‹ Lucidité et intuitionChapitre 37 sur 60 · LA DÉSAGRÉGATION MENTALE CHEZ LES SUJETS LUCIDES ET SES EFFETS · texte numérisé non relu

LA DÉSAGRÉGATION MENTALE CHEZ LES SUJETS LUCIDES ET SES EFFETS

En quoi diffère, physiologiquement, un cerveau hyp nolisé d'un cerveau normal ou d'un cerveau dormant do sommeil naturel ? On ne le sait pas.

L'hypnose ne nous est connue que par les modifications psychologiques et par quelques symptômes réactionnels qu'elle entraine.

Analytiqiiement, c'est une des parties de la psychologie qui ont été le plus fouillées. Son étude a contribué, pour une large part, aux conceptions modernes sur les fonctions psychiques et au progrès de la psychothérapie.

Synthétiquement, on ne sait que faire de toutes les connaissances fournies par l'étude analytique. Leur fusion ne conduit à aucune notion générale qui permette de supputer ce qu'est l'hypnose et de la définir.

Aussi voit-on ce terme qui signifie : « sommeil » et qu'on accepte comme différenciant le sommeil provoqué du sommeil naturel, servir d'étiquette à des états physio-

logiques, extra-physiologiques et même pathologiques n'ayant pas toujours comme élément le sommeil.

Et non seulement la nature physiologique de l'hypnose nous est inconnue, mais aucune de ses manifestations psychologiques ne lui est particulière, ne la caractérise. Car il est des états d'hypnose avec ou sans sommeil, avec ou sans perte de conscience ou de mémoire, avec ou sans modifications sensitivo-motrices et même avec ou sans disparition de la spontanéité psychique (1).

La siiggestihilité elle-même, qui cependant semble être le seul caractère permanent de l'hypnose, n'est pas sa propriété exclusive, puisqu'elle est possible à l'état de veille, dans le sommeil naturel, dans certains états pathologiques, etc..

Aussi ne convient-il pas de considérer l'hypnose, état cérébral imprécis, comme la condition de la lucidité, la plupart des sujets étant lucides à l'état de veille.

La véritable condition psycho-physiologique de la lucidité, c'est la dissociation des fonctions psychiques, l'état connu sous le nom de désagrégation mentale. Il existe chez tous les sujets pendant l'exercice de leur faculté spéciale, qu'ils soient en hypnose ou en des états physiologiques normaux.

C'est la séparation entre ce que la psychologie contemporaine appelle les deux psychismes (2), qui est la condition nécessaire de la mise en activité de l'intuition chez les sujets qui en sont capables.

(1) Un exemple nous en est donné par Mme Hélène Smith, sujet étudié par le professeur Flournoy, de Genève, qui en hypnose fait des tableaux et écrit, sans l'impulsion d'une suggestion extérieure.

(2) Psychisme supérieur : attention, direction consciente, volonté libre

Psychisir.e inférieur : tous les rouages de l'intellectualité, moins l'attention consciente et la direction volontaire.

Qu'il soit à l'état de veille, en transes hypnoïdes ou en somnambulisme, le psychisme des sujets en fonctionnement lucide est toujours dissocié. Le psychisme inférieur libéré fonctionne de son côté ; les centres de contrôle n'interviennent que pour enregistrer, juger, commenter les résultats de ses élaborations autonomes. L'hypnose n'a d'autre rôle que de permettre la dissociation mentale chez les sujets qui ne peuvent pas l'avoir en d'autres états.

Mais, quel que soit le moyen par lequel est obtenue la dissociation psychique, son primordial effet, chez les sujets dits lucides, c'est de donner naissance à une différenciation de la sensibilité ou tout au moins de permettre le fonctionnement du véritable sens spécial qui est impressionnable par le substratum dynamique d'un certain étage de la pensée, que j'ai appelé supra-rationnel, à cause de la préexcellence de ses connaissances sur celles de la raison.

C'est ce sens du fluide mental qui est la cause primordiale de la lucidité et il n'entre en jeu, je le répète, que si le psychisme est désagrégé.

La désagrégation mentale, c'est la rupture de synergie entre les centres intellectuels d'élaboration et le centre supérieur de spontanéité consciente et de contrôle. De ce fait, l'harmonie ordinaire de ces deux étages du psychisme est rompue. Normalement, le psychisme inférieur fonctionne sous la présidence de l'autre, qui dirige son activité, lui donne un but, juge ses élaborations, les accepte ou les rejette, décide un acte ou en repousse l'exécution, etc.. Après la séparation des fonctions, le psychisme supérieur se désintéresse de la direction de son serviteur intelHgent.

Ce dernier, suivant la profondeur de la dissociation ou suivant les personnes, peut alors agir de deux manières différentes.

Ou bien il construit spontanément des suites d'idées

selon la discipline de l'habitude, le hasard des associations ou la sûreté de sa constructivité ; et ainsi prennent naissance et peuvent être exprimées des créations intellectuelles subconscientes de valeurs très diverses, comme cela se voit dans les rêves, les délires, dans l'hypnose de certaines personnes, Mme Hélène Smith, par exemple...

Ou bien, le psychisme inférieur, perdant sa spontanéité, s'expose à subir l'emprise d'un autre maître. Il ne s'est libéré de son psychisme supérieur que pour tomber sous un autre joug. Et le nouveau maître sera, soit la volonté suggestrice de l'expérimentateur, s'il s'agit d'un sujet à ordinaires expériences d'hypnotisme, soit la pensée suprarationnelle, pour un sujet lucide.

Car il en est des sujets intuitifs comme des sujets ordinaires en hypnose. L'émancipation du psychisme inférieur, dans les deux cas, en fait la proie facile du premier maître qui s'impose. Un psychisme complet se reconstitue par la substitution d'une pensée directrice, venue du dehors, aux centres directeurs habituels, désintéressés.

Le sujet est alors dit « en état de suggestibilité », sa volonté consciente abandonnant les centres de l'élaboration intellectuelle à l'impulsion de la pensée étrangère.

Dans la condition de dissociation mentale, le psychisme inférieur des sujets lucides acquiert précisément cette double qualité : la non spontanéité et la suggestibilité.

Si, de plus, on considère que le psychisme inférieur libéré est toujours doué d'une activité supérieure à la normale et qu'il est, d'autre part, démontré que la pensée extérieure, qui se substitue à la volonté ordinaire, utilise les centres intellectuels jusqu'en leurs rouages soustraits normalement à l'action du psychisme supérieur ; alors, on comprendra quel serviteur actif et empressé le psychisme inférieur peut devenir dès qu'une force extérieure l'emploie

Ainsi donc, la séparation fonctionnelle des deux psychismes classiques crée dans le cerveau du sujet lucide :

l» L'apparition d'un sens nouveau capable d'être impressionné par la forme dynamique d'un étage supérieur de la pensée.

2» L'état de suggestibilité de l'intellectualité subconsciente.

3° Sa suractivité.

L'analogie est complète entre les sujets lucides et les sujets à simples expériences hypnotiques.

Ils ne diffèrent que par la qualité de la suggestion et par leur façon de la recevoir. Leurs réactions psychiques à la suggestion sont superposables.

Le psychisme inférieur du sujet simplement hypnotisé perçoit les suggestions diverses venues de l'expérimentateur, par une des voies sensorielles normales, et il obéit à l'injonction reçue, cependant que sa volonté consciente laisse agir l'automatisme intellectuel. Si le sommeil est le désintéressement de la volonté consciente, il semble bien que ces sujets dorment (1).

De même le psychisme inférieur du sujet lucide perçoit les suggestions mentales venues d'un étage non connu de la pensée de l'expérimentateur, par la voie d'un sens spécial, et il réagit en accomplissant l'injonction reçue, c'està-dire qu'il répond à la question posée en traduisant par

(1) En réalité, ils ne dorment pas, si par sommeil on veut entendre la disparition de l'attention consciente.

Le cas de Mme M... le prouve, puisqu'à coté de son automatisme somnambulique coexiste, latente, sa faculté d'intuition à laquelle sont intéressés les deux psychismes.

Il est d'ailleurs classique que les sujets hypnotisés se souviennent, en des séances ultérieures, de suggestions qui leur ont été faites et d'actes qu'ils ont accomplis en automatisme apparent. Ils avaient donc conscience des suggestions et de leurs actions, puisqu'ils s'en souviennent.

l'artifice des images mentales les connaissances de la pensée suggestrice.

Et quand les facultés conscientes ne sont pas nécessaires à l'interprétation de ces connaissances, elles assistent passivement aux manifestations extérieures des résultats, comme cela se produit pour les sujets à écriture ou à langage automatiques qui représentent , bien qu'éveillés, le plus haut degré de désagrégation mentale, puisqu'ils ne prennent conscience de la pensée intuitive qu'après son expression, c'est-à-dire en même temps que leur consultant.

Mais quand le psychisme supérieur doit remplir un rôle, on le voit sortir de sa torpeur apparente et agir avec une sûreté d'intelligence et de contrôle exceptionnelle, en raison, sans doute, de l'objectivité des images mentales représentant plus fortement la pensée. On voit alors le psychisme supérieur, même dans l'état de somnambulisme, percevoir, interpréter, expliquer et exprimer les résultats du travail subconscient (1).

2° VARIÉTÉS DE SUJETS LUCIDES SUIVANT LES CONDITIONS DE LEUR DÉSAGRÉGATION MENTALE.

Sujets lucides à Vétat de veille. — Les conditions psychophysiologiques de rupture entre les deux psychismes varient considérablement d'un sujet à un autre sujet.

(1) C'est donc à tort que j'ai employé jusqu'ici, en synonymes, ces deux expressions : lucidité et intuition.

L'intuition n'existe réellement que dans la pensée supra-rationnelle du consultant

La lucidité du sujet n'est, au contraire, intuitive qu'en apparence, parcequ'il semble qu'il tire de son propre fond ce qui lui est, en vérité, suggéré.

Je continuerai cependant à conserver leur synonymie à ces deux termes jusqu'au moment où, ayant à étudier les diverses formes de l'intuition, je serai amené â attribuer aux termes lucidité et intuition leur véritable sens psychologique.

Il est des sujets chez qui l'émancipation du psychisme inférieur se fait à l'état de veille. Ils parlent comme tout le monde parle et ce qu'ils disent semble être le résultat d'une admirable perspicacité de l'intelligence. C'est que, chez ceux-là, il se crée un état de distraction, de séparation insaisissable entre la direction consciente et les centres de l'intellectualité inférieure. Et ces derniers, libérés, fonctionnent, cependant que le psychisme supérieur, désintéressé de leur activité, se contente de prendre conscience des résultats de leurs élaborations et de les exprimer, s'il le juge utile.

Malgré que cela ne soit pas apparent, il y a bien chez ces sujets dissociation mentale, mais cette rupture de la synergie psychique est si facilement obtenue, qu'en apparence il n'y a aucune différence appréciable entre l'état de veille réel et cet état de suractivité des centres de l'automatisme intellectuel.

Chez quelques sujets, en effet, rien n'apparaît de cette émancipation de l'automatisme psychique. Eux seuls pourraient s'en rendre compte, par la force des images mentales qui les hallucinent et par leur signification qu'ils devraient, s'ils savaient s'observer, juger comme n'étant pas le résultat de leur réflexion.

Cependant, chez la plupart des intuitifs à l'état de veille, la dissociation mentale est plus ou moins manifeste.

Mme Fraya, par exemple, dès que, abandonnant la conversation ordinaire, elle entre en lucidité, prend un rythme de parole plus précipité, et sa pensée s'exprime avec tant d'impétuosité qu'elle n'en .a conscience, à certains moments, qu'après l'expression. Ce qui prouve à la fois la suractivité de son automatisme intellectuel et le désintéressement provisoire des centres de contrôle.

Cette libération du psychisme inférieur est encore plus évidente chez les sujets à écriture automatique qui ne connaissent les résultats de leur élaboration subconsciente

qu'après les avoir écrits. Et il est remarquable que cette sorte de sujets obtienne dans l'état physiologique de veille, c'est-à-dire en pleine conscience de tout ce qui se passe autour d'eux, une dissociation mentale aussi absolue.

A certains intuitifs il suffit de vouloir désintéresser leur attention de l'activité de leurs centres intellectuels inférieurs, pour que ceux-ci entrent aussitôt en travail, si les conditions ordinaires de mise en communication avec un autre cerveau humain sont remplies.

D'autres, et c'est le plus grand nombre, ont la dissociation psychique moins facile. Ils sont obligés d'occuper ailleurs leur attention J)our que le psychisme inférieur non surveillé puisse entrer en activité autonome, tel un enfant espiègle et qui profite du moment où on ne le regarde plus pour prendre ses ébats.

C'est pourquoi l'on voit certains sujets faire effort pour distraire leur attention, bien qu'ils paraissent concentrer leur pensée ; ou bien fixer un point de la salle, un tableau, un meuble, voire le consultant, pour arriver à libérer l'intellectualité subconsciente.

Et ainsi s'explique que tant de sujets lucides regardent tant de choses et si disparates ; mains, cartes, boule de cristal, marc de café, blanc d'œuf, flammes de bougie, tas d'épingles, dés, écritures, etc., etc., qu'ils utilisent indifïeremment un seul ou plusieurs de ces moyens et que quelques-uns, pour obtenir des connaissances plus étendues, se mettent en état d'hypnose spontanément ou s'y fassent mettre, car la dissociation mentale étant alors meilleure et plus complète, leur psychisme inférieur réagit mieux aux suggestions subtiles de la pensée rayonnante du consultant.

Mais, dira-t-on, pourquoi tous ces devins à doctrines mantiques plus ou moins bizarres, prétendent-ils que leurs moyens sont exacts et servent au moins de base à leurs révélations ?

La plupart d"entre eux sont de bonne foi.

La chiromancienne qui regarde avec sa loupe la paume des mains, possède une certaine quantité de connaissances chiromantiques, puisées dans des livres spéciaux et variant, je le répète, considérablement d'un livre à l'autre. Devant la main tendue du consultant, son attention est occupée par l'aspect des formes des régions et celles des lignes. Chaque chiromancienne a sa méthode qu'elle suit scrupuleusement pour ne pas oublier de parler d'une partie importante de la personnalité. La ligne de vie lui représente la vie organique, la ligne de tète : la vie intellectuelle, la ligne de cœur : la vie affective, les lignes saturnienne et de soleil : les vies matérielle et de relation.

En considérant ces lignes les unes après les autres, c'est donc un programme qu'elle suit et qui lui fait passer en revue toutes les composantes de l'individualité humaine. A mesure donc que son œil s'arrête sur une ligne nouvelle, c'est comme une question que son attention pose à la subconscience. Elle regarde la ligne de vie où sont ini^crites, croit-elle, les vicissitudes du corps et le subconscient répond à l'interrogation des yeux en faisant jaillir dans le champ de conscience des images mentales, hallucinantes pour quelques uns, simples pour d'autres. Et dans ce dernier cas, devient ainsi consciente toute une élaboration lucide qui semble au sujet être la réponse de sa réflexion à des recherches sur l'état de santé.

S'il n'est pas halluciné, le sujet est le plus souvent incapable, par introspection, d'apprécier la source uniquement subconsciente des connaissances qui viennent à son esprit quand il examine des mains ; aussi attribue-t-il aux hiéroglyphes palmaires la signification de ce qu'il dit. Ce qui ne l'empêche pas d'avouer facilement que, selon les personnes, les signes ont divers sens ; ce qui ne saurait étonner puisqu'en réaUté ils n'en ont, pour lui, aucun.

Et ce que je dis pour les chiromanciennes est encore vrai pour les augures d'autres sciences mantiques. Ils prennent pour des résultats de déductions doctrinaires, c'est-àdire comme élaborations rationnelles, ce qui leur vient d'intuition pure, c'est-à-dire par élaboration subconsciente.

Mais, s'il faut être convaincu que l'intuition est toujours derrière tous ces moyens propices à la libération de l'intellectualité subconsciente, dans la pratique expérimentale il serait prudent de respecter ces artifices, car la plupart des sujets n'obtiendraient pas, sans eux, la condition nécessaire à l'éclosion de leur lucidité.

Sujets lucides en hypnose. — Il est des sujets dont le psychisme ne peut, à l'état de veille, être assez aisément et complètement dissocié, pour que puisse entrer en activité leur faculté latente d'intuition. Ils sont dans la nécessité de recourir aux pratiques ordinaires qui entraînent l'hypnose. Ces sujets constituent la catégorie des somnambules lucides.

Parmi eux, il en est qui sont également lucides à l'état de veille (mais alors à un degré toujours beaucoup moindre) et qui exercent leur faculté dans ces deux états.

Certains sujets ne sont intuitifs, exclusivement, que dans le sommeil provoqué. Pour connaître leur faculté spéciale, il faut que pour un motif quelconque ils aient été endormis et qu'on ait songé à déceler leur don caché. Aussi existe-t-il bon nombre d'excellents sujets lucides insoupçonnés. Il est cependant à remarquer que les bonnes somnambules intuitives se recrutent ordinairement parmi les personnes qui tombent soit spontanément en hypnose, soit très facilement si on veut les y plonger. Mais cette remarque ne saurait avoir la prétention de constituer une règle.

Le degré de profondeur de l'hypnose compatible avec l'exercice de la lucidité est variable.

La plupart des sujets lucides en sommeil artificiel sont dans un état de sommeil assez superficiel. S'ils n'avaient les yeux fermés on pourrait les croire à l'état de veille ; ils conservent toute leur spontanéité, s'inquiètent de ce qui se passe autour d'eux et aident, au besoin, le consultant à spécifier l'objet exact de sa curiosité. Ils répondent aux objections qui leur sont faites, réfutent les connaissances conscientes qu'on veut opposer à celles que l'intuition leur donne, etc.. En somme, ils causent et se comportent comme s'ils étaient éveillés, mais il leur serait impossible d'ouvrir les paupières et, au réveil, ils ne conservent aucun souvenir conscient de leurs hallucinations.

C'est parmi ces sujets à hypnose légère qu'on en voit s'endormir spontanément, par auto-suggestion. Leur pensée se concentre sur le désir de s'endormir et tout aussitôt leurs paupières se ferment, se convulsent, les bras et le haut du corps ont quelques tressautements, la respiration tout d'abord haletante se régluarise et ils vous disent : « ...j'y suis. Vous pouvez me questionner... » Puis, la consultation terminée, ils demandent d'eux-mêmes, à être réveillées : « ...veuillez avoir l'obligeance de prendre l'éventail sur ma table et de me faire un léger courant d'air sur le visage... » Quelques secousses, quelques 'frémissements des paupières, le sujet se frotte les yeux, regarde, un peu hagard, de tous côtés et s'éveille.

C'est ainsi que se présentent au public la plupart des sujets lucides en sommeil provoqué.

Etant données la spontanéité de cette mise en hypnose et la façon de se comporter de ces sujets, qui est celle de leur état de veille, on pourrait croire qu'il s'agit là d'une mise en scène destinée à frapper l'imagination. Si le sujet est sérieux, il n'en est rien. Cette hypnose superficielle n'est pas une apparence, elle est réelle et la suggestibilité est si développée par cet état, qu'il est très facile, par simple injonction suggestrice, de les plonger dans un sommeil plus

profond où ils perdent toute lucidité et deviennent des automates asservis à la volonté de l'expérimentateur. Mais le léger degré de sommeil dans lequel ils se mettent ou se font mettre est celui qui convient le mieux à la dissociation mentale nécessaire à l'éclosion de leur lucidité. Sans ce sommeil modéré, leur psychisme inférieur n'obtiendrait pas sa liberté. Avec un sommeil plus profond, Tintelligence consciente s'engourdirait et les élaborations de l'intuition ne seraient pas perçues.

Chaque sujet a le degré d'hypnose qui convient le mieux à son particuHer psychisme.

Il est d'autres sujets, beaucoup plus rares, pour qui la lucidité n'apparaît que dans un état de sommeil profond. Mme M... est un de ces sujets. On l'endort, par fascination, et d'un coup, elle tombe dans un sommeil si profond que toute vie intellectuelle semble éteinte dans son cerveau.

J'ai dit ailleurs que, dans cet état, elle représente un parfait automate obéissant à toute suggestion. Rien ne serait plus facile que de pousser son hypnose jusqu'à la catalepsie ; elle y confine. Mais, si l'on s'adresse uniquement à son intellectualité, il ne semble pas que coexiste l'automate ; s*on psychisme fonctionne tout entier. Elle prend conscience de ses visions, les décrit ou les explique, les traduit, et parfois en atténue la portée ou se refuse à les exprimer. A côté de la suractivité du psychisme inférieur fonctionnent donc pleinement les centres de contrôle et la volonté ; ils se résignent à ne servir que d'intermédiaires intelligents entre la subconscience intuitive et le consultant.

Contrairement aux sujets à sommeil léger qui ajoutent l'appui des gestes à leurs paroles, Mme M... et les sujets de son degré d'hypnose, restent inertes dans leurs fauteuils, les muscles en demi-résolution, mais cependant hyperexcitables, et après quelques minutes de travail de leurs cer-

veaux, leur peau devient généralement froide, remarquablement froide.

Il ne semble pas qu'au delà du degré d'hypnose de Mme M... la lucidité soit possible, car il est dans le sommeil une limite au delà de laquelle toute vie intellectuelle cesse et où ne se manifeste plus que le pur automatisme, même pour les sujets lucides.

Pour que la lucidité se produise, il est nécessaire que les parties dissociées du psychisme aient cependant conservé leur activité.

Or, au delà de l'état de Mme M..., l'intelligence consciente entrerait en torpeur, et tôt après, le psychisme inférieur lui-même ne manifesterait plus d'action, seuls continueraient à fonctionner les centres de la vie végétative. Il y aurait, suivant le schéma de M. le professeur Grasset : désagrégation sous-polygonale. Toute vie psychique serait provisoirement éteinte.

C'est dans l'état d'hypnose la plus profonde et cependant compatible avec la lucidité, qu'est obtenue la meilleure condition du travail intuitif, car aucune des excitations ordinaires ne vient provoquer des images mentales pouvant être le point de départ d'une suite d'associations d'idées. C'est la table rase dans le cerveau ; l'attention du sujet est toute entière braquée sur les hallucinations qui viendront se présenter devant elle.

Sujets lucides en des états intermédiaires entre le sommeil et la veille. — Entre l'hypnose bien caractérisée et l'état de veille, d'autres sujets occupent des stades intermédiaires variant avec chacun, tantôt très proches du sommeil, tantôt tout proches de l'état de veille. Ces sujets obtiennent leur état hypnoïde par l'effet de leur seule volonté, s'ils sont, en même temps, en conditions de communication inter-psychique.

Voici comment se présente un état moyen très souvent rencontré dans cette catégorie d'intuitifs.

Dès que le sujet, qui vient de causer de choses quelconques, veut mettre sa lucidité en exercice, on le voit prendre un regard fixe ou bien fermer les yeux, ses paupières s'agitent un peu, ses mains ont quelques secousses. Et aussitôt surgissent du fond de sa subconscience les hallucinations qu'il interprète.

Cette véritable petite transe hypnotique a porté devant les facultés conscientes du sujet tout un lot de connaissances intuitives. Mais, dés que la traduction en est achevée, le sujet est dans la nécessité de provoquer une autre transe s'il veut continuer la marche de ses révélations dans l'ordre voulu par lui ou imposé par les questions du consultant. De sorte que, dans l'état de veille, on assiste à la production d'une série de transes successives qui libèrent momentanément le psychisme inférieur, cependant que l'attention consciente attend le moment de percevoir et d'interpréter ses élaborations.

On pourrait facilement prendre ces sujets pour des intuitifs à l'état de veille, quand, en réalité, ils ne diffèrent de ceux à hypnose superficielle que par la brièveté de leurs états hypnotiques disséminés dans l'état de veille. La lucidité se manifeste chez eux comme par explosions, au lieu d'être permanente dans une condition de^ dissociation mentale durable.

A quantité de perceptions égales, il est aisé de juger que les séances de lucidité, pour ce genre de sujets sont prolongées ; la brièveté des moments de libération du psychisme subconscient les obligeant à répéter les transes un grand nombre de fois.

Suivant les dispositions du moment, ces transes hypnotiques leur sont plus ou moins faciles à obtenir et aussi la longueur et la qualité de la transe varient. Plus la désagrégation mentale y est forte et prolongée, plus les percep-

lions intuitives sont abondantes et précises. Parmi les sujets de premier ordre, Mlle de Berly représente cette variété d'intuitif en transes hypnoïdes sériées.

Chaque sujet lucide semble donc n'acquérir la dissociation mentale indispensable et son sens spécial qu'en des conditions déterminées. Pour les uns cela est possible en plein état de veille, à leur volonté. D'autres doivent créer une sorte d'état de distraction. Pour certains, l'effort de volonté doit être plus énergique et prolongé et leur état de désagrégation mentale est apparent. D'autres enfin doivent se mettre ou se faire mettre en véritable sommeil hypnotique.

A considérer ceux des sujets lucides qui possèdent leur faculté d'intuition à la fois éveillés et endormis, on serait conduit à penser que l'état d'hypnose profonde est le plus favorable à l'exercice de la lucidité, car l'acuité intuitive de ces sujets augmente considérablement dans le sommeil artificiel. Les images mentales rares et faibles, deviennent pour eux hallucinantes et ils arrivent à faire des révélations caractérisées, dont ils seraient incapables dans l'état de veille.

Mais si cela est vrai pour certains sujets, il n'en faudrait pas conclure que les intuitifs en hypnose soient nécessairement meilleurs que ceux éveillés. La valeur d'un sujet ne dépend pas de l'état où est possible le fonctionnement de sa faculté. Je connais d'excellents intuitifs et de médiocres en toutes les conditions de dissociation mentale.

Ces réserves étant faites sur la relativité de la valeur intuitive des sujets par rapport aux conditions physiologiques de leur dissociation mentale, je vais signaler ici, simplement, une sorte de loi psychologique que je me crois en droit de dégager de l'ensemble de mes observations.

1° A examiner pour l'ensemble des sujets lucides les

effets sur leur intuition des conditions génératrices de leur lucidité, on s'aperçoit bien vite que ceux l'exerçant à l'état de veille révèlent des connaissances réparties sur toute l'existence d'une individualité humaine, et, au contraire, que le champ de perceptivité, pour les sujets endormis, est réduit à une partie de l'existence, surtout en ce qui concerne le futur. Mais ce que la lucidité de ces derniers perd en extension, elle le gagne en acuité, en profondeur. C'est, en effet, de cette catégorie de sujets seulement qu'on peut obtenir l'indication de tout petits faits d'aucune saillie dans la vie, des reconstitutions approximatives de scènes, la description de lieux, de personnes, etc..

2° Rien n'est plus facile que d'assister, pour un sujet déterminé, à cette variation du champ de perceptivité, s'il est capable de lucidité dans les deux états : veille et hypnose. L'hypnose rétrécit toujours ce champ, mais, toujours aussi, augmente le nombre et la précision des connaissances intuitives.

Il y aurait un grand intérêt psychologique à étudier, en partant de ce point de vue, les modifications de l'acuité intuitive d'un sujet déjà remarquablement lucide à l'état de veille, à mesure qu'on le mettrait dans un état d'hypnose plus profond.

Je suis persuadé que l'expérimentation future utilisera surtout les sujets lucides dans l'état de sommeil profond, pour étudier les qualités de la pensée supra-rationnelle.

3° PSYCHISMES LUCIDES ET MÉDIUMNITÉ.

Rares sont, parmi nos sujets intuitifs contemporains, ceux qui possèdent le sens fluidique vraiment dans l'état de veille et qui, facilement, et sans manifestations extérieures peuvent dissocier les deux étages classiques de leur psychisme.

Ces êtres représentent un degré avancé dans l'évolution (le cette faculté mentale basée sur la possession d'un sens nouveau.

A mesure que la lucidité s'installera dans l'espèce humaine, elle tendra vraisemblablement à s'exercer, comme toutes les autres facultés, à l'état physiologique normal, qui est l'état de veille. Et les centres d'intellcctualité subconsciente améliorant l'harmonie de leur fonctionnement, cependant que le sens spécial s'aiguisera, les perceptions lucides, dans l'état normal, arriveront à égaler en ampleur et en précision celle des meilleurs sujets lucides en hypnose. Et il ne saurait être assigné d'autre limite à la perception lucide que la somme insoupçonnée des connaissances de la pensée humaine supra-rationnelle.

Aussi, est-on en droit de considérer les états d'hypnose actuellement nécessaires à l'éclosion de la lucidité, comme des conditions extra-physiologiques et provisoires, comme des artifices auxquels doit encore recourir le cerveau pour utiliser une faculté latente et mettre en œu\Te une forme particulière de la sensibilité non encore assez différenciée pour s'employer à l'état normal et se surajouter à l'activité de la pensée consciente.

Si l'historique de la lucidité intuitive était tentée, il n'est pour moi nul doute qu'à mesure qu'on remonterait les siècles, la lucidité apparaîtrait plus fruste et s'exerçant seulement en des états de qualité insoupçonnée alors, et maintenant connus sous le nom d'hypnose.

L'émancipation des centres intellectuels subconscients, qui semble si aisée chez quelques-uns, est au contraire d'autant plus manifeste que le sujet doit avoir recours,dans ce but, à une phase plus avancée de l'hypnose.

Et il est de toute évidence qu'en ces moments où s'éclipse la conscience du sujet, son intellectuahté fonctionne sous une impulsion autre que celle de la raison. Il dit des

choses que la plus perspicace des intelligences ne saurait soupçonner. Il dit des choses inconnues même de la pensée consciente du consultant et qui cependant sont des parties intégrantes de son existence. Et la déduction qm s'impose devant cette double constatation: d'un état second du sujet et de ses révélations de nature supra-normale, c'est :

lo Qu'une pensée étrangère, pendant l'état second, remplace le psychisme supérieur du sujet et utilise, à sa place, le mécanisme intellectuel du cerveau.

2° Que cette pensée étrangère est une pensée supérieure à la pensée humaine connue, puisque les connaissances qui en viennent dépassent de beaucoup celles que pourrait

donner la raison.

Aussi cette évidence s'imposa-t-elle de tous temps. A toutes les époques, les devins intuitifs furent considérés comme des êtres inspirés. Mais, selon les opinions philosophiques ou théologiques, fut diversement conçue la source de la pensée inspiratrice.

L'antiquité crut à Vinspiration divine. Le sujet lucide était considéré comme intermédiaire entre les dieux et les hommes, et l'état de transe hypnotique, dans laquelle il devenait lucide, était appelé « le mal divin «. C'est que, brusquement et suivant les nécessités, un dieu pouvait s'emparer du cerveau d'un être de prédilection, annonçait son emprise par l'excitation convulsive de la transe, mettait la raison du sujet en torpeur et parlait par sa bouche.

Le Christianisme vint et les sujets lucides furent regardés comme compromis par la source païenne de leur inspiration. Dieu fut considéré comme trop loin des hommes, comme trop distingué, pour s'amuser à se servir de la première bohémienne venue, en vue de satisfaire des curiosités individuelles. Mais le démon qui avait régné sur la terre sous la forme des dieux était bien capable de venir hanter

le corps des voyantes et devins de toutes sortes. Ce fut l'époque de la possession démoniaque.

Il y eut deux catégories de possédés :

Les possédés corporels : convulsionnaires, épileptiques, etc..

Les possédés psychiques, eux-mêmes de deux sortes : 1« Ceux que le diable rendait fous : la variété des aliénés excités.

2° Ceux que le diable inspirait pour montrer son pouvoir : nos sujets lucides.

La lucidité fut ainsi confondue avec la magie et les intuitifs avec les sorciers. Et jusqu'au xvii^ siècle, le mysticisme chrétien fut dur pour eux. Croyant anéantir des suppôts du démon, le bûcher détruisit quelques jolies facultés d'intuition.

Peut-on envisager sans frémir qu'on nous aurait alors rôti notre gracieuse Mme Fraya ?

Quel spectacle que celui de l'homme détruisant, pour plaire à son Dieu, les manifestations de la plus merveilleuse des facultés humaines !

De nos jours, les Dieux ont moins soif. L'homme s'est un peu assagi, ou, du moins, il est momentanément moins cruel dans les formes de ses croyances. Mais la lucidité intuitive n'a fait que changer d'explication merveilleuse.

L'esprit humain est rebelle aux leçons de l'expérience, il ne veut prendre dans l'histoire que ce qui confirme ses opinions préconçues. Au lieu de penser que les faits sont indépendants des hypothèses qui prétendent les exphquer, il n'accueille les faits qu'en forgeant tout d'abord une théorie pouvant les englober. Au Heu de juger que tout ce qui se manifeste dans notre sphère matérielle est susceptible de science, au lieu de considérer que tout ce qui a été le merveilleux d'autrefois est en grande partie devenu science aujourd'hui, que de l'astrologie, de Palchimie, de la méde-

cine d'inspiration divine sont sorties l'astronomie, la chimie et l'application rationnelle de sciences positives, etc., il lui faut, malgré la permanente leçon du passé, voir toujours du surnaturel dans tout ce qui n'est pas encore scientifiquement expliqué !

Le devin de l'antiquité, la sorcière du moyen âge, se sont, à notre époque, transformés en médiums-psychiques. Entendez par là que le sujet lucide n'est plus un intermédiaire entre l'homme et Dieu ou le Diable, mais entre Vhumanité vivante et Vhumanité déjunte.

Le Spiritisme, merveilleux moderne, sorte de rehgion à prétentions scientifiques, a mis la main sur la faculté d'intuition et s'efforce de la maintenir dans cette forme nouvelle du surnaturel.

Etonnés de leur don et ayant pleinement conscience qu'il est indépendant de leur raison, les sujets lucides, sous l'impulsion des croyances spirites, tendent inéluctablem.ent vers cette conviction que les révélations qu'ils font leur sont inspirées par un esprit désincarné, leur guide, comme ils le nomment.

Les mots que leurs oreilles croient entendre, ce ne sont pas des images mentales auditives et objectivées, des hallucinations. C'est la voix de l'esprit qui dicte la réponse « ...mon guide me dit ceci... »

La vision d'une scène ou d'un événement, ce n'est pas l'hallucination visuelle par laquelle le subconscient instruit la raison. C'est un tableau que l'esprit inspirateur fait passer devant les yeux de l'être privilégié : « ...mon guide me fait voir cela... »

Ce n'est pas par des images motrices graphiques et d'articulation que la pensée intuitive met en jeu la main qui écrit ou la musculature qui parle. Non, c'est l'esprit qui se sert de la main et de la voix qu'on lui abandonne, . pour exprimer son omniscience de toutes les vies humai- ' nés !

Il faut bien dire aussi qu'en général le consultant se prête fort volontiers à cette interprétation merveilleuse de faits de simple psychologie ; qu'il l'accepte et la renforcerait même, s'il en était besoin. Les révélations qui lui sont faites dévoilent des choses inconnues de tous et parfois de lui-même, et il pense que ce ne peut être qu'une intelligence non incarnée qui soit capable d'un tel savoir.

Et, en outre, cette apparence de certitude expérimentale de la spiritualité, qu'il acquiert ainsi, lui est d'autant plus précieuse qu'elle vient en confirmation d'aspirations intimes. Très bienvenue est cette preuve qu'une entité spirituelle existe en lui et que la mort du corps sera la renaissance de son âme, par sa libération.

Et, cependant, ce même sujet lucide qui fait des révélations concernant des fragments de vie connus, oubliés ou inconnus d'êtres défunts et très aimés ; ce sujet qui reconstitue leur attitude, le rythme de leurs voix, leurs pensées familières, etc., vous fera des révélations absolument analogues si sa lucidité, au lieu de s'exercer sur des morts, s'exerce sur des vivants !

Comme je .comprends, ô spirites, cette force idéaliste qui vous entraine dans le mysticisme et vous rive au merveilleux !

Ce sont tous les. chers disparus que vous aimez sentir présents dans votre espace, c'est la certitude de pouvoir les retrouver un jour et c'est aussi votre désir de survivre, car rien n'est plus pénible à l'homme que l'appréhension de son anéantissement, c'est par tout cela que s'est organisée votre croyance !

Et ces sentiments sont infiniment respectables, ils témoignent d'âmes autrement plus belles que celles pour qui seules comptent les jouissances matérielles. Mais, ce ne sont, hélas, que des sentiments qui vous mènent au spiritisme !

Car vos aspirations n'ont j)as If pouvoir d'imposer une signification aux faits !

La logique rationnelle est l'ennemie irréductible des sentiments, et parmi tous les faits que vous avez patiemment et religieusement accumulés, elle ne voudra dégager que ce qui est fondamental, ce qui vaut en soi, sans s'inquiéter de vos hypothèses et du trouble apporté dans vos croyances.

La science est froide et brutale. Elle n'a pas l'attrait du merveilleux ; mais pour la raison, c'est un abri plus sûr et plus durable. Elle fournit moins à l'imagination et plus à l'intelligence !

Où vous voyez un médium-écrivain interposé entre l'humanité militante et l'humanité désincarnée, le psychophysiologiste ne voit qu'une sensibiHté psychique plus aiguisée, sentant et reproduisant sous une forme perceptive quelques-unes des connaissances de la pensée surrationnelle.

Où vous voyez l'incarnation provisoire d'un esprit libéré, il ne voit qu'une suggestion mentale subconsciemment venue d'un étage inconnu de la pensée d'un être vivant, présent ou lointain, et il considère qu'il s'agit là d'un phénomène analogue à la suggestion ordinaire, mais mystérieux d'apparence en raison de la subtilité dynamique de la pensée suggestrice.

Cependant que vous continuez, sous un autre mode, le mysticisme ancestral, il a la prétention de faire naître une quatrième période de l'histoire de la lucidité. Après les conceptions dwines, diaboliques et spirites, il veut instaurer une ère physiologique et rendre psychologique ce morceau de métaphysique.

Et je crains que votre néo-religion subisse la conclusion ordinaire des aventures du merveilleux !

Il n'a réussi à aucune école d'escalader les cieux. La

légende des Titans est un des sages symboles que l'anti- <^uité nous a légués.

Je sais bien que vous avez accumulé des monceaux de faits et accompli d'innombrables expériences, que par les témoignages et la photographie, vous avez déjà ébranlé l'incrédulité de vos contemporains en ce qui concerne la possibilité des matérialisations.

Je sais bien que vous avez enregistré, contrôlé et identifié des quantités de révélations dictées par des esprits désincarnés.

Je sais bien que vous avez amoncelé des milliers de manifestations télépathiques, dont un certain nombre ne peuvent être contestées, sous peine de nier toute preuve historique.

Mais si j'admire votre labeur immense et infatigable, je sens aussi qu'approche le moment où votre œuvre va se scinder en deux parties : expériences et faits d'une part, et d'autre part vos hypothèses qui s'écrouleront comme se sont réguhèrement écroulées toutes les exphcations de faits terrestres par le merveilleux.

L'instant est tout proche où il sera prouvé que certains êtres d'exception, vos médiums à effets physiques ou à matérialisations, sont doués du pouvoir physiologique de concréter en dehors d'eux des formes actiniques et même visibles, susceptibles d'être enregistrées par la plaque sensible et vues par l'œil humain et cela en raison de l'idée consciente ou subconsciente qu'ont ces sujets de ces formes. Depuis quelques années, je suis d'un regard attentif et très intéressé, les travaux qu'un remarquable observateur, le docteur Ochorowitz, poursuit avec l'aide d'un sujet à effets physiques, Mlle Tomcyk, que des circonstances favorables ont placé sur le chemin d'un savant si bien préparé à l'employer. Et ce chercheur aussi patient qu'avisé est sur le point d'aboutir à cette démonstration, par expé-

riences, que les matérialisations des médiums, les fantômes médiumniques.télépathiques, etc., sont des idéoplasmes, des concrétions d'idées, dans les cas où ce ne sont pas de simples hallucinations (1).

Et si, dans un autre ordre de recherches, mais parallèles, la démonstration se fait également, par l'expérimentation, qu'il y a en chacun de nous une pensée ayant des moyens de connaissance autres que les sens et que c'est cette pensée qui impressionne et met en œuvre l'intellectualité subconsciente des sujets lucides, alors, de votre religion scientifique, ô spirites, il ne restera plus que les faits sur lesquels s'était trop hâtivement édifiée votre hypothèse ! Car le seul critère que vous possédiez : l'identification des esprits par leurs révélations et l'aspect, de leurs matérialisations, ne sera plus un critère. Et votre raison devra s'incliner devant des faits que la psycho-physiologie pourra reproduire expérimentalement et à volonté.

Quand seront définitivement acquis ces rapports de vivants à vivants, je ne vois pas bien ce qui pourra subsister de votre édifice, sinon des croyances indéracinables au cœur de quelques-uns.

Le jour où ces nouvelles possibilités physiologiques seront démontrées, vous serez alors placés dans la nécessité de connaître et d'approfondir ce dont sont réellement capables le corps et la pensée de l'homme, chose que vous semblez avoir oublié de faire. Car, pour avoir le droit de décréter que ceci est humainement possible et que cela ne peut qu'être l'effet d'un esprit, il faut savoir tout ce dont est capable un organisme humain, psychiquement et physiquement !

Or, devant vos yeux se présenteront tant de matières nouvelles à recherches, concernant l'humanité vivante^ que vous devrez délaisser, sine die, l'humanité défunte.

(1) Voir les Annales des Sciences psychiques. 1908-1912.

Votre œuvre n'en aura pas moins été do la plus grande utilité.

Que ceux qui ont besoin d'un support pour leur idéalisme me pardonnent cette atteinte à des croyances qui rendaient leur vie supportable. Qu'ils me pardonnent la brutalité nécessaire de ces lignes en songeant que vient toujours le moment où le merveilleuXy tissé par l'imagination des hommes, s'évanouit, parce que ce n'est pas le vrai surnaturel !

Qu'ils me pardonnent, en considérant que la « Biologie des esprits », telle que l'ont établie les recherches spirites, révèle un au delà aussi triste que les limbes chrétiens. Ces âmes qui rôdent autour des tables et des médiums, avides de communiquer avec nos individualités imparfaites, affligées de leurs charnels défauts et impatientes de se réincarner, doivent vivre une bien piètre existence pour lui préférer la vie terrestre que peu d'entre nous accepteraient d'identiquement recommencer !

La psychologie, par ses acquisitions nouvelles, ne fera donc que leur démolir un mauvais paradis. Mais, par contre, elle ouvrira sur la valeur latente de l'esprit humain des horizons immenses. Et, peut-être l'étude approfondie de la pensée de l'homme vivant permettra-t-elle, dans un avenir indéterminé, d'espérer mieux du sort définitif de notre esprit?...

Mais pourquoi vouloir, toujours, tenter de pénétrer le mystère de l'au delà ?

Ne conviendrait-il pas mieux d'humilier notre impuissante raison devant l'énigme que les philosophies n'ont jamais entamée ?...

Mieux vaut l'incertitude de notre ultérieure destinée que la certitude do la médiocre survie que les spirites nous ont édifiée !...

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