‹ Lucidité et intuitionChapitre 12 sur 60 · PERCEPTION LUCIDE DE NOTRE VIE DE RELATION · texte numérisé non relu

PERCEPTION LUCIDE DE NOTRE VIE DE RELATION

Ce qu'il faut entendre par « vie de relation ».

J'ai successivement exposé dans les précédents chapitres ce que Mme M... peut percevoir de notre affectivité, de notre inteUectualité et de notre ç'ie organique, intrinsèquement, et j'ai dit pour quels divers motifs sa lucidité était limitée envers ces états de notre individualité. Mais c'est par artifice d'étude que l'on peut ainsi dissocier l'être humain ; car, en réalité, à aucun moment nous n'avons de vie psychique ou physique totalement intérieure.

?Sotre vie d'homme est bien, selon les conceptions contemporaines, la lutte perpétuelle, l'état de siège de notre intelligence toujours en éveil pour nous éviter des heurts comme aussi pour nous ménager la meilleure utihsation des énergies ambiantes. La vie, c'est la défense permanente contre la douleur physique et morale et l'effort de conquête vers tout ce qui peut augmenter notre valeur individuelle. C'est donc, en somme, notre personnalité totale dans ses rapports avec tout ce qui gravite autour d'elle : êtres et choses, qui, également, agissent et réagissent. Notre existence se mêle à tout et nous avons à la défendre contre tout. A aucun moment nous ne sommes entièrement isolés du reste de l'univers. Même l'état de méditation qui semble être le retrait de notre esprit, son reploiement sur lui-même, comme une rupture de ses liens avec le dehors, n'est qu'un arrêt momentané dans ses acquisitions sensorielles, pendant lequel il

met en ordre et organise ses antérieures acquisitions pour les transformer en jugements mieux élaborés et en idées plus générales.

La vie de relation c'est donc, en résumé, l'action d'une invidualité dans le milieu où elle vit et ses réactions envers tout ce que sa sensibilité y puise. En faire une composante de l'être humain, c'est une nécessité d'étude, car il n'y a pas de vie individuelle indépendante.

Toute existence humaine est un bloc conditionné d'abord par des causes antérieures à elle, puis par l'activité individuelle et par les innombrables influences venues du dehors. Parler d'une existence humaine c'est formuler la somme de cette gravitation psycho-physique en déterminant une individualité comme centre.

Et c'est bien ainsi que le psychisme des sujets lucides comprend la vie d'un homme, puisque, comme le lecteur le verra bientôt, sa lucidité s'exerce avec la même facilité sur Vêtre et son ambiance, et qu'elle ne sépare jamais Vindividu de son milieu d'évolution.

Mais il convient encore ici de répéter qu'il n'y a de connaissances lucides que pour une individualité humaine et uniquement dans la limite de ses rapports.

II. LA VIE DE RELATION EST LA VERITABLE MATIÈRE A LUCIDITÉ POUR LE PSYCHISME PARTICULIER DE MmE M...

Les incessantes variations de l'individualité humaine résultant des innombrables rapports entre le moi et le nonmoi, pour peu qu'elles soient importantes, constituent ce que nous appelons les fluctuations de la vie, et il s'agit bien là de phénomènes concrets qui laissent une trace sensible dans notre cerveau et notre corps et qui peuvent être aisément représentés dans l'esprit sous la forme d'images visuelles. C'est pourquoi je disais ailleurs que s'il était facile à Mme M... de prendre connaissance, par lucidité, des

applications diverses de notre activité psychique et physique, parce qu'alors il y a extériorisation d'un potentiel, il lui était autrement plus difficile de percevoir des tendances, des puissances, des abstractions, dont on ne prend ordinairement connaissance que par leurs manifestations. Son psychisme qui n'utilise guère que des images visuelles ne traduit donc surtout que les applications de notre activité et celle des êtres dont nous subissons à divers degrés l'influence. Et là est véritablement sa spécialité ; elle y excelle. C^est d'ailleurs le fait des sujets lucides visuels de percevoir la vie humaine surtout par son côté matériel.

Mme M... que je présente comme un sujet très instructif d'étude et non comme un sujet de valeur exceptionnelle, est véritablement en les meilleures conditions de lucidité quand ses perceptions ont pour objet les multiples applications de nos énergies mentales et physiques.

III. LA LUCIDITÉ TRADUIT LA SUCCESSION DES PHENO- MENES CONSTITUANT UN ETAT DE LA VIE DE RELATION, MÊME SI CETTE SUCCESSION s'ÉTEND DANS l' AVENIR.

A plusieurs reprises, j'ai signalé ce curieux procédé du psychisme lucide consistant à exprimer par images successives les transformations dans l'avenir d'un état de la vie actuelle révélé par une première image. Il est question d'un fait du moment, et très souvent, sans aucune demande complémentaire, le déroulement des visions franchit le présent pour pénétrer dans l'avenir. On dirait que pour l'intuition du sujet un fait est un ensemble indivisible et que la perception d'un fragment doive entraîner celle de sa totalité. Le présent n'en serait qu'une phase et dès l'instant que la lucidité en prend connaissance, elle suit l'enchaînement des phénomènes sans nul souci de la barrière que le temps oppose à nos facultés normales. Suivant

son expression familière, le sujet « voit le but « ce qui signifie qu'il voit le fait dans son entier accomplissement.

Cette tendance psychique quasi instinctive de terminer la perception d'un fait fragmentairement actuel, de s'évader à chaque instant du présent pour suivre les étapes successives d'une lignée de phénomènes, est à rapprocher de cette observation que le sujet ne remonte le courant du passé que contraint par un ordre explicite.

IV. CE QUE Mme M... perçoit de notre vie de relation ET COMMENT ELLE LE PERÇOIT.

En principe, la lucidité du sujet perçoit toutes les manifestations de l'énergie psycho-physique d'un être humain, actives ou passives, c'est-à-dire :

Les applications de notre activité mentale : travaux intellectuels, projets, désirs, préoccupations affectives, actions, profession, etc., de même que les joies et déceptions découlant des résultats obtenus...

Les événements modificateurs de notre personnalité, voulus et préparés par nous...

Les événements contraires à notre volonté et que nous avons inconsciemment facilités, sans en prévoir la répercussion mauvaise ou favorable...

Les événements absolument indépendants de notre activité et dont le contact avec notre individualité semble fortuit. Ce sont les événements que nous avons coutume d'attribuer au hasard...

Les lieux géographiques où évoluent les phases diverses de notre existence...

Les choses au milieu desquelles s'écoulent les moments de notre vie...

Et, enfin, les êtres dont la vie touche la nôtre par quel-

que point, toute la quantité des êtres qui gravitent autour de notre particulière existence avec des influences variables en force et en durée ; et surtout ceux de l'ambiance la plus immédiate, famille, amis, etc

En résumé c'est le détail de toute la somme de notre existence dont le sujet lucide est supceptible de prendre connaissance, et qu'il peut révéler, dès que nous le mettons en communication psychique avec nous.

Mais si, en principe, la succession entière des innombrables phénomènes, par lesquels une vie s'écoule, est matière à lucidité, en pratique, et même avec les meilleurs sujets que j'ai pu observer, la trame entière de notre vie ne peut être intuitivement connue. Et, bien qu'il soit possible d'obtenir, par moments, de très petits détails sur de très petits événements, ce sont surtout les événements qui marquent des étapes dans notre existence que le sujet perçoit facilement et indique, non avec la précision absolue de l'observation directe, mais en les caractérisant de façon satisfaisante. Je regrette de n'avoir pas le droit de présenter au lecteur des exemples complets de traduction lucide de fragments de vies individuelles ; la personnalité des autres ne m'appartient pas. Mais je puis fort bien découper dans mes notes quelques passages qui indiqueront suffisamment comment Mme M... perçoit et s'exprime.

Voici un exemple de perception lucide d'une préoccupation affective :

« ...Je vois une femme jeune, comme malade, triste, inquiète, en proie à toutes sortes d'ennuis... cheveux châtains, figure claire, pâle... elle est loin d'ici, loin de Paris, elle n'est pas en France, car j'entends des gens qui parlent une langue étrangère... elle habite près d'une grande ville...

...Ah ! comme elle souffre !... c'est comme une personne qui a subi un abandon... il y a une grande détresse morale dans son cerveau...

...J'entends des cris d'enfants autour d'elle... comme

elle souffre !... sa figure est triste, lamentable... elle respire comme avec souffrance... je souffre en la voyant...

...Je ne vois pas son mari dans sa maison... il y a entre elle et lui une séparation dont elle souffre et qu'elle veut... Ah ! c'est bizarre, elle la veut et elle en souffre...

...Elle a peur, comme une crainte dans le cerveau... elle souffre comme d'un abandon... de sa solitude... Je la vois entourée de murs et toute seule... elle va et vient avec des enfants... je vois une immense maison... elle y est comme seule... Au moment où je parle, elle est dans une grande pièce surélevée, elle regarde comme des physionomies, près d'un meuble froid au toucher : une cheminée... des figures passent devant mes yeux, comme si je les voyais réellement... mais elles sont immobiles, inanimées... ce sont comme des photographies... mais des photographies de personnes que j'ai connues, que j'ai vues ici, chez moi...

...La dame a comme des larmes dans les yeux... on dirait qu'elle s'entoure de ces êtres comme pour combler la tristesse où elle vit...

...Toutes ces figures qu'elle regarde, je les ai vues déjà... mêmes yeux, mêmes traits, mais animés..., etc. »

Cette révélation d'une crise sentimentale chez une jeune femme me fut faite par Mme M... en des conditions tellement curieuses et instructives que je crois devoir, en quelques lignes, les rapporter, bien que cette matière relèverait plutôt du chapitre suivant.

Un matin, je causais lucidité avec quelques amis, au sortir de chez Mme M... Comme dans le cas particulier, il n'y avait aucune indiscrétion à le faire, je leur donnais lecture de la très remarquable reconstitution d'un fragment d'existence que je venais d'obtenir à l'aide d'un morceau de papier recouvert de mots rendus inexpressifs par d'ingénieux coups de ciseaux. Ce lambeau de papier était un lamentable reste d'une lettre écrite par un homme absolu-

ment inconnu de moi ; c'est pour ce motif qu'on me l'avait confiée.

L'un de mes interlocuteurs demanda à le voir et après s'être assuré qu'il n'y avait aucun rapport entre les mots inscrits sur le papier et les révélations du sujet, me le rendit.

Dans l'après-midi, je résolus de consacrer une partie de séance à compléter l'expérience du matin et je remis dans une main de Mme M... le papier qui avait déjà servi, en lui disant :

« — Voyez la personne qui a écrit cette lettre ? »

« ...Une femme et un homme se présentent devant mes yeux, répondit-elle, lequel faut-il voir ? » « — Voyez la femme. »

Et ce disant, je pensais que dans l'esprit du sujet s'évoquait, comme il arrive si souvent, une femme de l'ambiance de l'homme inconnu et peut-être sa femme.

Mme M... parla et j'écrivis textuellement ses paroles. Elles débutèrent par la description de l'état affectif que je viens de citer.

Puis, quand j'eus obtenu des révélations assez caractéristiques sur cette personne pour permettre un sérieux contrôle, pressé par le temps et par les nécessités de l'expépérience principale, j'ordonnais au sujet de ne plus s'occuper de cette femme et de me parler maintenant de l'homme.

Alors Mme M... me décrivit si vite et si bien l'homme de sa vision que je reconnus aussitôt l'ami qui, quelques heures auparavant, avait touché la lettre. Et du même coup je me rendis compte que la femme sur laquelle le sujet venait d'exercer sa lucidité était, à n'en pas douter, sa femme, séjournant, à ce moment à plus de 800 kilomètres de Paris.

« — L'homme dont vous me parlez, demandais-je au sujet se mariera-t-il bientôt ? »

« ...Mais il est marié, répondit-elle... je vois sa femme devant mes yeux... c'est la même dont je viens de vous parler, etc.. »

« — En ce cas, laissez donc cette femme et cet homme et voyez la personne qui a écrit la lettre... »

« ...Un autre homme m'apparaît... c'est celui de ce matin..., etc.. »

Et Mme M... étant revenue à mon inconnu du matin, la séance continua sur le terrain que je désirais.

La crise sentimentale traversée par la jeune femme était rigoureusement vraie et, pour qui en connaissait les motifs, certains des jugements du sujet étaient d'une étonnante précision.

D'autre part, je pus aisément m'assurer que parmi les personnes représentées dans le salon de la jeune femme par photographies, six, à des époques différentes et séparément, étaient venues chez Mme M... la consulter.

Cette citation me donne en outre l'occasion, et je la saisis au passage, de mettre encore une fois le lecteur en garde contre les apparences résultant du langage du sujet. Quand il percevait des états organiques, il disait fouiller les corps et paraissait le faire avec l'aide de son regard hyperesthésié. Ici, le sujet semble être présent d'esprit auprès de la personne dont il parle.

« ...J'entends des cris d'enfants autour d'elle... je ne vois pas son mari dans la maison... elle va et vient dans sa maison avec des enfants... je la vois entourée de murs et toute seule... au moment où je parle, elle est dans une pièce surélevée, etc.. »

Sans doute, au moment où il parle, le sujet voit bien réellement ce qu'il dit ; mais ce qu'il voit, ce sont ses images mentales hallucinantes qui lui révèlent la dominante affective du moment, dans son cadre ordinaire ; mais ce n'est pas la scène que la personne en cause vit à la minute même. L'intelhgence du sujet décrit et traduit sa vision, mais la vision correspond très rarement à la réalité de l'instant.

S'il y a télépathie dans ce cas, ce n'est pas du tout

comme les expressions du sujet pourraient le faire croire. Nous en reparlerons.

Exemple de perception de profession :

« ...Un homme brun se dresse devant moi, etc., il est malade... il y a quelque chose de trouble en lui... je vois beaucoup de tristesse sur sa physionomie... il est malade... il souffre... il a quelque chose de fatigué dans la tête, etc.. »

« — Voyez sa profession ? »

« ...Il ne fait rien p.our l'instant... il se repose... mais je le vois souvent entouré de beaucoup d'hommes, beaucoup d'hommes tout jeunes.... je vois des centaines de figures voltiger autour de lui... je vois beaucoup de tout jeunes hommes en uniforme... »

Ici j'arrêtai le sujet, car cette perception était un accessoire dans une autre expérience et dès que je pus juger qu'il ne me parlait pas de la personne que je désirai faire traduire, je l'entraînai vers d'autres visions. Mais, en le laissant continuer, il aurait certainement caractérisé encore plus complètement la profession de la personne, laquelle était directeur d'un collège de garçons et avait été contrainte de suspendre ses fonctions depuis plusieurs mois en raison d'une grande fatigue cérébrale, consécutive au surmenage Si je cite cet exemple, bien qu'il soit incomplet, c'est parce que dans sa simplicité il montre bien la succession et l'organisation des images mentales, aboutissant à la reconstitution de ces diverses connaissances : « fatigue cérébrale », « repos provisoire, » et « direction de collège ».

Je signale surtout ce curieux artifice de l'imagination créant « des centaines de figures voltigeant autour de la personne perçue » puis des images de « jeunes gens en uniformes », pour signifier le mouvement incessant des nom-

breux élèves d'une maison autour de leur directeur et aborder la spécification de cette catégorie de personnes.

Perception d'un lieu d'habitation :

« ...Je vois cette personne, elle est grande, brune, etc.. elle habite un pays chaud... je vois un soleil ardent... je sens une chaleur forte... c'est près de la mer... l'air est salé... les gens sont vêtus de vêtements clairs, on dirait des robes... la ville est grande, claire, lumineuse... les maisons ne sont pas serrées comme à Paris... il y a de très larges voies... la ville est en étages, comme sur une colline... »

C'est par ces images que l'imagination du sujet exprima l'idée subconsciente qui était « Alger », car la personne dont il parlait habitait Alger. Mais Mme M... ne nomma pas « Alger » parce qu'elle ne connaissait cette ville que par gravures ou lectures, qui permirent à l'idée subconsciente de s'habiller de ce qu'elle trouva de plus expressif comme images, mais ne purent évidemment pas imposer une reconnaissance.

Dans la reconstitution de lieux par images, il arrive très souvent, qu'étant inexactes déjà dans son esprit, les images hallucinantes ne soient pas véridiques dans leurs détails, ce qui n'empêche pas le sujet de fournir des caractéristiques parfois suffisantes pour permettre à l'expérimentateur de reconnaître immédiatement ou ultérieurement les lieux décrits. C'est avec des images de valeur douteuse que l'imagination du sujet s'exprime. C'est par un ensemble de sensations différentes de celles que donnerait la réalité qu'il aboutit à la révélation du vrai, en déduisant, avec, comme matériaux, ses notions acquises dans l'état de veille. Le procédé est le même, bien qu'ici les images soient moins éloignées de la vérité, que lorsqu'au chapitre précédent, elle diagnostiquait un diabète par la vision d'une vessie remplie de sucre cristallisé. Tout les moyens sont bons à la subconscience, pourvu qu'elle aboutisse à se faire

comprendre des facultés conscientes. L'esprit de Mme M... étant médiocrement fourni, en ce qui concerne les lieux géographiques, d'images adéquates à la réalité, il utilise des images approximativement exactes ou symboliques de quelques-unes de leurs caractéristiques.

Exemples montrant clairement sa façon de percevoir et d'interpréter :

« ...Je vois une grande maison qui n'est pas une maison ordinaire... je sens une odeur pharmaceutique... on donne des soins à des personnes... c'est un hôpital... »

Perception lucide d'un lieu provisoire de séjour :

« ...Pour voir cette personne, il me faut quitter la France... je monte vers le Nord, je traverse la mer... la traversée est courte... je suis dans un pays où on parle une langue différente de la nôtre... c'est l'Angleterre !... je vois la personne au miUeu de beaucoup de monde... sur le bord de la mer... comme une plage... elle est toute entière vêtue de blanc... j'entends des sons autour d'elle... on fait de la musique, etc.. »

Il arrive ainsi, quelquefois, que le sujet nomme une ville ou une contrée, mais c'est chose rare, car il faut pour cela que ses images mentales présentent des particularités tellement spéciales qu'elles imposent l'évocation du nom qui leur était au préalable associé dans son esprit.

Mais ce qu'elle peut faire quelquefois pour un pays, elle ne le fera jamais pour une personne inconnue d'elle. Mme M... ne donnera jamais le nom d'une individualité humaine, même si l'expérimentateur le connaît et se le représente mentalement au moment où il questionne pour l'obtenir.

Une ville que Mme M... indique et nomme très facilement, c'est Paris. Son imagination subconsciente donne pour cela deux appuis à sa raison.

D'abord par une succession d'images, elle représente au sujet de longues et larges rues, exagérément grouillantes de gens et de voitures. Parfois même la vision est celle d'une rue connue du sujet et facilement reconnue, mais alors ne correspondant pas à l'endroit de Paris où pourrait se passer une scène perçue par sa lucidité. La vision, comme toujours, n'étant qu'un moyen de reconstituer l'idée de Paris.

Ensuite, une image symbolique d'espace montre à Mme M... la personne en cause comme toute proche d'elle si elle est à Paris et d'autant plus éloignée qu'elle serait loin de cette ville.

Cette image d'espace est le plus souvent la première à se présenter à l'esprit du sujet, car il s'exprime presque toujours ainsi :

« ...Je vois très bien cette personne... mais elle n'est pas loin de moi... je n'ai pas à quitter Paris pour la trouver... oui, elle est bien à Paris... puisque je vois maintenant une grande ville, beaucoup de mouvement dans les rues... je reconnais très bien Paris... »

Ou bien :

« ...Cette personne est loin de moi... je la vois éloignée de Paris, en province... je ne quitte pas la France... je la vois habitant tout auprès d'une grande ville, etc.. »

Ou encore :

« ...Elle est très loin cette personne... je vais loin, très loin pour la voir... je vais tout au bout de la France, vers le Midi... je traverse la mer... et j'arrive dans un pays... oh ! qu'il y fait chaud, etc.. »

Quand le morceau de mer à traverser lui semble étroit, quelques autres images particulières aidant, elle déduit qu'elle est en Angleterre (et en trois circonstances où elle eut à nommer ce pays, dans le cours de mes expériences, sa déduction lui fit reconstituer une notion exacte).

Si l'image mentale lui représente, au contraire, une étendue immense de mer à traverser, selon ce que lui fourniront de caractéristique les autres images, elle pourra nommer l'Amérique, mais sans pousser plus loin la précision.

Une large mer, un ciel très bleu, un pays très chaud, l'aspect des indigènes, etc.. et aussi, j'aurais dû déjà le dire, un travail d'orientation comme si le sujet se guidait sur une carte imaginaire, lui fera aisément dire qu'elle est en Afrique, etc..

Mais ce n'est pas souvent que sa raison se risque à déterminer un pays en le nommant. Généralement elle décrit sa vision," sans plus.

Le même symbolisme de distance permettra par contre, à Mme M... très souvent ce genre de déductions :

« ...Mais la personne dont je parle est tout près de moi si près même que j'affirmerais qu'elle est ici, chez moi... elle est certainement dans une pièce à côté... »

. « ...Cette personne est tout près de moi... je la touche avec ma main... c'est vous... »

« ...Mais cette personne est là tout près... je ne vois pas de séparation... elle m'entoure... elle est comme en moi... c'est curieux, c'est comme si je me voyais dans une glace... on dirait un reflet de moi-même... »

Ce dernier exemple obtenu avec une lettre écrite autrefois par Mme M... et mise dans sa main, montre bien la succession des images mentales aboutissant à la reconnaissance. Tout d'abord, l'image première de la distance dit au sujet que l'individualité dont il est question n'est pas distincte de la sienne. Puis dans une autre vision, elle se voit comme on se voit dans un miroir et se reconnaît.

En beaucoup de circonstances, je me suis amusé à provoquer cette autovision qui suffit à détruire l'hypothèse de la perception par hyperesthésie des sens ordinaires.

Un autre symbolisme donne à Mme M... la connaissance du rapport entre une individualité et son ambiance — choses.

Quand la personne lui apparaît dans le lieu où elle vit habituellement, personne et lieu forment une sorte de bloc ; le tableau est d'un tenant, comme d'une seule pièce.

Dans le cas contraire, entre l'image du lieu et celle de la personne, le sujet voit un espace, du vide ; l'être de sa vision lui parait détaché de ce qui l'entoure ; suivant une comparaison qui lui est personnelle, « on dirait comme un vêtement qui ne tient pas au corps ». Et la physionomie de la personne, en outre et comme toujours, exprime son attachement ou son désintéressement pour ces choses.

Et cette image symbolique rudimentaire lui permet des jugements exacts, mais formulés dans un langage qui peut sembler bizarre si on n'en connaît pas les motifs :

« ...Cette personne n'est pas chez elle... je ne la vois pas dans son cadre... »

« ...Vous verrez ce monsieur chez lui, car je le vois dans son cadre... »

« ...Je ne vous vois pas dans votre cadre... vous êtes dans une maison où vous ne faites que passer... »

L'espace et d'autres symboles fournissent encore à Mme M... la notion des rapports d'une personne avec son ambiance-êtres.

Tout d'abord, l'importance de la distance qui dans ses visions sépare deux êtres lui indique le degré de leur rapport social. Elle décrit le rapport d'espace et en déduit le rapport d'influence :

« ...Cette personne ne vous touche pas, dira-t-elle... elle est étrangère à votre vie... »

« ...Cette personne ne vous touche que de très loin... elle n'aura qu'une influence bien petite dans votre existence.... »

« ...Cette personne vous touche de très près... je la vois tout proche de vous... »

Puis, alors, en des images ultérieures, d'autres symboles préciseront la nature du lien et en permettront la détermination souvent absolument exacte.

Ainsi, les images de deux personnes de même sang seront reliées par- des milliers de petits points rouges, une sorte de pluie de sang, et ce symbolisme lui donnera d'abord la connaissance de lien de consanguinité.

Plus l'espace ensanglanté sera étroit, plus la parenté sera proche.

Et la comparaison des visages, de même que l'interprétation des expressions mimées, parachèvera le diagnostic.

Si les deux visages semblent contemporains, le sujet déduira qu'il s'agit de liens fraternels.

Si l'une des figures est d'une génération au-dessus, il concluera au lien paternel ou filial.

Si le contraste dénote l'intervalle de deux générations, la parenté sera de petits-fils à grands-parents ou réciproquement.

Des cousins sont réunis par des liens de sang d'autant plus lâches et moins teintés que l'écart de parenté sera plus grand.

Et, dan's ces mêmes visions, les visages exprimeront soit la tendresse de l'aïeul, soit l'amour paternel, la piété filiale, etc., et, de plus, Mme M... éprouvera ces divers sentiments, comme pour son compte personnel.

Comme je l'ai dit dans un précédent chapitre, il y a toujours dans les visions du sujet un personnage principal, de dimensions grandes et dont l'image hallucinante est très marquée ; elle correspond à l'individualité qui est l'objet de lucidité. Les autres images sont de dimensions plus réduites et comme accessoires ; elles viennent se placer auprès de l'image principale pour l'exphquer. Cette image prépondérante est donc celle qui sert au sujet de point fixe de comparaison, car, c'est autour d'elle que toutes les vi-

sions secondaires gravitent, et tout ce qui est perçu ne l'est que par rapport à elle.

Mari et femme n'apparaîtront pas, cela est évident, reliés par le lien de sang ; mais la distance entre leurs fantômes sera petite et surtout leur expression traduira très suffisamment la nature sentimentale de leurs relations.

Deux cerveaux rapprochés et des visages heureux d'êtres réunis, révéleront au sujet l'amitié, etc., etc..

On peut donc s'expliquer l'allure peu commune du style de Mme M...

« ...Je vois deux personnes, un homme et une femme qui se touchent de très près... mais je ne les vois pas unis par les liens du sang... c'est cérébralement qu'ils se touchent leurs cerveaux concordent... je vois de l'amour dans leurs yeux... on dirait mari et femme... »

« ...Cet homme que je vois maintenant semble être le frère de la dame dont je viens de vous parler... je vois qu'ils se regardent comme se regardent des frères et des sœurs... mais cependant aucun lien de sang ne m'apparait entre eux... c'est donc son frère par alliance, son beau-frère... »

« ...Cette personne vous touche... je vois vos deux cerveaux qui sont bien... c'est un ami que vous aimez beaucoup... ))

« ...Je ne vois autour de cette personne ni mari, ni enfant... »

Et sur cette question : « Voyez bien cela, car je crois que vous vous trompez ».

« ...Je ne vois rien autour de cette personne... si elle a vraiment mari et enfant, il faut alors qu'ils soient bien loin de sa pensée... »

« ...Cette personne vit seule... je ne la vois pas entourée.

Ces deux derniers exemples, font bien saisir le procédé ordinaire do l'imagination subconsciente qui est de projeter l'image de la personne perçue et autour de cette image principale, d'autres images qui sont comme la pensée.

Toutes ces bizarres expressions sont donc la traduction de rudimentaires images symboliques, mais qui, néanmoins, suffisent à l'énoncé de révélations plongeant l'observateur dans un continuel étonnement.

Plus les êtres de l'ambiance d'une personne la touchent de plus près, plus facilement Mme M... les perçoit et plus abondamment elle en parle, ce qui paraît assez logique. Mais plus facilement aussi elle en révèle ce que nous ne connaissons pas et ceci est plus difficile à comprendre.

Que ce soient des choses, des phénomènes ou des êtres, on peut en dire autant pour tout ce qui compose notre ambiance. Plus ils nous sont connus, plus la lucidité du sujet nous apporte de révélations différentes de ce que nous savons et parfois contraires ; ce qui vient confirmer cette règle que j'ai formulée déjà en plusieurs endroits :

« Ce que nous connaissons, c'est-à-dire ce que nous avons acquis par nos facultés conscientes, n'est pas tout ce qui alimente la lucidité. »

Dans le cours de cette étude de la perception lucide de l'individualité humaine, je crois avoir montré par suffisamment d'exemples, comment l'imagination du sujet utilise les images enregistrées en son esprit et comment elle en crée ; comment, en somme, elle s'ingénie à porter devant la conscience les connaissances qu'elle a pour mission d'exprimer.

Quand cela est nécessaire, aux images visuelles viennent s'ajouter d'autres images sensorielles : des sons, des odeurs, des saveurs et surtout des images tactilo-motrices ou émotives. Le sujet entend une langue étrangère, le bruit des vagues, il a le goût de sucre, d'eau salée, il distingue des odeurs pharmaceutiques, il éprouve des sentiments, etc..

Mais, en raison de son tempérament mental, Mme M... est surtout une visuelle. Son imagination transforme presque toutes les acquisitions de ses sens en images visuelles ou du moins sa mémoire conserve surtout celleslà. Et aussi, lorsque son imagination crée, lorsqu'elle organise des images inexistantes encore, ce sont alors des images visuelles et jamais d'autres. Toutes ses images symboliques sont visuelles.

Par sa mémoire et son imagination, Mme M... est donc

bien une voyante...

Il va sans dire que les moyens Imaginatifs que j'ai exposés, comme tous ceux dont se sert sa lucidité, lui sont rigoureusement personnels.

D'autres sujets visuels en emploient de différents et qui leur permettent tout aussi bien de traduire la pensée cachée derrière le symbolisme. Le détail des artifices varie, mais le processus général est toujours le même.

Chez ces sortes de sujets, en outre de leur sensibihté psychique qui est impressionnée par la forme dynamique de^la pensée à laquelle nous -restons généralement indifférents, la qualité de l'imagination a donc une très grosse importance. Plus elle sera riche, ingénieuse, créatrice, plusle sujet sera abondant et précis dans l'exercice de sa lucidité. D'où la différence très grande que l'on rencontre dans le langage des sujets lucides ; les uns employant des termes clairs, d'autres usant toujours de jugements trop vagues et satisfaisant peu l'esprit ; les uns caractérisant parfaitement ce qu'ils révèlent et les autres ne donnant que de confuses connaissances qui ne prennent quelque sens qu'à la lumière des notions obtenues auprès de meilleurs sujets.

Et, je ne saurais trop le répéter, cette imagination si brillante des sujets lucides n'est pas livrée à elle-même, comme dans le rêve ou les états ordinaires de désagrégation mentale. Elle est pliée au service d'une pensée précise,

et manifeste des idées correspondant à des réalités contrôlables dans le passé, le présent ou l'avenir. Elle ne bâtit rien à l'aventure, mais ne s'écarte pour ainsi dire jamais de son rôle d'esclave humble et soumis à une pensée pour qui l'espace, le temps et l'intimité de l'individualité humaine ne sont que des concepts adéquats à notre pensée consciente.

Il n'est pas question ici de créations pures de l'imagination, de roman de la subconscience, de roman polygonal, selon l'expression du prof. Grasset. Car l'expérience est là pour prouver que ce qui est dit ne se passe pas dans la sphère inaccessible des esprits désincarnés, ni dans la planète Mars... Ce qui est dit a son contrôle dans les réahtés d'un être humain et des phénomènes.

Page 1