‹ Lucidité et intuitionChapitre 4 sur 60 · SON HYPNOSE · texte numérisé non relu

SON HYPNOSE

Le moyen le plus rapide de mettre Mme M... en hypnose est la fascination. On la regarde fixement en lui tenant les poignets et, en moins d'une minute, son regard devient vague, puis ses paupières commencent à s'agiter et leurs battements se précipitent jusqu'au moment où, d'ellesmêmes, elles se ferment. La respiration profonde et angoissée, tout d'abord, devient bientôt douce et régulière, les traits du visage se détendent et le sujet dort d'un sommeil qui ressemble absolument au sommeil naturel. Le temps total nécessaire pour obtenir ce sommeil artificiel est environ de deux minutes.

Voici les impressions que la mise en hypnose donne au sujet.

A peine sent-elle les yeux de l'hypnotiseur peser sur les siens, que tous les objets de la chambre où elle se trouve

se mettent à tourner autour d'elle, toujours dans le même sens, de gauche à droite. Leur ronde se précipite à mesure que s'accroît la rapidité du battement des paupières, puis tout s'estompe, devient vaporeux et c'est le néant.

Ces sensations sont, en somme, identiques à celles que donne la vulgaire syncope.

Mme M... dormirait sans doute indéfiniment si on ne la tirait de son sommeil. L'ordre de se réveiller ou un léger courant d'air sur son visage, produit à l'aide d'un éventail, la ramènent, en quelques secondes, à l'état de veille. Il ne lui reste aucun souvenir de son état d'hypnose.

Si l'on ignorait l'existence de sa Lucidité, ou si, de parti pris, on ne la provoquait pas, on se trouverait devant un sujet ne différant en rien de la plupart des bons sujets hypnotisables. Elle dort dans un renos total du cerveau, elle est inerte, passive, privée de tout mouvement spontané. Sans l'intervention d'une autre intelligence, elle continuerait, dans le néant psychique, sa vie végétative. C'est un automate auquel on peut faire exécuter à peu près toute la série des suggestions connues, intra ou post-hypnotiques. Elle est sous l'absolue domination de son hypnotiseur dont la volonté s'est substituée à la sienne. Sa volonté, sa conscience, sa faculté de contrôle, semblent totalement absentes, seule subsiste la vie des centres psychiques d'automatisme, à la condition cependant qu'ils soient tirés de leur torpeur par les suggestions de l'expérinientateur. Il y a vraiment désagrégation mentale, les facultés intellectuelles paraissent endormies.

En définitive, l'hypnose de Mme M... ressemble à tous les états de sommeil artificiel caractérisés par la disparition de la conscience, par une suggestibilité poussée au plus haut point, et par l'absence de mémoire au réveil.

Si on la juge à l'échelle des classifications classiques, elle correspondrait au somnambulisme provoqué de Charcot, au deuxième degré de la classification de Ch. Richet,

basée sur la profondeur du sommeil, au neuvième degré de celle de Bernheim, basée sur le développement de la suggestibilité et au cinquième type de celle de Grasset, qui s'appuie sur l'intensité de la désagrégation mentale.

Mais, si l'on délaisse les classiques expériences de suggestion et qu'en tenant la main ou le poignet du sujet, on lui dise ceci :

« Mettez-vous en communication avec moi et ditesmoi ce que vous voyez ».

Alors, comme par l'effet d'une parole magique, on assiste à une transformation difficile à prévoir. Toutes les caractéristiques de l'état d'hypnose semblent disparaître et l'on pourrait se croire en présence d'une personne éveillée, si le sujet n'avait les yeux fermés et s'exprimait avec une lenteur et une gravité de voix particulières.

On n'a plus devant soi l'automate de tout à l'heure, totalement assujettie à son hypnotiseur. Mme M... a recouvré son intelHgence consciente, elle ne subit plus les suggestions de l'expérimentateur. S'il arrive que ce qu'elle exprime soit contraire à ce qu'il pense, c'est en vain que celui-ci dira, même avec la plus grande conviction : « ...Ce que vous voyez est faux, voici la vérité... » Elle ne subira pas cette suggestion et reviendra toujours à l'hallucination intuitive qui a surgi spontanément dans son champ de conscience. Les images mentales qu'on veut imposer à son esprit, en exprimant notre personnelle conviction, ont trop peu de force suggestive, sont de trop faible représentation mentale pour vaincre les images spontanées qui sont toujours objectivées.

Par moments, on la v.oit aussi faire preuve de spontanéité. Dès le début d'une séance,^après que la demande de l'observateur a provoqué la communication inter-psychique, elle dit souvent :

« ...Que dois-je voir ?... »

Et plus tard, dans le cours de la séance :

... « Dois-je rester au même sujet ? Si je dois le quitter, « passez votre main sur mon front pour chasser mes vice sions... »

Cette impression tactile produit dans son imagination l'effet d'un coup d'épongé sur un tableau noir. D'autres fois, la séance étant finie, si d'autres personnes veulent utiliser sa clairvoyance, elle dira :

«... Ne me réveillez pas, je ne suis pas fatiguée, je puis continuer... »

Ou bien :

« ...Réveillez-moi, j'ai quelque chose à faire, vous me rendormirez ensuite... »

Il m'est arrivé bien souvent de faire avec elle des conversations suivies, touchant des faits et des choses de sa vie normale, je me suis même entretenu de la rigueur du temps et des probabilités de retour du soleil, comme aussi je lui ai fait faire l'analyse introspective de ses états d'esprit. Et que le thème de nos entretiens fut profond ou banal, j'obtins toujours d'elle des réponses précises, complètes et dénotant autant de bon sens et de raison que si elle avait été éveillée. Une différence cependant existait entre ces deux états, c'est que, dans l'hypnose, l'activité de son esprit ne dépassait jamais le cadre de la question posée ; dès qu'elle y avait strictement répondu, elle s'arrêtait et retombait dans la torpeur du sommeil. Une autre question l'en tirait.

Même la volonté reparaît dès que l'état de Lucidité a remplacé celui d'automatisme psycho-moteur. Elle se manifeste de deux façons, ou bien c'est une volonté de résistance, comme lorsqu'elle repousse les opinions de l'expérimentateur et s'en tient, avec ténacité, à ce qu'elle con-

rsidère comme les certitudes de son intuition. Ou bien c'est une volonté agissante, du libre arbitre le plus pur.

S'il lui arrive parfois, quand est trop forte l'impulsion idéo-motrice, de décrire presque brutalement ses visions, le plus spuvent elle fait usage d'un tact qu'on s'étonne de rencontrer en de telles conditions. Elle ménage la sensibilité du consultant en lui faisant comprendre, avec atténuations, la gravité volontairement amoindrie d'un événement hostile.

Si, par exemple, elle a la vision de la mort imminente d'un proche, au lieu de traduire simplement sa vision, elle dira :

« ... Je vois une personne qui vous touche de près (description de cette personne), dont l'état de santé semble bon, ...qu'on s'occupe d'elle... une maladie sérieuse et prochaine la menace, qui pourrait peut-être devenir mortelle ! »

Quelquefois même, cette délicatesse cherche tellement à pallier la rudesse des événements que, devant une situation désespérée, elle laisse un espoir, alors qu'une contreoxpériencc, faite par un tiers sur le même motif, fournit la vérité complète.

Mais cette volonté active de Mme M..., en raison de l'état d'hypnose, n'a qu'une petite consistance. Sur une demande impérative, elle est obligée, contre son gré, de décrire exactement ce qu'elle voit. Cependant, elle n'acceptera jamais l'idée préconçue et fausse d'un consultant, quelle que soit la fermeté de sa conviction et la force avec laquelle il l'exprime.

Comme Mme M... n'est lucide qu'en hypnose, l'étude de l'exercice de sa lucidité que nous allons faire dans les chapitres qui vont suivre, sera la continuation de celle de ^nn sommeil hypnotique. On y verra donc, sans qu'il soit nécessaire d'en parler ici, que son intelligence possède en cet état toute l'ampleur et la sûreté de l'état de veille,

avec en plus des moyens d'information autrement étendus.

Mais, pourrait-on me dire, qu'est-ce donc que cette hypnose qui permet au psychisme du sujet toutes les qualités de l'état de veille et le soustrait à la suggestibilité, laquelle est cependant considérée par tous les psychologues comme le seul caractère constant, spécifique de l'hypnose ?

Pour répondre à cette objection qui, certainement, est déjà née dans l'esprit du lecteur, je dois dire, dès maintenant, que la suggestibilité de Mme M..., en lucidité, n'est disparue qu'en apparence. En réalité, elle existe toujours. Elle continue à s'imposer comme une propriété physiologique du cerveau, selon la conception du Prof. Bernheim. Mais, comme elle obéit à des suggestions de nature spéciale, ne s'adressant pas, comme à l'ordinaire, aux sens du sujet par l'intermédiaire de la voix, du geste, des symboles, etc., la suggestibilité reste latente, parce que les suggestions qu'elle reçoit semblent inexistantes à notre observation sensorielle. Le sujet paraît créer ses révélations, et sa lucidité apparaît comme une extension prodigieuse de son intelligence. Il n'en est rien, le sujet est seulement devenu sensible à la suggestion d'une modalité spéciale de notre pensée subconsciejite, comme je le démontrerai dans la suite.

Ce que l'hypnose crée d'extra-normal chez Mme M..., c'est, en effet, une différenciation spéciale de la sensibilité, une sorte de sens nouveau, endo-cérébral, qui lui permet de percevoir la Pensée des autres, non en ses manifestations fragmentaires (pensée consciente) et indirectes (pensée exprimée), mais, pour ainsi dire, à sa source. Dans l'hypnose qui la conditionne, cette sensibilité rend la lucidité permanente, mais exposée cependant à l'amoindrissement momentané que peuvent entraîner de trop longues séances, car la fatigue des neurones psychiques fait inévitablement subir à la faculté supra-normale le fléchissement

qu'un motif analogue impose à toutes les autres facultés.

Outre qu'elle crée cette sensibilité psychique exceptionnelle, ainsi qu'une suggestibilité paradoxale, l'hypnose produit chez Mme M... un autre état de cerveau très favorable à l'exercice de la Lucidité : c'est la limitation du champ de conscience, la monoidéation. Car, si l'intelligence du sujet préside à une partie de ses élaborations mentales, son activité ne s'écarte jamais des limites dans lesquelles Ta enfermée la question du consultant, laquelle question fait ofîice de suggestion orale. Une seule image ou un groupe synthétique d'images se présente isolé devant l'attention du sujet et acquiert, de ce fait, un relief puissant. Aussi, toutes les images mentales par lesquelles Mme M... prend conscience des manifestations de sa lucidité, sontelles toujours des hallucinations ; ce sont pour elle des réalités extérieures qu'elle perçoit par ses sens. Cet état de monoidéation apporte donc ce double avantage: d'accroître la netteté des perceptions du sujet et de les limiter à la question posée par l'expérimentateur.

En résumé, Mme M... vit, en sommeil artificiel, une existence psychique totale, faite de tout le souvenir de son état de veille et du monde nouveau de sensations que lui ouvre la sensibilité psychique substituée aux sens momaux. Mais comme les idées ont été emmagasinées dans son cerveau sous la forme imposée par ses sens ordinaires, ses extra-normales perceptions sont obligées d'emprunter, pour se représenter mentalement, les images sensorielles communes.

Réveillée, Mme M... ne conserve aucune conscience de sa vie intellectuelle de sommeil. L'hypnose cessant, sa sensibilité spéciale, née d'elle, s'est évanouie. Ce n'est plus qu'un être humain normal, confiné dans les sensations ordinaires et ne pouvant connaître la pensée étrangère que dans la relativité des communes conditions.

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