CHAPITRE II LE CHAMP EXPÉRIMENTAL DE LA LUCIDITÉ
Le champ pratique de la lucidité, c'est la quantité des connaissances de la pensée supra-rationnelle que l'intuition des sujets est capable de nous révéler.
Quelles sont les possibilités cognitives de cette pensée ? Nous ne le saurons peut-être jamais.
Nous ne connaîtrons d'elle que ce qui s'en reflétera dans le psychisme des intuitifs.
Aussi, malgré qu'il soit légitime de penser que les sujets lucides dont nous pouvons disposer à notre époque (pour merveilleux que semblent quelques-uns) seront nécessairement dépassés dans l'avenir ; il convient maintenant, pour nous maintenir prudemment dans le cadre de l'observation pure, de nous en tenir aux possibilités de nos sujets contemporains et aux faits dont ils sont capables. Ce ne sont donc pas les limites hypothétiques de la pensée supra-rationnelle qu'il faut envisager ; c'est ce que le sens intuitif de nos sujets lucides peut mettre à jour de ses connaissances.
Or, de toutes les séries d'expériences que j'ai instituées, il ressort nettement que la lucidité est rigoureusement limitée à la perception de la personnalité humaine, influences reçues ou influences données, autrement dit : la somme des innombrables rapports qu'est en définitive une existence humaine, dans toute l'extension qu'il faut donner à ce terme.
Si donc nous voulons juger l'étendue des connaissances de la pensée supra-rationnelle d'après ce qu'en perçoivent nos meilleurs sujets lucides contemporains, nous dirons que cette pensée sait la multiplicité des états dont se compose notre totale existence en toute sa durée, et qu'elle le sait à tout moment de notre évolution.
Au delà et au-dessus de la pensée que nous connaissons, il y aurait donc une autre pensée latente et sachant tout de nous, à n'importe quel instant de notre vie.
Les matérialistes diront : cela prouve que nous ne faisons pas exception aux lois générales de la matière, et que, le déterminisme étant le postulat de la science, nos existences sont aussi bien déterminées dans leur ensemble et leurs détails que les mouvements et les rapports des astres. Les microcosmes que nous sommes ne sauraient prétendre échapper à la fatalité qui asservit toute la matière. Si notre cerveau sait toute notre existence, c'est parce que, étant toute entière déterminée, elle est totalement représentée en lui.
Les spiritualistes diront : cette pensée supra-rationnelle qui sait ce que les sens ne peuvent pas apprendre à la pensée consciente ; qui est impeccable dans ses connaissances ; qui n'est pas limitée par l'espace ni le temps, pourquoi ne serait-ce pas un principe pensant lié temporairement au corps, la pensée vraie alors que la pensée sensorielle serait l'œuvre du cerveau, rame en un mot ? Cette pensée supra-rationnelle que reflètent les sujets lucides nous fournit la preuve expérimentale d'un principe spirituel dont nous avions depuis bien des siècles conçu l'existence par d'autres voies déductives ! Quand les sens seront détruits, (juand la raison aura été anéantie par le mort du cerveau, pourquoi voudriez-vous que ne subsiste pas, comme entité pensante, cette pensée qui, pendant la vie, n'avait besoin ni des sens, ni de la raison pour s'exercer?
Ceux qui, libérés de toute opinion préalable, s'efforcent tout simplement d'aller vers la vérité, diront : laissons de côté les problèmes de la fatalité de la matière et de la spontanéité de la pensée, ce sont pour nous des mystères encore impénétrables, c'est de la métaphysique à propos de faits.
Tenons-nous à l'observation pure des phénomènes et ne nous hâtons pas d'édifier sur eux des hypothèses qui n'ont d'autre mission que de donner à la raison une facile et leurrante satisfaction.
Cherchons et attendons que la certitude vienne s'imposer à notre légitime doute philosophique, qui s'accommode fort bien de la recherche et de problèmes non complètement résolus !
CHAPn KK III RELATIVITÉ DE L ACUITÉ INTUITIVE
Ce chamj) ouvitI à raciiité do la lucidité ot qui est tout ce dont se compose une individualité humaine en toute son existence, n'est qu'une possibilité jamais intégralement atteinte, car, les meilleurs sujets lucides que nous possédons de nos jours, sont bien loin d'être capables de percevoir en sa totalité le déroulement, dans le temps, de toutes les parties constituant notre personnalité. Leur intuition, comme je l'ai dit à propos du psychisme particulier de Mme M..., ne prend que des connaissances fragmentaires de l'évolution d'un être, elle n'en connaît que certains états dans les divers modes du temj>s, plus ou moins nombreux et précis suivant l'acuité de la sensibilité du sujet et la qualité dynamique de la pensée suggestrice. La finesse du sens intuitif conditionne la valeur des connaissances lucides, mais les tendances de l'imagination à employer telle ou telle catégorie d'images créent de véritables prédispositions psychiques à la perception de telle ou telle de nos composantes.
Il est de toute évidence que la qualité du sens spécial des sujets lucides rend proportionnelle sa suggestibilité. Meilleure est la sensibilité d'un sujet, mieux son psychisme subconscient sera impressionné par les modalités énergétiques de la pensée exogène, laquelle se présentera plus aisément devant ses facultés conscientes, à travers la mystérieuse élaboration de sa subconscience.
Aussi voit-on d'un sujet à l'autre de très grandes différences dans la valeur perceptrice.
Mais, il faut bien admettre que le sens spécial de nos sujets lucides est encore loin d'avoir atteint un parfait développement, puisque tous, à degrés divers, ont ce défaut commun : la nature fragmentaire de leurs perceptions lucides. Cela prouve que la pensée extérieure qui les inspire ne trouve pas chez eux une sensibilité assez aiguisée pour sentir toutes les excitations dont elle doit la solliciter. Et il ne faut jamais perdre de vue cette notion, sous peine de demander indûment à une faculté humaine ce qu'on serait en droit d'exiger d'un esprit surnaturel inspirateur.
C'est pourquoi on observe ordinairement que même les plus remarquables, parmi les sujets, révèlent des faits, des événements, des morceaux d'existence, des lambeaux de pensée, très exacts, mais plutôt signalés, bien souvent, que groupés dans leurs relations de causalité.
Quand on expérimente pour soi, pendant un certain temps et avec le même sujet, on remarque qu'à chaque séance le sujet révèle des connaissances nouvelles qui, s'ajoutant à celles antérieurement données, les complètent et les expliquent. De sorte qu'après quelques séances successives, des états d'existence épars tout d'abord et sans liens, se réunissent en groupes, qu'il s'agisse de choses du passé, du présent ou de l'avenir.
C'est surtout pour le présage que la multiplicité des séances s'impose, si l'on veut faire des expériences sérieuses. On dirait qu'en faisant fonctionner le psychisme lucide à diverses reprises sur une même partie de l'existence d'un être, l'harmonie dynamique s'améliore entre le cerveau émetteur et celui qui reçoit et reconstitue.
En raison de cela, Ja pratique professionnelle diminue la valeur des perceptions lucides, car le sujet devant qui, chaque jour et pendant plusieurs heures, défilent des êtres jamais approchés et très différents, n'a ni le temps d'adapter sa sensibilité aux divers dynamismes psychiques, ni celui
de percevoir pour chacun tout co qui jx'ut, au moment même, en être perçu. De meilleurs résultats seraient évidemment obtenus par l'expérimentateur qui aurait Tusage exclusif (le sujets très bien doués.
Une de nos meilleures intuitives me confiait, il y a peu de temps, les déceptions que lui valaient souvent ces lacunes dans la perception lucide et m'en donnait, d'un air désolé, cet exemple :
« ... Il y a un an, entre autres choses, je fis cette prédiction à un monsieur qui, pour la première fois, venait me consulter : « ...Je vous vois sur le point de partir en voyage, à travers les mers... aller en Amérique, très probablement... je vous vois sur le paquebot triste et isolé... ce n'est cependant pas tout de suite que vous partez... plusieurs bateaux quitteront auparavant, pour la même destination, le port où vous embarquerez... »
Et ce monsieur m'objecta de suite :
« Je vais, en effet, quitter la France et il est parfaitement exact que c'est pour aller en Amérique... j'admire en cela votre étonnante clairvoyance. Mais vous me dites deux choses parfaitement improbables : d'abord que je ne prendrai pas le premier paquebot, or, j'ai mon billet en poche, tout étant prêt pour que je parte après demain. Et puis, vous me voyez triste et isolé. Triste^ c'est possible, mais isolé ? Est-ce être seul que vous entendez par ce mot ?... Oui...? alors, je puis nier d'avance la véracité de votre prophétie, car je pars avec ma femme et si un motif quelconque la retenait en France, mon voyage serait nécessairement supprimé... »
Je répondis, naturellement, à ce monsieur que je lui disais ce que je voyais...
Il est revenu hier et c'est pourquoi je vous cite ce fait
qui est tout vif dans mon souvenir. Et voici ce qu'il m'a J dit : '
(c ...Votre présage, hélas, ne s'est que trop bien confirmé. Le lendemain du jour où je suis venu vous consulter, ma femme a été brusquement prise de pneumonie, dont elle est morte quelques jours après. Puis, désemparé, et autant 4 par dérivatif à mes chagrins que pour certains avantages ' de nature financière, j'ai quitté la France. Et je fus bien sur le bateau qui m'emmenait, un triste passager et bien isolé dans ma douleur... je vous remercie de m'avoir caché j la cause qui justifiait votre prédiction !» . 1
«...Cette cause je ne la lui avais pas cachée, n'en ayant pas eu connaissance. Et je suis désolée de ne pouvoir 1 ainsi, très souvent, que saisir une partie des choses... »
Et je dus consoler l'admirable intuitive, en lui faisant observer que la lucidité n'est qu'une faculté humaine et qu'elle devait se tenir pour satisfaite d'arracher des lambeaux de l'avenir caché à la raison. ,
Il est des limites à l'intuition, même dans le champ qui lui est attribué.
Quand, pour une même période de l'existence, on met à l'épreuve l'intuition de plusieurs sujets, les révélations faites par chacun d'eux peuvent être divisées en deux parts : 1° révélations concordant avec celles déjà faites par sujets antérieurement consultés, et 2° révélations nouvelles.
Et si l'on organise l'ensemble des révélations, il arrive que se reconstituent ainsi de plus gros morceaux d'existence qu'avec l'utilisation d'un seul sujet. Les répétitions de séances, avec chacun d'eux, rendraient plus précises et mieux soudées les connaissances, surtout si l'on s'attachait à ne demander à chaque sujet que les perceptions de celles de nos composantes qui sont sa spécialité.
Par rapport à l'intuition des sujets lucides, notre exis-
tence peut être assez justement comparée a un vaste et très complexe jeu de puzzle, dont rimage est divisée en une multitude de menus fragments.
Chaque sujet, selon sa valeur, met en leur.-> places quelques morceaux et forme quelques groupes avec ou s^ans liens entre eux.
Puis, en des séances répétées, divers sujets ajoutent de ci, de là, quelques autres morceaux dont certains soudent des groupes jusque-là isolés.
Et, à mesure, do plus gros fragments se forment, qui révèlent d'importants morceaux de l'image d'ensemble et permettent d'en déterminer la signification générale.
Le nombre et l'ampleur des lambeaux de notre individualité, en toute la durée de son évolution, que la lucidité d'un sujet peut reconstituer, c'est l'étendue de son clavier de perceptions.