LIVRE III
Processus général du Psychisme de Mme M..., en Activité lucide.
L'excitation psychique, provoquée par les questions de l'expérimentateur, fait surgir dans le champ de conscience de Mme M..., des images mentales dont la puissance de représentation est à peu près égale à celle qu'aurait leur objet, s'il impressionnait directement ses sens.
Mme M..., en hypnose, n'a jamais d'images mentales simples, toutes ont une apparence de sensations actuelles, ce sont des hallucinations. Aussi croit-elle à l'existence réelle et extérieure des objets de sa perception.
Les hallucinations jaillissent dans son cerveau sans aucune spontanéité de sa part. Dès que l'inter-communication mentale est obtenue, elles sont véritablement la réaction psychique à l'excitation de la question. Le sujet est intellectuellement passif. Ce premier temps du phénomène de Lucidité est automatique, c'est le moment essentiel de la Lucidité.
L'intelligence du sujet n'intervient qu'ensuite, pour prendre conscience des pseudo-sensations, les juger, les interpréter et les exprimer. Elle joue le rôle d'intermédiaire entre les hallucinations lucides automatiques et nous. Il faut bien se garder de fausser le rôle de cet inter-
prête des sensations, dans la production desquelles il n'intervient pas.
Précisons un peu la valeur relative de ces deux temps delà Lucidité.
Premier Temps. — Les hallucinations lucides. Tous les sens du sujet peuvent être hallucinés. Ainsi elle dira :
« ...Je vois une grande étendue d'eau (hallucination visuelle), cette eau est salée (hallucination du goût), j'entends le bruit de vagues (hallucination auditive)..., c'est la mer, »
Ou bien s'il s'agit, par exemple, de la perception d'un événement ayant lieu en hiver, elle dira :
« ...Il fait froid... (hallucination tactile),... je vois de la neigé, c'est en hiver... »
Mais ces hallucinations de beaucoup les plus fréquentes sont les visuelles. Mme M... est véritablement une voyante. Dans toutes ses perceptions quelles qu'elles soient, l'hallucination visuelle est présente et antérieure à toute autre. Mme M... voit tout d'abord et sa vision persiste, cependant que se succèdent d'autres hallucinations qui viennent compléter la perception, mais qui sont passagères.
On peut diviser en deux catégories l'ensemble des hallucinations. :
1"^ Les unes sont véridigues, c'est-à-dire qu'elles reproduisent à peu près exactement, dans ses caractéristiques ou même dans ses détails, l'objet de perception. Que ce soit un lieu, une habitation, une personne... le sujet les décrit comme s'il les avait réellement devant ses yeux. Mme M... perçoit de cette façon, ce qui est susceptible d'être ordinairement perçu par la vue. Elle assiste, en témoin, à la succession des mouvements, cependant qu'elle est en même temps impressionnée par les paroles, les bruits,
les odeurs, les sensations de chaud et de froid... etc., qui sont le complément du spectacle. Et, de plus, ses visions sont colorées.
2° Les autres sont symboliques, c'est-à-dire non adéquates à l'objet de perception, bien que l'intelligence du sujet puisse aisément en traduire le sens allégorique. C'est de cette façon que Mme M... perçoit les sentiments, les abstractions, etc., tout ce qui est une résultante de l'élaboration mentale des sensations et ne peut être normalement évoqué autrement que sous la forme symbolique du mot.
Les hallucinations symboliques de Mme M... sont à peu près exclusivement visuelles. Leur nombre est illimité ; elles se produisent, comme d'instinct, suivant les besoins de la Lucidité. A chaque expérience, le sujet en présente de nouvelles.
En voici deux exemples :
La causalité lui donne parfois la vision d'un cercle dans lequel est enfermé l'objet-cause. Si l'efîet est encore en expectative, il sera visible pour elle hors du cercle, mais dès que les circonstances adjuvantes en auront permis la réalisation, laTcause et son effet seront tous deux inclus dans l'allégorie du cercle.
Quand Mme M... perçoit le sentiment de joie, la notion de ce sentiment peut lui être fournie sous de multiples figures. Elle verra parfois la personne elle-même manifester sa joie avec l'exubérance de mouvements d'un enfant. A d'autres moments, c'est la physionomie seulement de la personne qui traduira son émotion par un rictus caricatural. D'autres fois, le visage sera naturel, mais très lumineux et auréolé d'une phosphorescence d'autant plus intense que la satisfaction intérieure qu'elle traduit sera plus forte, etc.
Ces hallucinations symboliques tiennent une très
grande place dans la manifestation de la Lucidité. Elles sont de beaucoup plus fréquentes que les véridiques. Certains sujets n'en ont pas d'autres.
Deuxième Temps. — Perception et traduction de rhallucinatîon lucide par Vinteïligence consciente.
L'Intelligence du sujet perçoit les sensations et les interprète. Parfois, elle énonce les divers jugements par lesquels elle en prend conscience et fait assister l'expérimentateur à la reconstitution synthétique qu'elle en fait. Ainsi dans un des exemples ci-dessus cités, on l'entend dire :
« ...Je vois une grande étendue d'eau, cette eau est salée..., j'entends le bruit des vagues, c'est la mer... »
L'idée mer s'était évoquée dans son cerveau sous la forme de ces sensations constitutives, elle les a recueillies, groupées et refondues pour reconstituer l'idée.
C'est ainsi que son intelligence procède le plus souvent pour les hallucinations véridiques. Comme elle semble assister à la scène qu'elle décrit, il lui suffit d'énumérer et d'apprécier les multiples impressions qu'elle en reçoit.
D'autres fois cependant, il lui arrive de ne pas énoncer les diverses étapes de son jugement et d'en exprimer seulement la résultante synthétique. Alors elle dira simplement :
« ... Cette personne est en ce moment au bord de la mer... »
Et si on lui demande les motifs de cette affirmation : « C'est la mer, répondra-t-elle, parce que je vois une énorme étendue d'eau..., cette eau est de goût salé..., et j'entends le bruit des vagues » .
C'est de cette dernière manière qu'elle procède le plus souvent, pour les perceptions d'hallucinations symboliques. Il lui arrive bien quelquefois de les décrire d'abord pour en dégager ensuite la signification réelle, mais dans la
plupart des cas, elle exprime directement la signification sans citer l'hallucination qui la motive. Le sujet s'exprime alors comme si elle était éveillée et elle ne dit plus : «... Je vois..., j'entends..., je sens... »
Elle parle comme tout le monde. Et il serait alors facile de se méprendre sur la formule psychologique de sa lucidité et de l'attribuer exclusivement à l'activité de sa Raison douée de l'étrange pouvoir de pénétrer consciemment, volontairement, dans l'esprit des êtres et de lire on ne sait où ce qui est hors de la portée d'un cerveau humain.
Mais pour l'observateur averti, aux moments mêmes où l'intelligence du sujet semble s'exercer sur de hautes abstractions, il est extrêmement facile de rompre la coque intellectuelle et de mettre à jour, dans les sous-sols psychiques, la succession des hallucinations lucides qui sont les moteurs cachés d'une activité d'intelligence très ordinaire et ne présentant en soi absolument rien d'exceptionnel. Il suffit de demander au sujet le motif de ce qu'il affirme ou de mettre en doute la véracité de ses révélations, pour qu'aussitôt son intelligence s'efîace humblement et découvre l'automaticité lucide auprès de laquelle elle cherche sa justification.
Si Mme M... disait par exemple ceci -
«... Tous vos efforts pour aboutir dans cette entreprise ont été vains...,)) et qu'on lui demande pourquoi elle le dit.
« ...Mais, répondra-t-elle, je dis cela parce que je vous vois tourner autour sans pouvoir trouver une fissure pour y pénétrer )>.
L'idée de non-réussite ne peut évidemment pas être vue autrement que sous forme symbolique ; mais cette même idée, en des expériences différentes, peut être perçue sous des formes symboliques indéfiniment variées, toujours cependant assez caractérisées pour être aisément comprises par l'intelligence du sujet.
En somme, les hallucinations symboliques, pour la voyante qui ne perçoit que par sensations, sont l'équivalent des mots pour son intelligence à l'état de veille. Les visions symboliques, comme les mots parlés ou écrits, sont les substratums nécessaires des idées qui, à défaut d'images plus concrètes, doivent prendre une forme artificielle, pour se représenter dans l'esprit ou se conserver dans la mémoire.
Le rôle de l'intelligence, en définitive, est donc de prendre conscience des hallucinations lucides et de les traduire, La Raison n'est pour rien dans la genèse de la Lucidité.
La persistance de la représentation objective des images mentales est relativement longue, chez Mme M... Et comme, d'autre part, la même hallucination peut être indéfiniment ramenée par le renouvellement de la même question, on peut ainsi épuiser un thème d'expérience dans tous ses détails, jusqu'à la limite de la puissance de lucidité du sujet. C'est là une qualité précieuse pour l'étude, qui n'existe pas ou du moins à un degré très réduit, chez les sujets lucides à l'état de veille. Dans une même séance, leurs hallucinations passent et ne peuvent pas toujours être reproduites.
Mme M... ne traduit ses hallucinations lucides que par la parole et pendant qu'elle parle, son corps reste inerte. Cependant, il est des moments où ses visions se succèdent si rapidement et ont tant de force, que son débit, lent et grave ordinairement, se précipite, en même temps que son corps est secoué par des tressaillements musculaires qui pourraient être pris pour un signe de fatigue, mais qui ne sont que le résultat de la forte excitation des neurones psychiques. J'ai de bonnes raisons de penser que, dans ces moments où la parole traduit presque automatiquement la sensation, la sûreté de la révélation lucide atteint son maximum.
Le fonctionnement des centres psychiques de ce sujet,
dans la production du phénomène de lucidité pourrait donc, dans son ensemble, être résumé ainsi c dès qu'elle a mis sa sensibilité psychique au diapason du dynamisme mental de l'expérimentateur, la question de celui-ci fait surgir dans son esprit de violentes images qui s'objectivent et qu'elle perçoit sensoriellement. Son intelligence intervient alors pour décrire ses sensations ou pour en traduire la signification.
Disons encore que Mme M... est, à l'état de veille, une visuelle, c'est-à-dire que son cerveau enregistre et conserve les images et les idées selon le mode optique. Autant elle se souvient longtemps et avec précision de la lecture qu'elle a faite elle-même d'un livre, autant elle oublie rapidement la même lecture si elle lui a été faite à haute voix. Les sons, les odeurs, les saveurs, les sensations du toucher ne laissent en son esprit que des traces périssables, mais les sensations visuelles s'y gravent comme au burin. Sa mémoire contient donc images et idées à peu près exclusivement sous la forme visuelle ; c'est visuellement qu'elle se représente, avant de parler, les mots qu'elle va dire ; elle les lit mentalement. Cela explique pourquoi les images et les idées qui sont évoquées en son cerveau, sont presque exclusivement des visions.
Je dois m'en tenir à cet exposé succinct des caractères généraux de la psychologie lucide de Mme M..., car ce livre n'est pas sa monographie, mais une étude d'ensemble de la Lucidité. Il ne faut prendre d'elle que ce qu'elle présente d'essentiel et d'utile à la connaissance du mécanisme mental des autres sujets lucides.
Je vais, d'ailleurs, montrer le psychisme de ce sujet, aux prises avec les diverses circonstances où il s'exerce habituellement.