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CHAPITRE II

LES IMAGES MENTALES ET LEUR UTILISATION PAR LE PSYCHISME DES SUJETS LUCIDES

l** pensée et imagination (les idées et l'imagerie mentale).

L'idée simple et V image mentale concrète. — Le monde extérieur pénètre dans notre cerveau sous la forme de sensations différenciées par les sens que nous possédons. Tout ce qui peut impressionner ces sens est susceptible de se refléter dans notre esprit.

La sensation ou l'ensemble des sensations que perçoit notre cerveau devant un objet, constitue l'image mentale ou idée simple, qui s'imprime dans sa matière, s'y conserve et peut revivre par le phénomène du souvenir.

Ainsi, tout ce que nos sens ont perçu est gardé dans les magasins de la subconscience sous la forme d'images concrètes, capables de reproduire plus ou moins exactement les sensations primitivement fournies par le monde extérieur. Dans les cryptes de la mémoire existent, latentes, un nombre indéfini d'images, résidus de sensations antérieures et qui peuvent ou non reparaître dans le champ de conscience.

Ces images mentales sont dites concrètes parce qu'elles sont le reflet des objets qui les ont imposées à notre cerveau. Elles représentent en nous ces objets, mais avec toute la relativité de la connaissance inhérente aux réactions sensorielles.

Si donc, notre cerveau n'était capable que de sentir et de se souvenir, le rôle de l'esprit serait borné aux perceptions directes du monde extérieur et à leur reproduction. Il ne posséderait que des images passives.

L'Idée abstraite et l" image mentale symbolique. — Mais l'esprit de l'homme a, de plus, une activité propre qui lui fait comparer les sensations ou groupes de sensations et juger en quoi ils se ressemblent et en quoi ils diffèrent. Et, ce faisant, il crée au delà de la sensation des notions de rapports entre les images concrètes. Ainsi naissent les idées abstraites.

Ce travail mental s'accomplit dans le cerveau, que nous le voulions ou non. Toutes les images secomparent,s'associent, se groupent, puis se comparent par groupes, etc...,et par ce moyen se créent un nombre indéfini de notions de rapports, d'idées allant du concept de simple rapport entre deux sensations jusqu'aux idées générales, lesquelles sont à peu près dégagées complètement des sensations qui ont fourni leurs éléments fondamentaux.

Ces conceptions de rapports sont donc des créations de notre activité mentale et ne correspondent à rien dans la nature, car un rapport n'existe pas en soi, mais seulement dans l'acte psychique du jugement.

Tel qu'il fonctionne, notre cerveau peut ainsi créer des idées toutes les fois qu'il est en présence d'images concrètes. Mais l'acte psychique du jugement, percevant des rapports, devrait être indéfiniment reproduit devant les mêmes images si, après chaque comparaison effectuée, la notion de leurs rapports ne restait pas, elle-même, fixée dans la mémoire.

C'est alors qu'intervient le rôle organisateur de l'esprit consistant à fixer et associer les idées abstraites à des images sensibles, artificiellement et conventionnellement confectionnées.

L'idée peut être soudée à n'importe quel signe ou symbole, puisque cette association est arbitraire ; l'histoire du langage humain serait celle des variétés et variations de cette association.

C'est parce que l'homme a été capable d'organiser des symboles, comme supports sensibles pour les représentations mentales des idées, qu'il s'est tant élevé au-dessus du reste de l'animalité. Car ainsi est faite notre pe;isée, qu'elle ne peut s'exercer sans le secours d'images. L'intelligence humaine ne saurait avoir d'idées pures. Aussi voit-on qu'elle a progressé parallèlement au langage.

La valeur d'une langue juge l'évolution psychique du peuple qui la parle.

L'imagerie mentale. — De l'idée concrète à la plus abstraite, toute la pensée est donc liée à des images enfouies dans les profondeurs de la mémoire et pouvant ou non en être évoquées et comparaître devant l'attention consciente.

Les idées simples y sont sous la forme des images concrètes reflétant les objets extérieurs qui leur ont donné naissance.

Les idées abstraites y sont sous les formes conventionnelles des signes et communément des mots. Sont ainsi dans notre mémoire des matériaux primitifs : les sensations, et des matériaux usinés par l'activité propre de l'esprit ; les concepts de rapports ou idées, étiquetées de signes.

C'est dans ce magasin d'images que l'intelligence travaille sans relâche, utilisant, suivant ses besoins, le stock formidable des éléments représentatifs pour reconstituer des idées antérieurement acquises ou en créer d'autres sous des formes sensibles nouvelles.

Le terme de V élaboration intuitive, c'est l'image mentale. — Comme, pratiquement, on ne saurait penser sans ima-

ges, toule idée, pour se préscnler dans le eliamp de conscience doit, de toute nécessité, revêtir une forme sensible. Aussi avons-nous vu que chez les sujets lucides, la connaissance intuitive se manifeste toujours dans l'esprit sous l'apparence des images mentales, hallucinantes le plus souvent. Et c'est là le terme de l'élaboration du phénomène psychicpn» d'intuition.

Images mentales concrètes ou symboles, toutes les images existant déjà dans l'esprit des sujets ou susceptibles d'y être créées, se ressentent de leur commune origine sensible. Toutes sont également tributaires d'une des différenciations de la sensibilité.

Ainsi, le psychisme de Mme AI... emploie surtout des images mentales visuelles. Mais si l'on observe l'ensemble des sujets, on voit que chacun d'eux, suivant sa complexion mentale, utilise de préférence telle ou telle catégorie d'images sensorielles et que, par les uns ou par les autres, toute la variété des images mentales est susceptible d'être employée.

Pour le lecteur qui ne serait pas famiharisé avec ces connaissances un peu spéciales de la psychologie, je vais en quelques pages exposer l'origine et la nature de ces images, ce qui lui permettra de comprendre aisément ensuite, comment, selon leurs psychismes, les sujets lucides les utilisent.

2" LES CATÉGORIES d'im.\GES MENTALES.

Les sens et les images sensorielles. — Pour ({ue la connaissance des images mentales soit utile à l'étude de la lucidité, il est maintenant nécessaire de les rattacher aux sens dont elles sont tributaires. Les images symboliques, comme les images concrètes, dépendent de sens communs : un mot et une scène peuvent se représenter visuellement,

un mot et un bruit peuvent se représenter auditivement, etc..

Toutes les images mentales se groupent autour de chacune des différenciations de la sensibilité. Et ce qui distingue les imaginations individuelles c'est, à part leur valeur organisatrice, la prépondérance prise, en chacune, par une catégorie d'images.

Il est évidemment autant de sens que nous sommes capables d'éprouver de sortes de sensations spécifiquement distinctes, car l'image sensorielle est due au cerveau, l'organe du sens n'étant qu'un intermédiaire entre les forces extérieures et les centres cérébraux de la sensation.

Or, nos sensations se différenciant en sensations visuelles, auditives, tactiles, olfactives, gustatives et de mouvements, il y a des images mentales visuelles, auditives, tactiles, olfactives, gustatives et motrices dans notre cerveau.

A mesure que j'exposerai la manière dont les sujets lucides utilisent ces images, je donnerai au lecteur certaines explications indispensables concernant les images correspondant aux cinq sens de tous temps connus.

Mais je crois nécessaire de faire connaître, dès maintenant, au lecteur qui les ignorerait, ce qu'il faut entendre par images motrices.

Le sens kinesthésique et les images motrices. — L'enfant est un excellent champ d'observations psychologiques, car si son cerveau, dès la naissance, a déjà ses tendances, son activité particulière, son coefficient individuel de sensibilité et de réaction, il est sans matériaux. Et il n'est besoin que d'observer comment il élabore les impressions qui viennent le solHciter, pour acquérir de grands enseignements.

C'est chez l'enfant que se manifeste le mieux la formation de l'image motrice.

Les quelques mouvements que fait reniant aussitôt né, sont de deux sortes :

Les uns sont incohérents et sans but.

Les autres sont instinctifs et dus à des représentations mentales de mouvements coordonnés, à des images motrices innées et transmises par l'atavisme, comme tout ce qui est de l'instinct. Le premier en date de ces mouvements adaptés à un but bien précis : c'est la succion.

Puis, à mesure que les jours passent, l'enfant donne un objectif à ses gestes.

Mais sa main accomplit mal les ordres de sa volonté. S'il veut jeter un objet, il le jette sur sa tête et se fait mal. S'il désire simplement le tenir, ou bien il. le serre convulsivement ou bien il le laisse tomber et s'en étonne, ne sachant pas adapter à l'acte de tenir la contraction musculaire utile et suffisante de ses muscles. Dans son cerveau ne se sont pas encore organisées les représentations mentales des mouvements coordonnés adéquats à chaque geste. Son cerveau n'est pas fourni d'images motrices.

Cependant l'expérience, la reproduction incessante des mêmes moiivements pour de mêmes buts, entraînera la formation d'un nombre de représentations motrices assez considérable pour suffire à la plupart des actes muscvdaires. L'habitude finira même par supprimer l'intervention de l'attention ; l'image mentale subconsciente d'un mouvement suffira pour qu'il se reproduise avec précision.

Cette acquisition d'images motrices devient de la plus grande évidence au moment où l'enfant apprend à marcher.

Toutes considérations d'insuffisance de force musculaire et d'équilibre mises à part, on peut voir alors combien les mouvements de ses jambes sont mal adaptés au but que son intelligence imitative se donne. Les jambes sont jetées au hasard de l'action musculaire. Et ce n'est que peu à peu, par un exercice prolongé, durant des mois, que s'or-

ganisent dans son cerveau les représentations exactes des mouvements, les images motrices de la marche.

L'éducation des mouvements, n'est pas une éducation directe des groupes musculaires, mais celle du cerveau. Quand le cerveau sait, il commande et les muscles obéissent.

Et cela est tout aussi manifeste dans l'acquisition des mouvements coordonnés nécessaires à la parole et à l'écriture.

« On sait à combien d'hésitations et de tâtonnements l'enfant est obligé pour arriver à parler puis à écrire correctement. Il faut qu'il s'opère dans les centres nerveux, par l'éducation et l'apprentissage, une coordination des mouvements nécessaires àlaparole et àl'écriture, ou, comme dit M. Ribot, des associations dynamiques secondaires plus ou moins stables, qui s'ajoutent aux associations anatomiques primitives et permanentes. Une fois ces associations constituées, l'enfant parle et écrit d'une façon réflexe et toute automatique...

Mais le mouvement automatique et coordonné n'est pas le seul élément physiologique qui intervienne pendant l'acte de parler et d'écrire. Il est constamment accompagné d'un phénomène de sensibilité, en vertu duquel nous avons conscience des mouvements exécutés par la langue, les lèvres, le larynx pour la parole, par la main pour l'écriture. La sensation que nous percevons ainsi se dépose dans le cerveau sous forme d'image ou de souvenir. Ce souvenir constitue la mémoire des mouvements coordonnés de la parole et des mouvements coordonnés de l'écriture, chacune de ces mémoires résumant une collection d'images ou de représentations motrices, les représentations motrices d'articulation et les représentations motrices graphiques (l)»

(1) G. Ballet. — Le langage intérieur elles diverses formes de l'aphasie, p. 46.

Que la genèse de ces images motrices soit liée ou non à l'existence, encore en discussion, d'un sixième sens (le sens musculaire) ou que (*es images soient d'origine simplement tactile, peu nous importe ici. Ce que je désire seulement en dégager, c'est que notre cerveau contient des images motrices et que l'imagination est non seulement en mesure d'utiliser celles qui sont acquises, mais aussi qu'elle en peut créer de nouvelles, suivant ses besoins, de même qu'elle crée de nouvelles images visuelles, tactiles ou auditives.

Ainsi, notre cerveau pense avec six catégories d'images correspondant à six formes de la sensibilité et ces catégories sont toutes également représentatives d'idées concrètes et d'idées abstraites.

Ces principes de psychologie étant fixés, nous allons maintenant voir de quelles façons l'intelligence subconsciente des sujets lucides utilise les variétés d'images.

3° l'utilisation des images mentales par le psychisme des divers sujets lucides.

Chacun a sa forme particulière d'imagination. En d'autres termes, chaque psychisme, suivant ses prédispositions, se soiwie.d, réfléchit et imagina en se servant, de préférence, d'une ou de quelques-unes des catégories d'images mentales sensorielles.

En général, l'esprit, selon ses besoins, utilise tout le magasin de ses images. Mais il est des cerveaux qui ont une prédilection si marquée pour une catégorie d'images, que c'est presque exclusivement avec elle qu'ils pensent.

La pensée intuitive n'échappe pas aux nécessités psychologiques.

Et nous verrons dans la suite que la catégorie d'images employées par les sujets n'est pas, psychologiquement, indifférente, mais qu'elle crée souvent de véritables spécia-

lités dans la lucidité et qu'elle conditionne aussi les voies d'expression de la pensée subconsciente.

a) Les images mentales accessoires et complémentaires. (Hallucinations du goût et de l'odorat)

Puisque nous pensons avec toutes les images mentales, toute image, de quelque nature sensorielle qu'elle soit, est susceptible d'être utilisée pour la reconstitution des idées de source intuitive. Et, quelquefois, les sensations les moins intellectuelles peuvent fournir à la perception des précisions accessoires, mais confirmatives d'une connaissance.

Ainsi, avons-nous vu l'imagination, surtout visuelle de Mme M..., employer, comme images complémentaires, des sensations gustatives et olfactives. La vision d'une grande étendue d'eau, le bruit de vagues et le goût salé, lui permettaient la prise de conscience de l'idée de mer.

Et d'une manière analogue, la vision du vestibule d'un hôtel, en pleine lumière du jour et avec odeur de repas qu'on prépare, lui faisaient fixer vers midi l'échéance d'un fait...

Mais si les hallucinations du goût et de l'odorat ont parfois un rôle relativement important dans la reconstitution de certaines idées, elles sont le plus souvent très accessoires et seulement complémentaires.

Les sensations de cet ordre sont, en effet, particulièrement affectives, c'est-à-dire fournissent surtout des impressions de plaisir ou de douleur, d'attraction ou de répulsion. Elles servent plutôt aux fonctions de la vie purement animale. Aussi leur apport est-il très restreint dans l'élaboration intuitive, qui est toute intellectuelle.

Etant donné le peu de connaissances que ces images sont capables de fournir, il n'existe pas de types imaginatifs purement gustatifs ou olfactifs.

Je me borne donc à signaler l'utilisation toute complémentaire de ces deux catégories d'images, pour n'en plus parler et aussi pour les éliminer dans l'édification des types de sujets lucides, considérés quant aux caractéristiques de leur imagination.

Restent donc quatre catégories d'images mentales (visuelles, tactiles, auditives, et motrices) qui sont les matériaux communément employés par l'intelligence subconscienle des sujets. Ces images sont surtout intellectuelles. L'instinct les utilise bien aussi ; mais ce sont les éléments représentatifs des idées sur lesquels s'exerce surtout l'intelligence.

Considérons donc successivement, chaque catégorie de ces images qui sont les véhicules de la pensée intuitive et voyons leur rôle dans sa reconstitution consciente.

b) Les images mentales visuelles

Hallucinations visuelles et Voyants. — Est-il des sujets lucides dont le psychisme emploie seulement des images visuelles, à l'exclusion absolue de toute autre image sensorielle ?

Je n'en ai pas rencontré, mais le fait est possible. Car, en raison de l'activité exceptionnelle et de l'ingéniosité créatrice de l'imagination des sujets à type visuel, l'hallucination visuelle est capable de reconstituer la plupart des idées.

J'ai montré, ailleurs, que Mme M... prenait conscience des états de nos diverses composantes, toujours par images visuelles. Les états affectifs et intellectuels étaient représentés par mimique ou des images allégoriques, les états organiques par images d'une anatomo-pathologie ultrafantaisiste, les états de la vie de relation par des visions de faits, d'actes, de scènes ou encore des allégories, etc..

Mais si toute connaissance intuitive paraissait dans le champ de sa conscience sous la forme sensible d'une image visuelle, d'autres images sensorielles venaient concourir, suivant les nécessités, à la reconstitution plus complète des idées. Ces images, cependant, n'étaient qu'accessoires et l'image visuelle faisait toujours le fond de la connaissance.

Peut-être existe-t-il des sujets exclusivement hallucinés par le sens delà vue. Cela est psychologiquement possible.

On peut, cependant, considérer comme types visuels, comme voyants, les sujets qui, à l'instar de Mme M..., perçoivent tout par images visuelles, chez qui cette image est toujours présente dans toute prise de conscience de la pensée lucide, même s'il vient, par moments, s'y ajouter d'autres variétés d'images. Car, ce qui caractérise ce type, c'est que l'hallucination visuelle ne fait jamais défaut et qu'elle est toujours prépondérante quelle que soit la composante d'individualité traduite.

C'est donc à tort qu'on nomme ordinairement « voyants » ou clairvoyants les sujets lucides, en général. Ces termes enlèvent aux phénomènes la signification précise qu'ils devraient avoir.

Pour les profanes, le voyant est celui qui perçoit ce que tout le monde ne perçoit pas. Or, voir et percevoir sont deux mots représentants deux phénomènes totalement différents. Voir, c'est bien percevoir, mais la réciproque n'est pas vraie. Xous verrons bientôt qu'il est des variétés de sujets percevant les connaissances intuitives sans images visuelles et par d'autres représentations sensorielles.

L'expression « voyance » doit donc, en bon langage psychologique, être réservée aux seules perceptions intuitives par images visuelles.

Les images visuelles chez les imaginatifs poly- sensoriels. — Mais s'il est des sujets véritablement voyants, type Mme M..., il en est aussi dont l'imagination, tout en usant

|)liis volontiers d'autres images, se sert cepciulanl (riiiiages visuelles.

Alors, il est à remarquer que ces sujets, i)our qui les visions ne sont qu'un des modes de la perception, se servent des images visuelles seulement pour la traduction d'une ou de deux de nos composantes, et toujours pour les mêmes.

Je répéterai, à ce projios. (jue ce n'est pas arbitrairement et sans motif séi'itMix (pic j"ai di\isé rexistencc liumaine, quant à sa pcrceptivité, en états organiques, états psychiques, états de relations et vie d'évolution. J'ai été amené à cette division et même contraint par la mentalité des sujets lucides dont l'imagination se comporte tout différemment suivant qu'elle veut signifier des états de l'une ou de l'autre de nos composantes.

Mme M..., véritable voyante, avait des images visuelles pour tous les états de l'individualité humaine. Chez la plupart des autres sujets, ces images sont réservées à certains états.

Mme Fraya, par exemple, percevra rarement un sentiment, une passion, un état intellectuel, par images visuelles; c'est par d'autres images, tribuiaires d'autres sens, que ces notions lui viennent. Mais, par contre, elle percevra visuellement les troubles de la vie organique et très souvent les états de la vie de relation. De même, beaucoup de sujets qui prennent connaissance de nos états psychiques et même organiques par d'autres images que les visuelles, seront hallucinés par des visions représentant des faits de la vie de relation.

Tous ces sujets ne sonl pas, à proprement parler,, des voyants, puisqu'il n'y a pas prédominance visuelle de leur imagination. Ce sont des imaginatifs polysensoriels, des mixtes, les types visuels à peu près purs étant relativement rares en dehors de la lucidité en condition d'hypnose.

Caractères des images visuelles, suivant les psychismes. — Selon la qualité de l'imagination du sujet ou l'importance de sa dissociation mentale, la puissance représentative de l'image visuelle varie. On peut dire qu'elle est généralement hallucinante. Le sujet croit en percevoir l'objet, il en a la sensation actuelle.

Les véritables voyants présentent cette particularité d'avoir des hallucinations cinématographiques et colorées. Leurs visions se rapprochent de la vie objective. Le mouvement est un procédé de leur imagination pour ajouter à la valeur expressive des images.

Chez quelques-uns, les visions animées évoluent dans un espace à trois dimensions, comme en pleine nature.

Chez d'autres, elles sont comme projetées sur un écran blanc, de forme carrée ou arrondie et sur lequel se succèdent rapidement les tableaux dont les significations particulières révèlent la pensée subconsciente.

Et, comme je l'ai signalé, en étudiant le psychisme particulier de Mme M..., il y a une complète similitude entre les artifices qu'emploie la subconscience et ceux des auteurs de films cinématographiques. Et cela n'a rien qui doive étonner, car dès que l'imagination veut s'exprimer sans le secours de la parole, ses procédés sont les mêmes, qu'elle ait à créer de la vision intérieure ou qu'elle s'ingénie à la rendre perceptible au dehors. Les images que les films déroulent ne sont-elles pas les reproductions de scènes préalablement imaginées, puis mimées ?

Normalement, le souvenir reproduit fort bien le mouvement. Pourquoi l'objectivité des images ne le reproduirait-elle pas? Il n'y a rien d'extraordinaire dans le fait que les sujets lucides voient en mouvement ce qui se meut dans la nature. Car, en notre cerveau, la représentation du mouvement des choses existe au même titre que celle de leurs autres qualités : forme, consistance, couleur, etc..

Les hallucinations visuelles ne sont cependant pas toujours animées. Il est des sujets, polysensoriels surtout, dont les visions sont figées et se succèdent comme autant de tableaux plans. Même chez les voyants purs, d'ailleurs, les images représentant les états organiques sont à peu près toujours stéréotypées.

Variable est la distance où se projettent les visions des sujets.

Ceux qui les provoquent par la boule de cristal, par les miroirs, la loupe,... les aperçoivent dans le champ lumineux de ces objets, à la façon dont on verrait un paysage dans une glace sphéroïde ; êtres et choses sont vus en miniature, en raccourci.

Ceux chez qui les hallucinations surgissent sans artifices, sans excitation spéciale de la vue, les aperçoivent à des distances variables, mais toujours petites.

M. de Fleurière voit les siennes à un ou deux mètres de lui.

Mme M... les aperçoit plus ou moins proches d'elle suivant leur vigueur représentative. Quand il s'agit de faits d'échéance éloignée ou de peu d'importance, les visions semblent lointaines et rendues peu distinctes par la distance. S'il s'agit, au contraire, de faits contemporains et saillants dans la vie, il lui paraît que la réalisation s'en fait devant ses yeux, à proximité de sa main et qu'elle peut toucher les fantômes de son esprit, comme du doigt.

Cette projection dans l'espace des images visuelles, qui s'explique tout naturellement par leur caractère hallucinant, a cependant suscité des interprétations par le merveilleux.

Quand sa lucidité s'exerce sur une personne présente, Mme M..., avons-nous vu ailleurs, est hallucinée par la forme corporelle de cette personne qui mime ses propres sentiments, ses actes. Elle voit en rêve agir son consultant,

mais elle ne voit pas son corps réel, puisqu'elle a les yeux fermés.

De façon analogue, les visuels éveillés peuvent voir, non loin d'eux et à proximité de leur consultant, la représentation mentale de ce dernier, objectivée, et dont l'expression dicte, pour ainsi dire, les révélations qu'il va faire. De sorte que deux aspects de la même personne peuvent être à la fois devant le sujet éveillé : le vrai corps qu'il voit par ses yeux et son fantôme organisé de toutes pièces par Timagination et qui n'est qiiiine simple représentation mentale.

Si la lucidité porte sur une personne éloignée, pour le même motif psychologique, la représentation mentale de cette personne sera projetée en hallucination et le sujet la décrira autant que le lui permettra la netteté des caractères morphologiques de la vision.

Il n'en est pas autrement si, au lieu d'un être vivant et absent, il est question d'un être défunt. A côté du consultant, le sujet éveillé voit la forme de l'être dont il doit parler, en raison des rapports familiaux ou autres avec la personne présente.

Il est de toute évidence que rien ne devrait sembler merveilleux dans cette nécessité psychologique pour la pensée intuitive de se présenter dans le champ de conscience sous la forme sensible d'images visuelles. Et cependant, certains adeptes du Spiritisme n'hésitent pas à confondre les créations de l'imagination des intuitifs avec des réalités objectives perçues, selon eux, par l'extra-normale sensibilité des médiums. De simples représentation mentales sont ainsi, sans autres formalités, transformées en entités occultes.

C'est la personne consultante et son double éthérique que le sujet verrait simultanément, dans le premier cas...

Pour le second, il est discuté s'il n'y a pas, au contraire, transport du double astral du sujet jusqu'auprès de la personne éloignée.

l']nrin, (|uan(l rétro hallucinaiil est uii déliuit, c'est son ânio, non encore entièrement dépouillée de substance matérielle, qui se tient auprès de la personne consultante, par sympathie et dans un but de protection. Les sujets voient cette forme lluidique en raison de leur hypernorina! sens de la vision et ce sont bien des médiums, des intermédiaires entre l'autre vie et la nôtre...

Voilà une apj)lication exemplaire de la logique mvsti- ((ue. Tout aboutit au merveilleux !

Cependant, à défaut d'analyse psychologique, une toute simple observation montrerait qu'à toutes les personnes d'une même famille, qui successivement viendront le consulter, le même sujet lucide parlera des mêmes êtres défunts, et parce qu'il en subira la représentation mentale. A tous il dira «... je vois auprès de vous une personne de tel aspect, de telle mentalité et caractère... cette personne ne vit plus, mais elle vous accompagne de sa sollicitude, etc.. I'

De sorte que si l'hypothèse spirite veut attirer cette catégorie de faits dans son merveilleux, il lui faut accepter ces conséquences logiques :

Ou bien chaque entité défunte posséderait au minimun autant de corps éthériques qu'il y a de personnes vivantes dans sa famille, corps éthériques jouant le rôle d'anges gardiens.

Ou bien l'entité défunte n'a qu'un corps éthérique, lequel a pour spéciahté de venir accompagner, toutes autres occupations cessantes, celui des membres de sa famille à qui il prend subitement la fantaisie d'aller consulter un sujet lucide.

Pour obvier à la pluralité improbable des formes fluidiques, cette dernière considération doit nécessairement sembler la meilleure aux spirites.

Mais, alors, qu'adviendrait-il si plusieurs membres d'une même famille s'entendaient pour consulter pendant

le même moment, et en divers lieux autant de bons sujets lucides ?

Il arriverait inévitablement ceci : qu'à chacun d'eux le sujet révélerait qu'il a perdu tout récemment un être cher, un père par exemple, et il en dépeindrait la forme matérielle, la mentalité et les caractéristiques de l'existence, connues ou inconnues du consultant.

Et comme le sujet verraitV être, ohiet de ses révélations, il y aurait apparence que le même père se tiendrait dans le même moment auprès de quatre ou six de ses enfants vivants et en six lieux différents !

Multiplication étrange des corps éthériques proportionnée au nombre de vivants consultant des médiums ! Mystère de multiples entités en une seule !

Ames gigognes, jamais prises au dépourvu et affectueusement rivées aux côtés d'êtres vivants souvent mol appréciés durant la vie terrestre !

Quel burlesque au delà !

Prendre pour réalités permanentes des idées intuitives habillées d'images passagères, c'est trop sacrifier à l'instinct qui mène l'homme au merveilleux, si la raison n'y met pas obstacle ! Et croyez bien que dans l'esprit de certains sujets lucides, comme dans celui de beaucoup de leurs consultants, cette croyance ne sera pas facile à extirper !

Relativité de la représentation mentale des images visuelles.

Le lecteur se souvient du rôle important du symbohsme

dans la reconstitution de l'idée intuitive pour Mme M..., type de sujet visuel, son psychisme usant de tous les artifices pour faire connaître à la conscience la pensée subconsciemment élaborée.

Quand il est question de connaissances correspondant à des réahtés objectives, l'imagination de ce sujet les représente sous la forme des sensations qui, dans les grandes

lignes, seraient celles que son cerveau percevrait devant les réalités elles-mêmes.

Mais si les idées venues d'intuition sont des notions abstraites, des sentiments, des émotions, des tendances intellectuelles,... alors (à part les images visuelles des mots dont ce sujet ne se sert pas) son imagination, ne trouvant pas dans ses magasins des images aptes à les représenter, a recours à des artifices, à de véritables trucs d'une ingéniosité remarquable et dont les deux principaux sont : la mimique des formes humaines hallucinantes et les images allégoriques.

Les psychismes de tous les sujets lucides procèdent d'une manière analogue. Quand les images concrètes sont impuissantes, ils créent des images symboliques.

Lorsque les connaissances intuitives sont les reflets de réalités extérieures, y a-t-il adéquation, toujours ou parfois, entre l'image visuelle et la réalité ?

Je me suis déjà expliqué sur ce point. Je crois cependant utile de redire qu'il semble bien en être ainsi puisque les sujets indiquent souvent les caractéristiques d'un lieu, d'un fait, d'une scène, d'une chose... mais que cela est une apparence qui conduirait à d'innombrables déceptions dans l'expérimentation, si on la tenait pour vraie.

Le sujet lucide n'a pas devant les yeux le cliché de l'objet qu'il décrit. Les clichés astraux n'existent que dans l'esprit de ceux qui les ont inventés pour les besoins de leurs démonstrations. De l'observation minutieuse des divers faits de lucidité se dégage cette véritable loi psychologique : que les images mentales sont reconstitutrices d'idées et non des choses en elles-mêmes. Ce principe doit présider à l'expérimentation, si l'expérimentateur veut éviter d'attribuer à l'intuition ses préjugés erronnés.

Dans les cas où les idées correspondent à des choses existantes, le sujet lucide pourra, évidemment, signaler un

certain nombre de leurs qualités sufTisant à les caractériser. Mais quand son imagination est parvenue à faire comprendre la pensée intuitive, il serait contraire à la psychologie de vouloir obtenir de lui les mêmes détails de description qu'il pourrait fournir s'il avait vraiment devant lui la vision du cliché des faits dont il parle.

Qu'un voyant dise, par exemple : « ... Je vois dans votre passé tout proche un terrible accident, une véritable catastrophe dont vous vous êtes échappé par le plus grand des hasards... ». Si la personne à qui cela est dit vient, en efîet, de sortir indemne d'une catastrophe de chemin de fer, son salut n'ayant tenu qu'à quelqu'une de ces circonstances favorables dénommées providentielles (en opposition, sans doute. aux circonstances malheureuses),rintelleetualité subconsciente du sujet a présenté dans le champ de conscience cette connaissance intuitive sous la forme d'images visuelles reconstituant uniquement l'idée d'accident grave et de préservation. Et cette connaissance est vraie, bien que les images qui ont contribué à l'exprimer puissent n'avoir aucun rapport avec la scène réelle de l'accident.

Je sais bien que certains voyants sont capables de plus de précisions et qu'ils pourraient reconstituer, dans ses grandes lignes, un fait de ce genre et en faire une description d'ensemble, surtout s'il a été vécu par la personne présente. Mais il n'en est pas ainsi pour tous les intuitifs visuels. Et, d'ailleurs, même pour ceux qui le pourraient, on n'aurait pas de peine, en les poussant dans la description des détails de leur vision, à s'assurer que si les indications générales sont exactes, les complémentaires sont presque toutes fausses, ce qui ne se produirait pas si le sujet décrivait d'après un cliché exact de l'accident.

Aussi convient-il de s'attacher à la reconstitution de la pensée intuitive dans sa signification principale et de tenir en suspicion les images accessoires qui peuvent, chez les sujets éminents, correspondre parfois au réel, mais ne

sont, le plus souvent, que des moyens de fortune employés par l'imagination pour porter les connaissances subconscientes devant l'attention.

Une vision mentale fausse dans ses détails peut rendre consciente l'idée vraie d'un fait rxistant cependant dans le monde extérieur.

C'est ainsi que Mme M..., comme le lecteur le sait, perçoit des maladies d'organes par des images visuelles grotesquement inexactes.

Quand Mme Fraya dit à quelqu'un : « ...Vous venez de subir une importante opération au ventre... », la scène réelle de l'opération n'est pas devant ses yeux, elle ne voit ni le chirurgien qui opère, ni ses aides, ni la salle..., elle a tout simplement la représentation mentale d'un ventre ouvert. Et quand elle parle de maladies de rein, de vessie, de foie, de cerveau..., des images de ces organes les lui montrent de couleur rougeâtre, teinte qui pour elle est la caractéristique visuelle de la maladie. Mais la configuration des organes qu'elle se représente n'a que de très lointains rapports avec leur forme analomique exacte.

Aussi, est-on en droit d'affirmer que C hallucination véridique, c'est-à-dire : exactement superposable à l'aspect d'une réalité extérieure, n'est qu'une apparence.

Le psychisme des sujets, connaissant les choses à travers des idées, revêt les idées d'images reproduisant les caractères propres à en faciliter la perception. D'où le rôle prépondérant du symbolisme dans l'imagination des intuitifs visuels.

Pour les idées concrètes, elle l'emploie déjà. Pour les idées abstraites, il ne faut donc pas s'étonner qu'elle s'en serve exclusivement.

Il peut arriver que l'idée subconsciente s'habille du symbolisme des mots écrits, le sujet semblant alors les lire dans l'espace. Mme M... n'a jamais d'images visuelles de

mots. Mais d'autres visuels en ont quelquefois et peuvent ainsi préciser des noms de lieux, de choses, et même de personnes. Ce fait est exceptionnel, du moins chez les sujets que j'ai observés.

La mimique hallucinante des êtres qui sont objets de lucidité est un artifice beaucoup plus souvent employé par l'imagination des sujets. Les fantômes des personnes en cause révèlent les connaissances les concernant, par les jeux de leurs physionomies. Mme M... prend ainsi conscience, même des états affectifs et intellectuels.

Plus fréquemment encore que la mimique, le psychisme des sujets utilise Vallégorie, que l'ingéniosité créatrice de l'imagination fait varier depuis les images représentatives des choses et des êtres, plus ou moins déformées, plus ou moins caricaturales, jusqu'à des symboles de signification si conventionnelle qu'ils resteraient absolument incompris si le sujet, au Heu de les interpréter, se contentait de les décrire.

L'allégorie est si souvent employée par l'imagination des sujets lucides, qu'elle se manifeste à tous instants et se reflète dans la plupart de leurs révélations.

Il n'est pas de limites aux constructions allégoriques de l'imagination. Je n'en citerai que peu d'exemples, pris au hasard dans mes notes :

« ...Tout est noir dans la vie de cette personne, la fatalité s'acharne après elle... dans un temps très prochain, je vois cependant comme une lueur qui perce ces ténèbres... puis une lumière plus grande et très douce les dissipe lentement... des jours meilleurs sont proches... »

« ...Cette personne m'apparaît comme gravissant une pente... elle monte, elle monte, elle s'efforce d'aller haut, la fin de l'année est arrivée, je la vois toujours au bas de la pente qu'elle tentait de gravir ».

— « Ce qui signifie ? ,

— « ...Cela signifie que malgré tous ses efforts, elle n'est pas plus avancée, matériellement, à la fin de l'année qu'au commencement... »

« ...Toute l'existence passée de ce monsieur m'apparait dans une vision... je le vois entouré de liens qui l'enserrent et l'immobilisent... il tend toute sa' musculature pour les rompre... c'est en vain... tout ce qu'il a tenté jusqu'ici n'a jamais abouti... il est maintenant à un moment où, sous un eiïort plus grand de son énergie, les liens qui l'emprisonnent vont casser... les circonstances faciliteront ce qu'il entreprendra...»

« ...Je vois une dame un peu éloignée de Paris... je la vois très triste dans une grande maison... aujourd'hui, elle reçoit comme un rayon de soleil, une joie. Une amie très chère vient auprès d'elle... »

« ...Cette personne m'apparaît comme une source qui se divise et A'a alimenter différents réservoirs... sa bonté soutient autour d'elle des existences qui péricliteraient sans elle... »

« ...Je vois un général coiffé d'un casque colonial parler à ce monsieur, il le protège... car sur la tête du monsieur, je vois une étoile, signe de protection... »

Parfois l'allégorie se réduit à des symboles d'une extrême simplicité. M. de Fleùrière, par exemple, prend connaissance de l'ensemble d'une de nos composantes par la vision de simples lignes qui, par leurs directions, leurs teintes, leurs dimensions, leurs accidents... lui fournissent des indications synthétiques que viennent ultérieurement compléter d'autres visions plus concrètes.

Ce sujet s'exprimera par moments ainsi :

« ...A partir de ce jour, l'existence de cette personne m'apparaît comme une raie lumineuse qui monte, monte régulièrement en s'élargissant... elle monte sans aucun acci-

dent, sans dépressions, sans temps d'arrêt... sa vie s'épanouira et ne connaîtra pas de fluctuations )>...

« ...La vie de ce monsieur m'apparaît comme une raie sombre, raie qui s'amincit depuis quelques années... elle se réduit encore dans l'avenir... brusquement, je l'entends se casser... c'est la mort dans un très bref délai... »

Pour ce sujet, chacune de nos composantes : affectivité, intellectualité, vie organique, vie sociale... tout cela peut lui être révélé dans son ensemble par des allégories de lignes ou de rayons lumineux.

Sans le symbolisme, l'intuition des sujets visuels serait limitée à la seule représentation des choses concrètes, car l'imagination ne trouverait pas d'images pouvant habiller ses idées.

On rencontre des voyants chez qui l'imagination n'emploie que des images allégoriques et qui, de plus, décrivent tout simplement leurs visions. Leur langage, naturellement, se ressent du symbolisme spécial de leur pensée, ils parlent dans un scintillement d'images et souvent comme par paraboles, à la façon des Orientaux. Celui qui ne connaîtrait pas la nécessité psychologique à laquelle leur psychisme est plié, serait tenté de les mal juger, estimant qu'ils se renferment volontairement dans l'allégorie, pour éviter le danger des précisions et laisser à leurs révélations un vague favorable.

Cette catégorie de sujets est malgré tout décevante et inutilisable pour l'expérimentation.

c) Hallucinations tactiles

Les variétés d'images mentales tactiles. — Le sens du toucher, qui semble être le sens primitif et le plus simple dans son mécanisme, présente, au contraire, une

réelle complexité. Qu'on lo considère dans la peau ou dans les muqueuses, il nous fait connaître le monde extérieur par des sensations que l'observation avait depuis longtemps différenciées et que l'anatomo-pathologie et aussi l'histologie commencent, depuis quelque temps, à (li.ssocier et à rapporter à des appareils propres et spécifiques pour chacune de ces différenciations.

Les excitations des nerfs du toucher, suivant leurs genreS; suivant les régions, suivant les nerfs impressionnés, donnent naissance à quatre modes de sensations tactiles et par conséquent à quatre variétés d'images mentales tactiles.

1° Lorsque nous promenons nos doigts sur un objet pour en percevoir exactement les contours, les dimensions, la consistance, etc., nous prenons de cet objet des perceptions du tact proprement dit, et les sensations qui nous viennent ainsi sont celles du toucher actif et volontaire dont l'organe propre est la main. Ainsi, nous acquérons des représentations tactiles mentales qui sont le reflet des formes, de l'étendue et de la consistance des réalités extérieures.

2" Si un objet appuie sur notre corps, à quelque place que ce soit, l'impression tactile ainsi produite provoque une sensation de pression, c'est le toucher passif par lequel nous viennent les images tactiles de pesanteur.

3" Quand les excitations ébranlent trop fortement nos nerfs ou quand elles s'adressent à une certaine catégorie de filets nerveux sensitifs répartis sur tout le corps, il naît des sensations de douleur, créant en notre cerveau des images spéciales et totalement distinctes des précédentes.

4" Enfin, certains filets nerveux sont exclusivement impressionnés par la modalité thermique de l'énergie excitatrice, donnant les sensations de variations caloriques.

Notre mémoire contient donc des images mentales tactiles tributaires de ces quatre différenciations du même sens. Et l'activité propre de l'esprit, en les associant inces-

samment et de toutes manières, a construit des images tactiles complexes et qui représentent en nous les connaissances tactiles des choses.

Mais, en outre de ces images tactiles proprement dites, et qui ont été élaborées avec, comme matériaux élémentaires, les impressions des divers nerfs du toucher, il existe dans notre mémoire des images tactiles plus complexes, résultant d'une élaboration antérieure de l'esprit, sensations de la répercussion sur tout l'organisme d'images polysensorielles associées. Il convient de bien établir cette catégorie d'images complexes, parce qu'elles sont extrêmement utilisées par l'imagination de presque tous les sujets lucides. Je veux parler des images représentatives d'émotions.

L'émotion, envisagée dans toute l'extension du terme, c'est une excitation psychique, un trouble qui, par retentissement, provoque une réaction motrice de l'organisme. Quand la cause est extérieure, c'est Vémotion proprement dite : douleur, dégoût, frayeur, plaisir, etc.; le caractère de ce genre d'émotion est alors d'être éphémère.

Quand la cause de l'excitation est interne, une idée, alors l'émotion est un état affectif plus durable, elle s'appelle sentiment (joie, tristesse, bienveillance, désir, etc..) ou passion si les sentiments ont acquis une telle intensité qu'ils prédominent sur tous les autres(haine, amour.)

Or, quelque soit sa variété, l'émotion entraîne toujours des variations physiologiques dans notre organisme, des perturbations fonctionnelles.

Nous ne prenons conscience que de certains de ses effets, mais, chose remarquable, ces effets sont, dans leur ensemble, variables avec chaque émotion et toujours les mêmes.

Ainsi, par exemple, la tristesse s'accompagne d'une sorte d'angoisse cardiaque, de constriction épigastrique, de lassitude intellectuelle, d'amoindrissement de l'énergie, de dépression physique, d'impression générale de malaise, etc..

La colère, au contraire, provoque une contraction de toute la musculature, comme si le cerveau mobilisait toute l'énergie pour la combativité, en même temps qu'on ressent une sorte de bouillonnement cérébral, un vertige de la raison, un chaos mental dans lequel les idées tourbillonnent et perdent tout relief. Et des phénomènes réactionnels vaso-moteurs font pâlir ou rougir la face. Le cœur précipite ses mouvements. Tout un état de forte impulsivité motrice est ainsi produit sous l'excitation intérieure d'une idée.

En prenant les unes après les autres toutes les variétés d'émotions, on s'assurerait aisément que chacune diffère de toutes les autres par la nature globale du retentissement moteur sur l'organisme, que chaque émotion s'accompagne d'une réponse motrice complexe et dont l'ensemble est particulier à une excitation psychique déterminée.

Cette réponse étant forte pour l'émotion brusque et la passion, elle est alors d'analyse facile. Faible pour l'émotion durable, pour le sentiment, l'analyse est alors plus subtile.

Mais le cerveau, qui a vécu toutes les émotions, n'éprouverait aucune diiïiculté à reconnaître sa correspondance émotionnelle, si, par un artifice quelconque, on reproduisait dans l'organisme la sensation complexe d'une réaction physiologique d'émotion.

N'est-il pas classique que les attitudes réveillent les émotions et qu'il suffit, par exemple, de mimer la colère pour sentir s'éveiller en soi le sentiment de colère, par réversibilité des moments du phénomène émotif ?

C'est que la réaction complexe de l'organisme, pour chaque émotion, a créé autant d'images tactiles associées à des images motrices et que la reproduction de ces dernières évoque nécessairement l'émotion génératrice.

Or, ces images émotives sont, pour la plupart des sujets

lucides, celles que leur imagination emploie le plus, soit seules, soit contemporainement à d'autres images sensorielles.

Utilisation des diverses images tactiles par Vimagination des sujets lucides. — Par rapport à l'utilisation qu'en font les" sujets lucides, on peut résumer les images tactiles en trois groupes :

l'' Images tactiles du tact proprement dit, de pesanteur et de variation thermique, représentant les qualités des choses relativement au sens du toucher (forme, consistance, étendue, poids, chaleur...).

2" Images tactiles de douleur.

3" Images tactiles émotives.

Et, fait curieux, quelle que soit la nature de l'imagination des sujets employant ces diverses sortes d'images tactiles, tous utilisent chacun de ces groupes d'images pour traduire les mêmes états d'une individualité.

Les images du toucher (tact, pression, chaleur), servent exclusivement à fournir des connaissances sur les états de la vie de relation.

Les sensations pénibles, les images mentales de douleur, sont particulièrement employées à la traduction des états organiques.

Les images émotives serviront à exprimer les états de la vie psychique, affectifs ou intellectuels, soit en euxmêmes, soit dans leurs multiples applications.

Ainsi, l'activité psychique des sujets intuitifs confirme une fois de plus la division de notre individuahté en les composantes que j'ai exposées.

Voyons donc maintenant comment, selon les composantes à percevoir, ces diverses images tactiles sont employées par l'imagination des sujets.

Hallucinations tactiles proprement dites et perception des états de la vie de relation. — La somme des connaissances que les hallucinations du loucher peuvent donner sur les êtres et sur les choses est restreinte. Aussi cette variété d'images est-elle surtout complémentaire et vientelle le plus souvent aider l'expression des images visuelles.

Mme M... reconnaissait ainsi uni> ville orientale : « ...Je vois des maisons toutes blanches, une végétation exotique, un soleil très lumineux et je sens une chaleur accablante... »

L'idée d'hiver lui était donnée de cette façon : « ...Je vois de la neige, il fait froid... c'est l'hiver... »

Elle percevait de cette manière un changement de production industrielle : ...ce monsieur va changer de direction d'usine... il s'occupe maintenant d'une industrie dont les produits sont liquides... je le vois bientôt dans un autre établissement où se font des objets que je ne puis déterminer, mais qui sont plats, durs et froids au toucher... »

Mme Fraya, par le même procédé, situe souvent les événements dans le temps, à l'aide de sensations thermiques lui donnant la notion de saison. « ...Je sens qu'il faisait froid quand cet événement s'est produit, c'était en hiver ou en saison très fraîche... )>

Plus fréquentes que les hallucinations olfactives et gustatives, parce que plus intellectuelles, les images du toucher ne peuvent cependant être que complémentaires, n'étant pas capables, à elles seules, de reconstituer entièrement des idées. Elles collaborent simplement à leur reconstitution. C'est dans la perception des états de la vie de relation qu'elles servent à peu près exclusivement.

Hallucinations de douleurs et états organiques. — La douleur est la perception d'une sensation pénible dont les causes, la nature et les degrés sont variables à l'infini.

L'impression peut partir de tous les tissus et de tous les organes, et l'image esthésique qui en résulte va de la simple sensation de vague malaise jusqu'à la sensation aiguë, déchirante, insupportable et ébranlant fortement les centres nerveux.

C'est par la sensation de douleur que la maladie nous' devient consciente et l'expérience a créé dans notre mémoire des images tactiles de cet ordre, comme aussi l'esprit est capable d'en imaginer.

Mme M..., Mme Fraya et beaucoup d'autres sujets perçoivent les maladies par visions des organes malades. Mais, bon nombre d'autres sensitifs, en raison de prédisposition de leur imagination, le font exclusivement avec des images tactiles de douleur. Et, fait digne de remarque, ce sont les sujets dont l'imagination utilise ce genre d'images pour révéler les états organiques qui sont les meilleurs spécialistes du diagnostic.

Ces images esthésiques étant associées dans l'esprit avec les images tactilo-motrices des réactions de l'organisme dans les divers états morbides, il arrive que certains sujets lucides tactiles subissent à la fois la sensation du malaise d'un organe et les réactions ordinaires de cet organe quand il est malade. Et c'est en analysant ce qu'ils éprouvent qu'ils prennent connaissance des états pathologiques de leurs consultants.

S'ils reconnaissent le mal par des symptômes bien caractéristiques, ils le nomment. Mais, bien souvent, ils décrivent simplement les symptômes qu'ils ressentent, sans pouvoir davantage spécifier, car ce genre d'images se prête assez mal à la précision.

Cette possession provisoire du sujet par la maladie est vraiment curieuse à observer. Le sujet éprouve la maladie comme s'il était vraiment malade et la mime.

« ...Oh que mes reins sont fatigués, s'exclamait un jour

Mlle de Berly, comme je suis lasse, comme mon ventre est douloureux... Ah ! qu'il fait bon s'asseoir !... ouf... ! quel soulagement !... je vous conseille d'examiner le ventre de cette personne, il présente certainement quelque chose d'anormal... »

— « Cette personne, lui répondis-je, est au cinquième mois d'une grossesse ».

« ...Alors tout s'explique... »

Touchant une lettre écrite par une autre personne, Mlle de Berly est subitement prise de nausées, de malaises d'estomac...

« Reposez-vous donc, lui conseillai-je, vous paraissez très fatiguée... »

— « ...Inutile je n'ai rien, mais c'est la personne de la lettre qui a l'estomac totalement détraqué... »

A peine a-t-elle mis en main un objet appartenant à une troisième personne qu'elle se met à éternuer fortement et à se moucher abondamment comme quelqu'un qui s'enrhume.

« ...Vous vous enrhumez, lui demandai-je ? »

— «...Ne vous inquiétez pas, cela va passer. Mais la dame qui a écrit cette lettre guérira moins vite que moi, elle a un coryza chronique, c'est elle qui me fait moucher... »

Mme P..., après avoir prié une consultante de s'asseoir, se dispose à faire de même, quand brusquement elle s'arrête, pousse un cri et porte la main à un de ses genoux...

« Qu'avez-vous, lui demande la personne, vous êtesvous blessée ? »

— «...Xon... ce sont vos rhumatismes qui me font mal... » La notion de bronchite lui devient consciente parce

qu'elle se met à tousser et à cracher, cependant qu'elle éprouve la sensation d'oppression respiratoire.

Son cœur se mettant à battre violemment, elle diagnostique : palpitations, ou maladie de cœur si elle ressent une constriction douloureuse dans la région précordiale.

Elle sent une forte migraine devant un migraineux. Auprès d'un asthmatique ou d'un emphysémateux, ses poumons exagèrent leur rythme et elle entend des sibilances bronchiques.

Un coryza la fait également éternuer et se moucher. Et, parfois, elle subit si complètement l'objectivité des images mentales reconstitutives de l'idée de maladie, qu'il ; lui arrive d'avoir des coliques et même de la diarrhée s'il s'agit d'une personne à entérite diarrhéiforme ;ou des vomissements pour un dyspeptique...

Cela semble à première vue fort étrange, mais pourquoi ?... N'est-il pas classique qu'on peut provoquer de la diarrhée et des vomissements chez une personne mise en hypnose, par le simple fait de le lui suggérer ?

Or, les sujets lucides sont éminemment suggestibles, et leurs centres psychiques subconscients sont entièrement asservis à la pensée exogène. Faut-il toujours le redire ?

L'image tactile est quelquefois même, chez certains, si violente, si hallucinante qu'elle entraîne les réactions complexes et spéciales à chaque affection déterminée. Il arrive même, parfois, que la perturbation organique persiste un certain temps, au lieu de cesser brusquement comme à l'ordinaire.

M. de Fleurière éprouva, un jour, particulièrement, cette prolongation des troubles fonctionnels. Un homme étant venu le consulter, ce sujet dès qu'il l'eût touché, ressentit immédiatement une impression de fort malaise et comme de plénitude dans la région du foie. D'autres images mentales, le lui permettant, il prévint son consultant de la gravité de sa maladie, tout en atténuant le pronostic.

Le malade mourut peu après d'une tumeur cancéreuse propagée au foie.

Mais les sensations pur lesquelles M. de Mcurière prit conscience de cette maladie persistèrent. Son foie resta gros, congestionné et douloureux pendant plus de dix jours et il dut se soigner.

Cependant tous les sujets qui, i)ar images tactiles, perçoivent les maladies, n'éprouvent pas une aussi complète objectivité de leurs images mentales. La plupart prennent conscience d'une affection et de son siège uniquement par une sensation de douleur plus ou moins marquée.

Et ici se manifeste encore la relativité des images employées par l'imagination des sujets. Car, de même que des images visuelles, sans aucune exactitude anatomo-pathologique, donnent aux voyants des notions justes de maladies, de même des images tactiles fausses permettent aux sensitifs tactiles la révélation de maladies réellement existantes.

La sensation de douleur qui révèle au sujet le trouble organique est, en efïet, le plus souvent non sentie par le malade ou, dans le cas contraire, elle est très différente de nature, d'étendue, d'intensité et même de siège. Quelquefois, même, celui-ci ignore absolument qu'il est malade.

L'imagination du sujet, simpliste dans son ingéniosité, utilise la représentation mentale d'une douleur dans la région de l'organe malade et cela sufTit à l'intelligence pour en reconnaître l'idée. Une hallucination non véridique reproduit une connaissance vraie.

Ce procédé psychologique, si facile à déceler, pour peu qu'on observe sans opinions préalables, a cependant donné naissance à la bizarre conception du transfert des maladies, le mal du consultant le quittant pour passer chez le sujet.

Or, le transfert ainsi entendu n'existe pas.

L'imagination tactile présente dans le champ de conscience la notion de maladie par des images de douleur

associées ou non à des images lactilo-motrices de réaction, procédant ainsi à la façon des psychismes visuels, qui le font par des visions.

Dans le nombre des expériences de lucidité, il peut se produire cette coïncidence : que le consultant, par autosuggestion consciente ou subconsciente, guérisse de son affection et qu'il persiste chez le sujet la sensation par laquelle il a pris conscience de l'état de mal. Et l'on assiste alors à l'apparence d'un cas de transfert.

Les cas de transfert de maladies, que l'on cite, se réfèrent, d'ailleurs, toujours à des afîections dans lesquelles prédomine le symptôme douleur : névralgies, pseudo-rhumatismes, etc.. ou tout au moins que peut réaliser l'idée fixe subconsciente. Le consultant de M. de Fleurière n'aurait eu qu'une bénigne affection du foie et serait guéri peu de jours après la séance, qu'on aurait cité ce cas comime un exemple indiscutable de transfert !

Devant une fracture de jambe, le sujet tactile souffrira violemment d'une de ses jambes, mais soyez convaincus qu"il ne prendra pas la fracture à son compte !

Si le transfert de maladies existait, les sujets lucides deviendraient les boucs émissaires des maladies de tous leurs consultants et leur vie professionnelle serait courte !

Qu'ils se réjouissent donc de n'être impressionnés que par ridée et non par la réalité des maladies. Il y a bien, en vérité, transfert, mais transfert d'idée, par suggestion menlate subconsciente.

Hallucinations émotives et états de la vie -psychique. — L'analogie est grande entre les hallucinations tactilomotrices représentatives de l'idée de maladie et l'hallucination émotive représentative de l'idée d'ém.otion, car, qu'il s'agisse d'une émotion simple, d'un sentiment ou d'une passion, le sujet lucide dans l'esprit duquel ces phénomènes psychiques s'évoquent Jes ressent comme pour son

compte, il est « dans la peau du personnage qu'il traduit ».

Par cette classe d'images mentales sont portés à la connaissance de beaucoup de sujets les états affectifs et intellectuels.

La simple approche du consultant sufîit souvent pour que Mme Fraya et M. de Fleurière en éprouvent le sentiment dominant. C'est ainsi qu'ils perçoivent, d'ailleurs, la préoccupation actuelle de celui qui vient auprès d'eux.

Ces sujets sentent toute la complexité des sentiments de joie, de découragement, de tristesse, d'accablement, d'énergie, de combativité, etc., ils en sentent en eux la répercussion organique et n'ont aucune peine à reconnaître la nature des sentiments auxquels correspondent leurs sensations hallucinantes.

Dès qu'elle ouvre la porte de son salon à un consultant inconnu, il arrive souvent à Mme Fraya de dire immédiatement au nouvel arrivé « ...Je vais vous dire des choses désagréables... » ou bien « ... Je sens que ce que je vais vous dire vous fera plaisir... » sensations confuses de malaise moral ou de satisfaction qui, d'un coup, synthétisent ce qu'expliqueront en détail la succession d'hallucinations sensorielles plus précises.

Les hallucinations émotives, si elles sont représentatives d'états affectifs très forts, persistent souvent pendant toute une séance et même au delà.

C'est en raison de cela qu'il est des personnes dont la présence est des plus pénibles aux sensitifs lucides.

Quand Mme Fraya reçoit quelqu'une de ces personnes sur qui s'abattent toutes les tristesses de la vie, qui sont comme une cible que vise et qu'atteint toujours le destin mauvais, elle éprouve un tel sentiment d'accablement moral, une telle angoisse que la sensation en est intolérable ; son cœur se serre, sa respiration devient oppressée et un besoin d'air impérieux lui fait parfois, sous un prétexte quelconque, ouvrir la fenêtre ou la porte de son cabinet.

M. de Fleurière me disait un jour : « ...Vous voyez, je ne vous ai guère fait attendre... le pauvre homme que je viens de reconduire et qui était venu faire appel à mon intuition est si malheureux, tant accablé de misères que je n'ai pas eu la force de supporter l'accablement physique et moral que me font éprouver des êtres aussi infortunés... j'ai abrégé autant que j'ai pu la consultation pour me soustraire à cette véritable torture morale... )>

Ces sensitifs connaissent souvent des fins de journées pendant lesquelles la quiétude de leur esprit est compromise, pour avoir éprouvé des sentiments pénibles venus d'autrui et dont l'amertume reste et se prolonge dans leur cerveau.

Par contre, ils sont réconfortés et se sentent dans une atmosphère agréable quand l'être qu'ils ont à traduire est un être à qui la destinée sourit ou dont les inclinations loyales n'évoquent en eux que des images sympathiques.

Leur instinct les attire vers le plaisir et leur fait redouter la douleur morale, môme passagère.

On ne peut, parla simple réflexion, se rendre compte de la diversité des connaissances, dans le domaine de la vie psychique, que les images émotives peuvent donner, associées à d'autres images sensorielles ou à l'exclusion de toute autre.

Lors de l'analyse du psychismedeMmeM...,j'avaismontré comment, lorsqu'elle traduisait des états affectifs ou intellectuels, ce sujet le faisait par double hallucination : mimique des fantômes et sensations tactiles. Ov, beaucoup de sujets n'ont que des images émotives pour prendre connaissance des états psychiques de l'individualité à traduire. Ils éprouvent toutes les émotions, les sentent, les analysent, et leur intelligence consciente se fait un jeu de reconnaître jusqu'aux sentiments inanalysables, en apparence, représentant des états intellectuels tels que l'activité cérébrale, la valeur de la mémoire, le sentiment de facile intelligence ou

d'intelligence laborieuse, la vigueur de Tiinagination, sa spécialité, etc..

Il faut dire que, chez les sujets lucides, les images émotives sont autrement plus fortes que dans l'état normal du souvenir. Quand, de mémoire, nous voulons nous représenter les sensations produites par les sentiments, elles s'évoquent si vagues, si difficiles à sentir et à difîérencier, qu'on ne peut comprendre comment, isolées de l'idée d'émotion, elles peuvent la faire reconnaître'. Mais considérons que toute image mentale chez les sujets lucides s'objective et que, chez eux, l'image émotive est aussi forte que lorsque le sentiment naît dans l'esprit sous l'excitation d'une idée.

. Les hallucinations émotives sont, peut-être, les plus employées de toutes les images mentales. Car, pour beaucoup de sujets, elles sont exclusivement utilisées pour exprimer les états affectifs et intellectuels et les voyants les associent presque toujours aux images visuelles, à titre complémentaire, pour la reconstitution d'états de la vie de relation.

On se souvient que Mme M... éprouvait les sentiments de tous les personnages dont elle percevait la mimique.

En ce cas, l'image émotive est le plus souvent évoquée par association.

Existe-t-il des types tactiles purs parmi les sujets lucides, c'est-à-dire n'utilisant que cette variété d'images ?

J'ai bien observé des sujets chez qui l'image tactile, l'image émotive surtout, est toujours présente quelles que soient les autres images sensorielles employées, mais je n'en connais pas pour qui elles soient exclusives.

Le fait est cependant fort possible et doit se rencontrer de préférence dans cette variété de sujets dont l'intuition est strictement limitée à la perception de maladies ; l'absence de toutes autres hallucinations leur interdisant la prise de conscience des autres composantes (sauf la vie psychique) et surtout les états de la vie de relation.

d) Les Hallucinations auditives

Le sujet lucide, dont la pensée subeonsciente se manifesterait exclusivement par images mentales auditives, prendrait connaissance de cette pensée en entendant une voix lui souffler à l'oreille les termes qu'il n'aurait qu'à répéter.

Les images auditives sont représentatives de bruits, de sons, ou d'assemblages conventionnels de sons : les mots parlés.

Les représentations de bruits et de sons (autres que la parole) sont des éléments de petite importance pour l'imagination qui ne les utilise, comme les sensations tactiles, olfactives et gustatives, qu'en accessoires, pour compléter la reconstitution des idées présentées dans le champ de conscience sous la forme d'images plus expressives.

Dans un exemple que je citais plus haut, Mme M... entendait le bruit de vagues, cependant qu'elle voyait une grande étendue d'eau, de goût salé, et ainsi était portée à sa connaissance l'idée de mer.

M. de Fleurière, révélant un événement grave, entendit par son oreille cinq fortes détonations, en même temps qu'une vision lui permettait de préciser les circonstances d'un attentat criminel...

En complément d'autres hallucinations, surtout visuelles, la plupart des sujets à imagination polysensorielle perçoivent ainsi des sensations de bruits et de sons qui contribuent à reproduire le mieux possible la vie extérieure.

Mais l'hallucination auditive vraiment expressive est celle des mots entendus.

Le sujet prenant ainsi connaissance de sa pensée intuitive, présenterait ces deux qualités qui ne sont jamais réunies en d'autres cas : 1° traduction exacte de la pensée subconsciente ; 2° liberté de l'exprimer extérieurement ou de ne pas l'exprimer.

En pareille condition, le psychisme subconscient ha-

billerait lui-même ses idées des mots qui leur conviennent et cela avec la sûreté qui caractérise les actes psychiques subliminaux. Les facultés conscientes n'ayant alors qu'à percevoir et exprimer sans interpréter, serait ainsi supprimée une importante cause d'erreur.

Je n'ai pas non plus observé de sujets lucides pouvant être considérés comme types auditifs purs. Mais, les sujets à imagination éclectique sont fréquemment hallucinés par les mots.

Ce sont parfois des phrases entières que croient entendre leurs oreilles. Ils les répètent textuellement ou en interprètent la signification si elle est allégorique. Ces phrases semblent ou bien prononcées par les fantômes en même temps présents devant leurs yeux, ou bien elles succèdent tout à coup à d'autres sortes d'hallucinations sensorielles, l'imagination ayant brusquement recours à ce moyen plus simple d'expression.

Quand, en efTet, l'esprit du sujet lucide est tendu vers la perception d'un fragment de notre existence, son attention consciente ignore lequel des sens va être halluciné. L'un ou l'autre le sera, ou plusieurs à la fois. L'imagination est opportuniste, elle s'inspire des nécessités du moment et, malgré sa rapidité invraisemblable d'action, elle choisit la variété d'images qui lui paraissent les plus capables de rendre conscientes les idées qui se succèdent.

C'est souvent par l'hallucination auditive verbale qu'il arrive aux sujets de nommer une ville, une région, une personne même. Ces indications sont rares. Il est déjà fort curieux qu'elles soient possibles.

J'ai observé, il y a peu de mois, un sujet de médiocre lucidité, mais merveilleusement assoupli à la suggestion mentale consciente et qui se faisait un jeu de révéler le prénom de toute personne connue de l'expérimentateur, pourvu que celui-ci le sut. L'image verbale du suggestour

se reconstituait dans le cerveau du sujet qui l'entendait et la répétait.

D'autres observateurs pourront, sans doute, rencontrer des sujets à type de mémoire auditive prédominante et pour qui les images auditives verbales seront les matériaux principaux de leurs particulières imaginations.

Pour la sûreté de la traduction de leur pensée intuitive, ces sujets seraient à rapprocher de ceux à parole ou à écriture automatiques, dont nous allons nous occuper.

e) Hallucinations motrices

Variétés d'images mentales motrices. — En principe, tout mouvement ayant comme but d'exprimer la pensée peut être utilisé par l'imagination des sujets lucides.

Mais, en pratique, les mouvements coordonnés susceptibles de permettre la prise de conscience des idées ont été spécialisés par l'habitude, et les images mentales représentatives de ces mouvements peuvent être ramenées à deux groupes :

1° Images motrices de gestes expressifs (mimique).

2° Images motrices verbales.

Images motrices et gestes expressifs. — Les images motrices de gestes expressifs sont si rarement employées, que je n'ai rencontré qu'un seul sujet, Mlle de Berly, dont l'imagination s'en serve. Je vais donc dire en quoi ce genre d'images consiste, pour n'en plus parler.

Mlle de Berly est un sujet lucide à imagination polysenrielle. Elle voit, elle entend, elle sent sa pensée intuitive, mais ses hallucinations tactiles, visuelles, auditives... sont le plus souvent associées à des images représentatives de mouvements coordonnés qui, par le geste, tendent égalemont à en exprimer la signification. De sorte qu'en même temps que, par la parole, elle traduit ses images visuelles ou tactiles, elle en mime le sens, vivant ainsi sa pensée in-

tuilive coîiirno un ai'Leur, sur la scène, vil sa pensée intérieure.

Elle souffre, avons-nous vu, de la maladie des malades. Volontiers, elle quitte par moments sa chaise pour jouer scéniquement une situation.

Je l'ai vue incarner successivement une dizaine de membres de ma famille, prendre leurs attitudes coutumières, le rythme de leurs voix, caricaturant leur maintien à la manière des virtuoses du crayon qui fixent définitivement l'expression d'une physionomie en exagérant quelqu'une de ses caractéristiques. Que l'être, objet de perception lucide, soit vivant ou soit mort, Mlle de Berly semble toujours l'incarner, à la façon dont un acteur incarne le personnage qu'il fait vivre ou revivre.

Si l'original est vivant, on s'étonne que l'intuition puisse permettre de si bien reproduire un être, surtout qu'il arrive souvent au sujet de mimer des dialogues, changeant son attitude et le rythme de sa voix suivant celui qui est censé parler. Mais on ne songe pas un instant qu'il y ait là autre chose que de la lucidité.

Les jugements s'orientent tout différemment quand l'original est un défunt. La copie intuitive qu'en donne le sujet est considérée comme une réelle incarnation, l'âme est venue posséder le corps du médium et c'est elle qui parle par le cerveau et la bouche charnels.

Le sujet en est fermement convaincu et aussi bon nombre de ses consultants.

Toujours le merveilleux où il n'y a que pure physiologie !

Images motrices verbales. — Ce sont des images verbales qui servent presque toujours aux imaginations motrices. Chez les sujets moteurs, l'idée intuitive s'habille de Vimage motrice représentative démets.

Or, les images motrices verbales sont multiples et les

sujets emploient l'une ou l'autre de leurs variétés, suivant les tendances particulières de leurs imaginations.

Les uns utilisent les images représentatives des mouvements coordonnés du langage parlé : images motrices d'articulation.

Les autres utilisent exclusivement les images représentatives des mouvements coordonnés des mots écrits : images motrices graphiques.

D'autres, enfin, et assez nombreux, se servent d'images représentatives de mouvements coordonnés des mains, reproducteurs de mots par conventions préalables : images motrices verbales associées à des mouvements de mains autres que ceux de récriture.

Existent donc trois catégories de sujets moteurs, très distincts et ne semblant avoir aucun rapport entre eux, si l'on s'en tient à l'apparence, mais, en réalité, tributaires du même procédé mental, comme je vais l'exposer.

Variété des sujets à imagination motrice

Les sujets a parole automatique. — Les diverses images motrices verbales ont cette commune qualité de représenter mentalement des idées, mais de ne pas tomber directement sous la perception de l'attention consciente. Elles échappent à l'observation subjective et ne sont, d'ailleurs, connues que depuis peu de temps, grâce aux méthodes nouvelles de la psychologie expérimentale et particulièrement à l'étude clinique des aphasies. De sorte que ces images mentales, tout en servant à représenter la pensée intuitive sous une forme sensible, restent cependant subconscientes.

Et, comme elles sont objectivées, au même titre que toutes les autres variétés d'images, leur force représentative entraîne immédiatement la réalisation des mouvements dont elles sont les images. La pensée subconsciente

s'exprime par les mots sans passer par le champ de conscience.

•Les sujets à images motrices verbales d'articulation parlent donc comme mus par une force intérieure et ne prennent connaissance de leurs révélations qu'au moment où les mots parlés les manifestent. Les facultés conscientes n'ont, dans ce phénomène, d'autre rôle que de laisser le sujet parler. Encore l'impulsivité des images est parfois telle que le sujet parle sans l'avoir préalablement voulu.

C'est par un procédé psychique analogue que certains névrosés parlent impulsivement, sans le vouloir et sans savoir ce qu'ils vont dire. L'effervescence de leurs centres intellectuels subconscients met à jour directement leurs élaborations et par le seul intermédiaire des images d'articulation des mots. La seule différence, en ces deux cas, c'est que le névrosé exprime l'élaboration d'une constructivité subconsciente en délire, tandis que la subconscience lucide fonctionne sous l'excitation d'une pensée étrangère et de qualité supérieure.

Mme Fraya est un sujet dont l'imagination mixte utilise à tous moments les images motrices d'articulation. C'est par elles que son intuition exprime les états de la vie psychique, particulièrement, et c'est en raison du symbolisme si souple et si précis des mots, qu'elle fait des analyses complètes et concises, caractérisant et fixant la mentalité d'un être.

Ceux qui ont eu recours à la lucidité de ce sujet ont dû remarquer que, dès qu'elle aborde la description psychologique de son consultant, le rythme de sa parole devient rapide ; elle parle avec une volubihté manifeste et les mots jaillissent de ses lèvres, précis étonnamment et s'adaptant parfaitement à l'indication des moindres contrastes, des moindres nuances de caractère. La réflexion la plus entraînée serait incapable, avec tous matériaux acquis d'à-

vance, de coordonner, de comparer et d'associer des jugements aussi exacts et concernant de subtiles particularités affectives et intellectuelles.

Qu'on lui donne un fragment de l'écriture d'une personne absente et, immédiatement, brusquement même, sans aucun temps pour la réflexion, elle décrit la mentalité du scripteur dans un style à la fois net et élégant. Pour pouvoir écrire textuellement ses paroles, on est à tous moments dans la nécessité de la prier de s'arrêter, ce qu'elle fait de la meilleure grâce ; puis elle reprend, sans aucun effort mental, son analyse au point où on l'avait arrêtée et avec la même facilité que si elle n'avait pas été interrompue.

Mais, dès qu'ayant épuisé les états de la vie psychique, elle arrive à la traduction des états organiques ou de la vie de relation, alors ce sont des images visuelles, tactiles ou auditives qui lui révèlent la pensée intuitive et sa parole revient à l'allure du langage de la réflexion, car, entre l'image mentale et l'expression, s'interpose maintenant l'intelligence consciente qui perçoit et explique.

Voilà pourquoi certains sujets lucides, si on leur demande sur quoi ils basent ce qu'ils disent, vous répondent : « ... je ne sais pas... je parle comme ça me vient... »

En quelle circonstance,demandai-je un jour àMme Fraya, avez-vous, pour la première fois, découvert votre faculté de lucidité ?

« ...Il m'arrivait, par moments, de dire certaines choses à des personnes, malgré moi, et que je regrettais aussitôt d'avoir dites parce que je n'avais aucun motif pour le faire. Et, régulièrement, les personnes s'étonnaient et me regardaient anxieuses, s'inquiétant comment je pouvais savoir les choses dont je leur parlais. L'expérience m'ayant prouvé que mes paroles n'étaient pas incohérentes, mais qu'elles traduisaient des réalités cachées, je pris à mesure plus de hardiesse, puis j'utilisais volontiers cette faculté. Et main-

tenant j'ai toute confiance dans ce qui me vient ainsi ».

Il est peu d'excellents sujets lucides éveillés, chez qui,, à certains moments, la pensée intuitive ne jaillit pas ainsi directement par la parole, et c'est alors que leurs révélalions présentent le meilleur cachet d'exactitude.

Les sujets lucides a écriture automatique. — L'image motrice verbale la plus souvent employée par les psychismes lucides, c'est Vimage motrice graphique, représentation mentale des mouvements de la main pour tracer les mots. L'idée subconsciente semble alors s'écrire d'elle-même sur le papier comme un message télégraphique à l'appareil récepteur.

Par l'intermédiaire de cette représentation motrice, l'imagination met directement en œuvre les centres moteurs de l'écriture, sans, au préalable, solliciter l'attention consciente.

Ecriture automatique et parole automatique sont donc deux procédés psychiques ne différant que par le genre d'image motrice verbale utilisée et par le mode d'expression du mot. Mais, la parole automatique n'est, généralement, qu'un des moyens employés par les imaginations mixtes, tandis que l'écriture automatique sert exclusivement à une catégorie bien tranchée de sujets lucides.

Ce que leur main écrit n'a aucun rapport avec les images mentales qui, pendant le même temps, se succèdent dans leur champ do conscience.

Voici comment, en général, ces sujets moteurs procèdent.

Le consultant, assis non loin du sujet, lui pose une question concernant un point de sa propre existence ou de celle d'un être de son ambiance, et aussitôt la main du sujet se met à écrire la réponse à la question posée.

Certains sujets écrivent au crayon, qui laisse aux gestes graphiques plus de liberté qu'une plume, et ils lisent en-

suite la réponse automatiquement écrite. D'autres doivent se contenter de tracer avec les doigts, sur une surface lisse, les signes des mots, parce que ni plumes ni crayons ne résisteraient à la brusquerie des mouvements de la main. Et à mesure que les gestes graphiques se font, ils expriment, par la parole, les mots que leur main trace.

L'allure des mouvements de la main qui écrit est très variable. Tantôt elle est hésitante, les mots s'inscrivent assez lentement et il arrive parfois que des phrases ne sont pas terminées. Tantôt, au contraire, la main est mue avec une si grande rapidité que le débit de paroles du sujet se rapproche du langage ordinaire.

Plus les mouvements de la main sont rapides, plus les mots sont précis et mieux sont construites les phrases.

Les révélations par écriture automatique ont généralement pour qualité d'être concises. L'imagination subconsciente ne s'embarrasse pas de tout ce qui rend la phrase souple, elle veut se faire comprendre, sans plus, et les conjonctions, articles, verbes inutiles, elle s'en passe.

Par moments, cependant, se construisent des séries de phrases de style très correct.

Et, pendant que sa main écrit, le sujet ne perçoit pas sa pensée intuitive par d'autres images mentales. Son attention consciente est, d'ailleurs, occupée à traduire en paroles les gestes graphiques, dans les cas où la main les mime seulement. Quand un crayon trace les mots sur un papier, le sujet s'efforce de distraire son attention par un artifice quelconque.

Il est d'observation courante que celui qui lit ou écoute parler n'a pas besoin de parcourir des yeux ou d'entendre le développement entier des phrases pour en comprendre le sens. Le plus souvent, on les termine mentalement en employant à peu près les mots dont va se servir l'écrivain ou l'orateur. Or, le même phénomène se produit dans l'es-

prit du sujet lucide dont l'attention suit l'expression graphique de la pensée subconsciente. Dès qu'une phrase est près de s'achever, il la termine mentalement par les mots qui semblent devoir traduire l'idée, inéluctablement. Mais, les mots que trace la subconscience ne sont pas toujours ceux-là ; ce sont le plus souvent des synonymes.

Et cela étonne fortement les sujets qui ne comprennent guère comment leur main, si docile ordinairement à exécuter les désirs de la volonté, semble se faire un devoir de s'y soustraire. Ils expliquent cependant ainsi ce phénomène : « ...mon guide no veut pas que je pense à ce qu'il va me faire écrire, et quand je le fais, il manifeste son mécontentement en employant d'autres termes ». Les esprits désincarnés sont autoritaires et susceptibles !

Est-il besoin de répéter que l'état de dissociation psychique rend autonomes les centres de l'intellectualité et qu'en cette condition le psychisme subconscient possède provisoirement l'usage exclusif des centres de l'expression graphique et qu'alors, l'image motrice du mot n"a aucun rapport avec les images auditives ou visuelles verbales par lesquelles l'intelligence consciente, pendant le même temps, se représente les mêmes idées ?

C'est cependant cet antagonisme entre leur pensée consciente et leur pensée intuitive qui fait croire aux sujets que leur main ne leur obéit plus et qu'elle est mue par une force indépendante de leur volonté (ce qui est vrai), force qui, en raison de la nature supra-normale des révélations, est supérieure à leur raison (ce qui est vrai encore) et ne peut donc être attribuée qu'à des entités surnaturelles (bond injustifié dans le merveilleux !)

Aussi, est-ce dans la catégorie des écrivains automatiques lucides que se rencontrent surtout les convaincus de la médiumnité. Ces sujets, sous le nom de médiums-psychiques, sont ceux qu'utilisent surtout les spirites pour communiquer avec l'humanité défunte.

L'étendue des connaissances intuitives fournies par l'écriture automatique est, en principe, nécessairement la même que celle permise aux sujets polysensoriels par la diversité de leurs images mentales. Mais, si je considère, dans leur ensemble, les sujets lucides que j'ai observés (et ils sont nombreux), il m'apparaît que les meilleurs d'entre eux sont ceux dont l'imagination mixte, par le libre emploi de toutes les catégories d'images, semblent les mieux outillés pour traduire la pensée subconsciente.

Les mots paraissent, cependant, être les meilleurs représentants des idées et suiïire à les exprimer toutes, et l'automaticité de la traduction est une garantie contre les défectuosités de l'interprétation consciente. Je ne crois donc pas que la considération ci-dessus ait une valeur réelle. Il est probable que la différence de valeur intuitive, entre les écrivains automates que je connais et les polysensoriels, est uniquement basée sur l'acuité de leur sens fluidique et non sur la nature de leur imagination.

C'est pour ce motif, vraisemblablement, que les révélations des sujets à écriture automatique m'ont paru, en général, peu abondantes et qu'il était nécessaire de cantonner leur intuition sur une question bien précise et comportant une petite extension. Ils y répondent en peu de lignes.

Mais, comme l'emploi des images de mots permet de traduire les idées les plus abstraites, ces sujets peuvent parfois percevoir des connaissances que l'imagination des autres sujets sensoriels ne saurait rendre sensibles, parce qu'elles ne trouveraient pas d'images aptes à cela.

En décembre 1911, je posais cette simple question à Mme D... : « Parlez-moi de mes occupations non professionnelles ».

Ce sujet qui ne m'avait jamais vu et qui ignorait tout de moi, me fit un exposé précis de la nature de mes recherches en psychologie et cela avec une netteté de termes qui

m'étonDa et l'étonna encore bien plus. A chaque instant, elle me regardait d'un air désolé, et me disait : « ...Fautil m'arrcter ?... ce que dit mon guide n'a aucun sens, jamais il ne m'a fait écrire de» choses aussi bizarres... c'est absurde tout ce que je vous dit, n'est-ce pas... ? »

« — Mais non ! continuez », devais-je toujoui's lui répondre.

Ce jour-là, surtout j'assistais au spectacle étrange de la montée artificielle et indirecte de ma pensée subconsciente vers ma conscience. Le sujet était bien entre elles l'intermédiaire qui les fit communiquer. Par des phrases concises et très claires pour moi, je fus informé de vérités psychologiques que j'avais déjà dégagées de longues séries d'expériences, et de quelques autres vérités, dont l'évidence ne se confirma qu'ultérieurement. Selon ma règle ordinaire de conduite, j'ai écrit cette consultation mot pour mot, sous la dictée du sujet et, aujourd'hui plus encore que l'an passé, j'admire comment ont pu se réfléchir, dans le cerveau peu instruit du sujet, des notions ardues de psycho-physiologie, incompréhensibles pour lui, et qui répondaient si bien aux investigations de ma curio.sité !

Tant il est vrai que les images verbales, étiquettes con- A'entionnelles des idées, sont les meilleurs symboles de la pensée, le langage parlé ou écrit pouvant les exprimer toutes.

Il est un autre genre d'images motrices se rapprochant beaucoup des images graphiques verbales, ce sont les images motrices représentatives des mouvements coordonnés propres au dessin.

Je me hâte de dire que je ne connais pas de sujets dont l'imagination exprime ainsi les connaissances intuitives. Mais je signale la possibilité de manifestation de la lucidité par dessin automatique, la subconscience pouvant aussi bien employer ce symbolisme expressif que celui des mots.

Le dessin serait, vraisemblablement, dans ce cas, soit une reproduction approximative de réalités, soit des formes allégoriques.

Si l'on en juge par le nombre relativement considérable de personnes parvenant, à l'aide d'une éducation spéciale, à écrire automatiquement, on est en droit de présumer qu'il y a là un moyen de déceler le sens intuitif latent chez la plupart de ceux qui le possèdent. Car, avec de la persévérance et quelques prédispositions personnelles assez répandues, on arrive à cette condition de libération de l'intellectualité subconsciente ; les femmes surtout. Il suffit, pour y parvenir, de tenir sa main armée d'un crayon sur une feuille de papier blanc, tout en s'efîorçant de distraire son attention ; mais avec, cependant, le désir de voir sa main écrire. Quelques mouvements esquissés favorisent souvent le déclanchement des centres moteurs graphiques.

Selon la facilité de dissociation mentale et la qualité motrice de l'imagination, le résultat se manifeste plus ou moins vite. Certaines personnes arrivent à écrire automatiquement après quelques heures d'essai ; à d'autres, il faut plusieurs séances ; la plupart n'y parviennent jamais.

Puis, en mettant l'écrivain automate en condition d'inter-communication psychique, rien n'est ensuite plus facile que de constater l'existence ou la non-existence, en cette condition, du sens spécial, d'après la qualité des réponses.

Car on est intuitif ou on ne l'est pas ; ce n'est pas l'intuition que Ton acquiert par la pratique, mais les conditions de désagrégation mentale qui lui permettent de se manifester. Ceux qui sont intuitifs, sans le savoir, profitent de l'automaticité graphique pour exprimer les élaborations subconscientes de leur lucidité. Les écrivains automates non lucides ne mettent à jour que les inventions de leur imagination.

La pensée intuitive s'exprimant par l'écriture automa-

tique, représente la forme la plus siinplr du phénomène psychique de lucidité. Elle en est comme le schéma. L'attention consciente du sujet peut, à la rigueur, n'intervenir à aucun moment, même pas après Texpression, si l'expérimentateur le désirait. Il apparaît bien, en cette circonstance, que le cerveau lucide est un récepteur transformant subconsciemment la pensée exogène et la manifestant extérieurement par les voies les plus courtes; subtil instrument psychique dans lequel se reflètent toutes les individualités humaines mises en condition de l'impressionner.

Les sujets lucides typtologues (1). — En raison de ses tendances particulières ou des conditions dans lesquelles on la place, l'imagination d'un sujet lucide peut employer toute autre image motrice représentative de mots que les images verbales d'articulation ou graphiques.

Qu'il soit, par exemple, entendu que chaque coup frappé par le pied d'une table correspond numériquement aux lettres de l'alphabet, ou bien qu'en prononçant successivement chacune de ces lettres, la table devra se soulever et frapper du pied au moment de la lettre nécessaire, ou bien que la planchette pivotante sur laquelle la main s'appuie arrêtera sa flèche indicatrice sur les lettres devant servir à la constitution des mots ; en tous ces cas, le subconscient du sujet, s'il est d'imagination motrice, utilisera les représentations mentales des mouvements correspondant aux mots aptes à habiller sa pensée, et la puissance d'objectivité des images entraînera leur réalisation. Le sujet, inconsciemment et impulsivement, imprimera à la table ou à la planchette les mouvements conventionnels des mots à exprimer.

Avec ce genre d'expression, les lettres se succèdent assez lentement, se distillent, pour ainsi dire. On sent que l'imagination organise péniblement des images qui lui sont

(1) Etymologiquement : « qui s'expriment par coups frappés »

moins familières que celles des mots écrits ou parlés. Il en serait à peu près de même d'un sujet lucide à écriture automatique et qui saurait à peine écrire, les lettres se traceraient laborieusement.

Et pourquoi, dira-t-on, avoir recours à un moyen d'expression si peu commode ?

Les causes en sont multiples, je vais en signaler les deux principales.

D'abord, il faut dire que les sujets lucides qui emploient uniquement ce procédé le font, peut-être, parce que c'est le seul qui permette la libération de leur psychisme subconscient, ou qui, dans cette condition, favorise la qualité motrice de leur imagination.

Ensuite, c'est par ce procédé très répandu que quelques-uns ont eu l'occasion de découvrir leur intuition.

Beaucoup de personnes seraient lucides, à divers degrés, si elles cherchaient avec persévérance le moyen propice à leur désagrégation mentale, mais personne n'y songe. Or, le spiritisme a répandu dans tout l'univers la pratique des tables frappantes. La moindre petite ville a ses séances spirites qui réunissent un certain nombre de personnes ravies de fréquenter le surnaturel. On fait la <;haîne, toutes mains réunies et doucement appuyées sur une table. Et quand le moment est jugé favorable, c'està-dire quand on commence à sentir une sorte d'impulsivité dans les mains, la personne autorisée et compétente interroge l'esprit d'une voix émue et solennelle. Et la table répond en frappant d'un pied.

Cette condition, si propice à l'action autonome des centres intellectuels subconscients, met en évidence l'intuition de ceux chez qui elle se manifeste alors. Et les groupes spirites arrivent, empiriquement, à distinguer parmi eux un médium, en l'absence duquel les esprits ne disent rien qui vaille. Isolée des autres et imposant ses mains sur un

léger guéridon, cette personne privilégiée obtiendrait, d'ailleurs, de meilleurs résultats qu'emprisonnée dans la

«liaîne.

Je ne m'attarderai pas à détruire cette toute gratuite hy- |)othèse de l'action motrice d'entités spirituelles sur les tables. D'autres l'ont très bien fait.

Les tables no se meuvent que s'il y a présence d'un être vivant capable de leur imprimer du mouvement, soit directement par impulsivité motrice inconsciente, soit, dans les cas où il serait démontré qu'une table ait remué sans contact, par extériorisation d'une l'uree réalisant à courte distance le mouvement que les muscles réalisent (piand les mains touchent la table.

Car, les tables, ou les objets, ne bougent qu'en deux conditions: si des êtres vivants les touchent, ou si, sont présents et le veulent, consciemment ou subconsciemment, ces très rares sujets connus sous le nom de médiums à effets physiques.

Les vivants étant capables de ce qu'on attribue aux morts, aussi bien quant aux phénomènes dynamiques que quant aux phénomènes psychiques, il conviendrait de limiter nos investigations dans le cycle du naturel et de ne pas nous cramponner toujours aux j)arois infranchissables du mystère !

L'analogie est totale entre la parole automatique, récriture automatique et les phénomènes de typtologie. Il s'agit dans tous ces cas, pour le subconscient, d'utiliser des images motrices verbales. Seuls ne diffèrent que les mouvements coordonnés réalisés pour cela.

Toutes autres représentations motrices verbales conventionnelles créeraient autant de genres nouveaux de sujets lucides, quant à l'expression de leur pensée intuitive.

Il est aussi facile de devenir typtologue qu'écrivain automate. Un grand nombre de personnes arrivent à faire mouvoir inconsciemment les tables.

Mais j'insiste encore ici sur ce point : faire mouvoir une table n'implique aucune qualité psychique supra-normale.

La très grande majorité des personnes qui, par ce moyen, dissocient leur psychisme, n'en obtiennent rien de bon ; la table ne traduit que les créations pures de leur subconscient.

Mais il en est quelques-unes qui manifestent une véritable médiumnité, c'est-à-dire qui apparaissent biencomme des intermédiaires entre la pensée d'un être vivant présent ou absent et l'attention consciente des assistants.

Ces médiums sont de diverses sortes suivant l'étage de la pensée qu'ils sont capables de traduire.

J'en connais qui, par le truchement des tables, reproduisent aisément mes idées sur toutes questions, ce sont des sujets suggestibles mentalement, en cet état de désagrégation psychique, par la pensée d'exploitation consciente, même si elle est subliminale au moment de la séance.

M. Camille Flammarion dans un de ses ouvrages et M. Jules Bois dans « le Miracle moderne », rapportent un exemple remarquable de cette sorte de médiumnité, en relatant l'histoire des tables parlantes de Jersey, par l'intermédiaire desquelles Victor Hugo pensait communiquer avec des esprits désincarnés. Ces auteurs n'eurent pas de peine à démontrer que, de toute évidence, c'était le subconscient du génial poète qui répondait en vers ou en prose sublimes, aux questions de son conscient. Dans ces séances ' historiques, Victor Hugo faisait office de secrétaire et se tenait à distance de la table ; un des assistants était l'intermédiaire inconscient entre les deux étages de sa pensée.

Mais, quand lo cerveau intermédiaire possède le sens différencié qu'impressionne la pensée supra-rationnelle, alors la médiumnité est lucide et ce que le sujet révèle dépasse les possibilités de la raison. Le conscient est mis en rapport avec la partie noble du subconscient, avec la pensée qui ne subit pas la répercussion des illusions sensorielles ou des faux pas de la logique rationnelle.

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