.

Pour les prémonitions, savoir attendre en ne tenant aucun compte de Vépoque des échéances.

Et, dans tous les cas, ne pas faire usage du terme invraisemblable. Suspendre tout jugement, jusqu'après contrôle.

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