LIVRE PREMIER
Le Passé psychologique de Mme M..., sujet lucide en Hypnose.
Il n'est pas sans intérêt de jeter un regard rapide sur le passé psychique de Mme M...
Jusqu'à l'âge de sa puberté, la dominante de son caractère fut une émotivité non excessive, mais supérieure cependant à celles des autres enfants. C'est aussi dès cette première période de sa vie que se révéla l'activité exceptionnelle de ses centres cérébraux d'automatisme psychique, une des causes actuelles de sa Lucidité. Jamais elle ne connut le sommeil complet, le repos de la totalité de l'esprit ; le rêve lui fit toujours et sans relâche revoir, durant la nuit, les multiples incidents de l'existence. Et assez souvent la force de représentation des images mentales lui fit vivre réellement ce qui d'ordinaire reste dans la pensée ; elle se levait pour continuer, en plein sommeil, des travaux abandonnés, le soir, avec regret, ou pour écrire des devoirs d'école. Pendant toute cette période, l'enfant n'eut d'autre maladie qu'une coqueluche. C'était une impressionnable, une petite sensitive et rien de plus.
Dès que vint l'adolescence, apparut aussi et se développa une rare disposition pour le sommeil hypnotique, dans le sens où l'entendait Charcot. Etant assise, pour peu qu'elle arrêtât ses yeux sur un objet brillant, une sorte
d'engourdissement de l'esprit l'isolait de ce qui se passait autour d'elle. Il fallait la secouer pour la tirer de sa torpeur et la ramener aux réalités.
Cette particularité lui valut, pendant quelques années, le singulier ennui d'être attirée par les regards, comme le fer l'est par l'aimant. Lorsque ses yeux rencontraient d'aventure ceux d'un passant, homme, femme ou même enfant, elle en subissait l'involontaire fascination et ne pouvait s'en détacher, quelques efforts qu'elle fit pour se soustraire à ces sujétions désagréables, du ridicule desquelles elle avait pleinement conscience. Sa liberté d'agir ne lui était rendue qu'au moment où le passant la délivrait de l'attention de son regard. Alors elle reprenait son chemin, dont bien souvent elle s'était écartée.
Elle connut cette variété de supplice jusqu'au jour où elle eut, pour ainsi dire, sa ration de sommeil artificiel, en raison de l'hypnose que sa profession nécessita presque quotidiennement et pendant plusieurs heures. Du même coup, elle échappa à l'influence des objets brillants, et les accès de somnambuhsme nocturnes cessèrent.
Les centres de subconscience utilisaient autrement leur vigueur.
Malgré les remarquables dispositions hypnotiques de ce sujet, sa faculté de Lucidité resta ignorée jusque vers l'âge de 18 ans. Existait-elle depuis longtemps déjà ? C'est possible, mais ses conditions de production n'avaient pas encore été réalisées ; ses états spontanés d'hypnose étaient trop superficiels et, d'autre part, ses rêves, durant le sommeil naturel, ne manifestaient jamais de clairvoyance. Pour s'assurer de l'existence de cette faculté, il aurait fallu que quelqu'un autour de Mme M... y pensât, la mit dans l'hypnose nécessaire et recherchât, de parti pris, dans ces conditions physiologiques favorables, la valeur intuitive de son esprit.
Or, ce fut un jour, par hasard et par amusement, que
quelqu'un de sa famille, après l'avoir endormie, l'interrogea et fut fort étonné de la facilité et de la nature de ses réponses. Des expériences successives rendirent ensuite évidente la Lucidité de Mme M... Elle jugea bon d'en faire profession. Il y a dix ans de cela...
De la vie psychique de Mme M..., il y a donc deux caractéristiques à dégager :
1" Sa grande facilité de désagrégation mentale. 2<' L'activité exceptionnelle de ses centres psychiques inférieurs.
En raison de sa profession, on peut distinguer trois phases dans sa vie quotidienne.
A Vétat de veille, c'est une émotive, sans excès, une personne intelligente, pondérée, très sympathique, n'ayant rien d'une névropathe. Sa santé a d'ailleurs toujours été bonne et, particulièrement, elle n'a jamais eu d'affection nerveuse ; à moins de considérer comme telle sa disposition très prononcée à l'hypnotisme. Eveillée, elle n'est pas plus intuitive que la moyenne des femmes, elle a peu de pressentiments et ils ne valent pas plus que ceux d'une personne quelconque.
Dans le sommeil naturel, je l'ai déjà dit, si son cerveau ne connaît pas le repos, l'activité de la subconscience est toute d'automatisme, les rêves déroulent sans arrêt les fantômes de l'imagination, que le sujet traduit même à haute voix. Mais ces rêves, fait assez bizarre chez un sujet autant doué en d'autres conditions, ne dépassent jamais les connaissances que possède Mme M... à l'état de veille.
Nous allons étudier la troisième phase, celle de Lucidité, qui n'existe, exclusivement, que dans le sommeil provoqué.