‹ Lucidité et intuitionChapitre 24 sur 60 · I. LA COURSE AU BONHEUR · texte numérisé non relu

I. LA COURSE AU BONHEUR

Les psychologues ont fait la somme de l'activité humaine quand ils ont établi qu'elle aboutit à ce double but : éviter la douleur physique ou morale et tendre à la réalisation des aspirations.

Aussi, à quelque moment de son existence qu'on le prenne, l'homme n'est-il jamais pleinement satisfait, car si, par exception, l'heure présente était exempte d'ennuis il est toujours en lui quelques aspirations qui s'efforcent laborieusement de s'épanouir.

Que ce soit en raison de la douleur aux innombrables aspects ou de l'impossible satisfaction de désirs sans cesse renouvelés, le présent n'atteint jamais le but que l'homme se fixe et qui n'est pas celui que la nature impose à son activité. Du berceau jusqu'à la tombe, il court après le bonheur insaisissable, mirage mobile et fuyant devant la main tendue pour l'atteindre.

La vie, c'est l'impatiente attente de la transformation, de l'espérance en bonheur, mot symbolisant l'idée d'une réalité inconnue !

Il me souvient avoir lu, jadis, un conte où la curiosité du lendemain et ses conséquences funestes étaient présentées en manière d'un apologue. L'affabulation se tenait au niveau d'une intelligence d'enfant, mais la moralité s'élevait jusqu'à-k maison d'un homme. A défaut de sa forme originale, j'en rapporterai le sens.

Dans une école remplie du bourdonnement d'élèves

actifs à s'instruire, un enfant se lamentait sur la tristesse de sa vie et faisait griefs à la Providence de son long martyr, en cette sort&de prison où l'instituteur-géôlier lui infligeait une torture à mille formes. Lès yeux tournés vers l'horizon lointain et le morceau du ciel bleu découpé par la grande fenêtre, il rêvait de belle nature, de mondes inconnus et le rêve attisait l'amertume de sa pensée et l'ardeur de sa plainte.

Tant et si fort gémit cet enfant, qu'une de ces fées qui vivaient encore en beau pays de France, au siècle quatorzième, se rendit visible à lui et s'enquit de la cause d'une douleur aussi durable et grande.

Dès qu'elle en eût appris le motif, ainsi parla cette fée à l'enfant triste :■ .

« ...Puisqu'il te tarde tant d'en finir avec la monotone existence de ton enfance, pour te complaire, je vais te faire un présent que nul homme n'a jamais reçu. Vois ce fuseau, il représente la trame de ta vie autrefois filée par les Par* ques. Ce fil enroulé, c'est la totalité de ton existence et, à juger par son volume, elle apparaît comme devoir être longue. Il est encore bien peu de fil déroulé.

A mesure que tu dérouleras ce fil, à mesure s'écoulera ton existence. Tu seras le maître des heures, abrégeant Ibl

durée de celles douloureuses et prolongeant, à Ion gré, les moments qui te sembleront heureux. Si tu sais utiliser un tel présent, ta vie sera longue et heureuse. Adieu !... »

Ayant ainsi parlé, la douce fée fondit sa forme matérielle dans un rayon de soleil.

Et l'enfant regardant le fuseau qu'il tenait en ses mains, pensa « ...Quelle joie d'avoir maintenant ma vie à la discrétion de ma volonté ! Mon existence présente est intenable, je vais dérouler la longueur de fil correspondant à la durée de mes études. Bons jours, studieux camarades, travaillez bien ! »

Il dit et, le fuseau léger tournant/ entre ses doigts, quelques aunes de fil dévidé l'amenèrent à sa dix-huitième année.

Son premier sentiment fut la joie d'être délivré de l'interminable servitude scolaire. Puis, les occupations de sa nouvelle vie le sollicitèrent et il n'eut guère le temps de méditer sur son rapide changement...

Et les heures nouvelles lui apportèrent plus d'ennuis que de joie. Il n'était plus le pçtit écolier emprisonné dans une petite école. Il était devenu le grand jeune homme, libre de son temps et étudiant le droit dans une faculté de grande ville. ;

Mais d'autres soucis étaient venus avec ce nouvel état : soucis du travail qu'il fallait encore faire, soucis de l'utilisation d'un modeste budget, soucis d'examens qu'il appréhendait, soucis pour sa famille dont quelques membres étaient dangereusement malades, soucis créés par l'éveil des sentiments particuliers à son âge, heurtés à des déceptions sans nombre...

Il ne gémit plus tout haut, parce qu'il était grand, mais il se lamenta dans son cœur...

Soudain, son visage s'illumina d'une expression joyeuse, car il se souvint du fuseau de la fée. Se précipitant vers lui, il tira sur le fil...

Ce fut alors un homme de vingt-cinq ans, d'agréable tournure et fier de sa jeunesse. Finie la vie universitaire. La véritable existence était alors commencée : celle d'homme débarrassé de toute tutelle, libre de ses actes et responsable de ses décisions...

Il était avocat dans une jolie ville de province et l'avenir lui semblait beau...

Mais le présent ne l'était guère.

Il vivait seul, dans une grande maison silencieuse que ne venaient encore visiter que de rares plaideurs. Une bonne tenue l'empêchait de fréquenter les lieux ordinaires de réunion où se reposent les hommes de son âge... Et beaucoup d'autres motifs venant s'accumuler d'être peu satisfait de cette existence nouvelle mal établie, il ouvrit l'armoire où le fuseau était enfermé...

Quelques tours de fuseau... et sa trentième année vint... Et ses yeux s'étonnèrent devant le spectacle de sa vie... Ses parents devenus vieux étaient infirmes et souffraient, désirant la mort

Son épouse, très aimée, était clouée au lit par un mal peu précis qui ruinait sa santé et menaçait son existence... Ses deux enfants s'élevaient assez difficilement... Et les autres avocats de la ville, ses confrères, jaloux de son talent indiscutable, s'employaient à miner sa réputation...

Devant tous ces soucis professionnels et familiaux, il n'eut pas le courage d'arrêter là sa vie.

De nouveau, il fut vers le fuseau et d'un geste agacé lui fit faire plusieurs tours.

Et il eût quarante ans, et contempla sa vie... Morts étaient ses parents. Morte était sa femme... Ses enfants, eux, vivaient, leur santé s'étant raffermie. Mais leur instruction lui donnait de l'inquiétude. L'un d'eux était un paresseux qui décourageait le dévouement de ses maîtres. L'autre était d'une intelligence très médiocre et faisait mal augurer de son avenir...

El son précoce veuvage avait laissé dans son cœur une amertume angoissante...

Quand donc serait-il délivré de tous ces chagrins ? Il songea que le temps est le plus sûr et le meilleur des consolateurs... et se dirigea d'un pas lent vers le coffret au fuseau.

Il le trouva bien diminué de volume, mais il se dit : « ...Je pourrai, quand je le voudrai, arrêter ma vie au point désiré par moi. Lorsque viendra un moment où je me jugerai heureux, je ne toucherai plus au fuseau... »

Dix ans lui semblant nécessaires pour oublier ses grosses douleurs et pouvoir établir ses enfants, il tira sur le fil

jusqu'à ce que la cinquantième année fut arrivée Mais,

avec elle, le bonheur ne vint pas

Les violents chagrins d'autrefois s'étaient bien apaisés, le temps ayant accompli son œuvre ordinaire. Mais de nouveaux soucis s'étaient levés et sur lesquels il ne comptait pas.

Une partie de ses biens étaient menacés par de gros procès... Sa situation professionnelle périclitait, en raison de la survenue de jeunes avocats impatients de percer et groupés contre leur confrère ancien. Une partie du barreau de sa ville s'était modifiée, rajeunie et les jeunes s'entendaient contre lui, voulant l'anéantir et faire la curée de sa clientèle... Et de cette agression injuste il souffrait doublement, parce qu'il avait été bon pour tous et parce que sa situation lui était plus que jamais nécessaire... Et, comme d'autres soucis d'autres sortes l'assaillaient aussi, il déroula encore dix ans de sa vie... et ce fut soixante ans...

Mais, ce ne fut pas encore le calme.

Ses enfants réussissaient mal dans la vie et lui étaient à charge.

La lutte pour l'existence était toujours très dure pour lui-même. Et de plus, quelques maladies venaient la lui rendre plus dure encore. Une amère déception plissait ses

lèvres. Et il considéra le fuseau sur lequel peu de fil encore était enroulé, si peu qu'on voyait le bois... Et il médita longuement...

Le temps passé, il se félicitait de l'avoir abrégé. A aucun prix, il ne voudrait le revivre. Sa vie actuelle n'était pas plus heureuse, tant s'en fallait !... Peut-être la vieillesse, louée par d'aucuns, serait-elle le port où sa pauvre existence trouverait enfin lé calme et la sérénité morale. Et il s'attarderait longtemps à cette étape de sagesse où l'homme débarrassé de toute passion est devenu un esprit qui songe et médite...

Et il dévida presque tout le fil du fuseau...

Ce fut alors un vieillard de 75 ans, de jolie tête blanche... mais, ô horreur ! des infirmités asservissantes s'étaient abattues sur lui. Son cœur souffrait moins, étant devenu sec et peu sensible, mais le mal physique lui laissait peu de repos la nuit, et, le jour, le tenait dans l'appréhension...

Où était le corps vigoureux d'autrefois qui résistait à la douleur morale et ne connaissait pas la douleur physique ?... Sa chambre est une succursale d'apothicaire... ses yeux ne cherchent plus à se reposer sur de lointains horizons... sa pensée est toute concentrée sur la maladie et ne consiste qu'en cette idée fixe : souffrir le moins possible et se soigner...

A pas chancelants, il alla vers l'armoire où était le fuseau, l'ouvrit avec effort.

Pendant quelques instants, il regarda le bois encerclé de quelques tours de fils... Puis, brusquement, d'un coup, il déroula le peu qui restait !...

Et cet homme de l'apologue avait vécu... huit jours !

S'il était encore des fées pouvant faire à tous un si funeste présent, combien d'existences humaines dureraient plus de huit jours ?

L'homme, sans se lasser, court après le bonheur qui se

dérobe. Ne l'atteignanl jamais, il le place dans Vai^enir, réceptacle de toute possibilité.

De là naît cette curiosité avide de savoir ce que la vie prochaine réserve à nos aspirations jamais satisfaites.

Et là est le puissant mobile qui pousse la foule humaine vers ceux qui font profession d'assouvir cette curiosité.

Le présent est toujours lourd d'inquiétudes.

L'avenir est le mirage vers lequel s'acheminent nos pas hâtifs et las !

Page 1