‹ Lucidité et intuitionChapitre 8 sur 60 · DE LA NÉCESSITÉ DE DIRIGER L'ACTIVITÉ PSYCHIQUE DU SUJET · texte numérisé non relu

DE LA NÉCESSITÉ DE DIRIGER L'ACTIVITÉ PSYCHIQUE DU SUJET

Les sujets lucides ne sont pas soustraits à la nécessité d'analyser pour connaître. Quelques-uns, dont l'intelligence est très cultivée, plient leur lucidité à une rigoureuse méthode. Ils lui limitent volontairement le champ dans lequel elle devra s'exercer et, en suivant un ordre toujours le même, ils épuisent successivement toutes les notions que leur lucidité peut permettre. De cette manière, ils évitent que les images mentales viennent au hasard surgir devant leur attention.

Mais, en raison de son degré d'hypnose qui lui enlève toute spontanéité, Mme M... ne peut faire ce que font volontairement les sujets lucides à l'état de veille. Chez elle, le jaillissement des images mentales est totalement indépendant de sa volonté. Son intelligence consciente n'est pas amoindrie dans l'hypnose, mais elle n'a aucune direction, aucune prépondérance, elle est au service de l'automatisme lucide. L'automatisme lucide précède. Le rôle de l'intelligence ne commence qu'après le travail subconscient.

Le lecteur sait que Mme M..., endormie, est dans un total repos psychique et qu'elle dormirait indéfiniment, sans aucune manifestation de lucidité, si la question de l'expérimentateur ne venait mettre en mouvement le mécanisme complexe de ses centres psychiques.

Avant la question, c'est l'ombre, c'est le vide dans le cerveau. Dès l'excitation de la question, l'ombre se dissipe lentement et le sujet assiste à l'organisation des hallucinations qui sont la réponse que son psychisme fait à l'incitation reçue. La question, c'est l'ordre donné au sujet d'appliquer sa lucidité sur le point voulu par l'expérimentateur. D'ailleurs le sujet demande souvent, de lui-même, cet ordre. Dès qu'on lui a dit :

« ...Mettez-vous en communication avec moi... », à peu près invariablement, il répond :

« ...J'y suis..., que faut-il voir ? »

Ou bien si, à l'aide d'un objet on demande au sujet d'en voir le possesseur, il répondra quelque chose dans ce genre :

« ...Je vois un homme de taille élevée, cheveux blancs, yeux bleus, front très large, qui vous touche par les liens du sang, etc., que faut-il voir en lui ? »

Une question trop générale comme celle-ci :

« Parlez-moi de la personne dont vous venez de me faire la description ?

ou bien :

« Parlez de moi-même ! » ne donnera généralement aucun résultat, car, dans ce cas, nulle image ne se présentera dans l'esprit du sujet ou bien il se succédera une telle quantité d'images, que cela reviendra pratiquement au même et que le sujet dira :

« ...Mais dites-moi de quoi vous voulez que je parle, trop de choses passent devant mes yeux. Je ne sais de quoi parler... »

Que si, au contraire, on limite nettement le champ des perceptions par une question précise dans ce genre :

« Exposez-moi le caractère de la personne que vous voyez »

Ou bien :

« Voyez son état de santé ».

Alors se succéderont dans l'esprit du sujet les seules hallucinations liées à l'ordre donné. La question n'est donc, en définitive, qu'une suggestion verbale obligeant l'automatisme lucide à répondre par le jeu des images et interdisant l'entrée du champ de conscience à toutes images étrangères à son objet.

Pour qui sait l'utiliser, le sujet lucide endormi devient vite un merveilleux instrument psychique, car les questions primordiales qui cantonnent la lucidité, successivement dans chacune de nos constituantes, n'épuisent pas sa puissance non plus que le rôle de l'expérimentateur. Quand le sujet a été mis en arrêt sur une des modalités d'une existence, on peut ensuite, par des questions secondaires, exciter l'acuité de sa lucidité, jusqu'à €e qu'aucune image mentale ne soit plus évocable, jusqu'à la limite actuelle de sa clairvoyance.

Mais il ne faut, en aucun cas, que la question soit autre chose qu'un excitant : sychique et un directeur ; il faut éviter qu'elle n'apporte à Vesprit du sujet la moindre connaissance. Elle est et doit rester un excitant de la vision mentale et aussi un guide qui dirige la lucidité du sujet, en la conduisant à travers l'individualité à percevoir. Et puisqu'elle n'est, au demeurant, qu'une suggestion impérative, il faut faire en sorte qu'elle soit motivée par ce que vient de dire le sujet, qu'elle suive bien plutôt le travail de son esprit, qu'elle l'accompagne à travers les éléments de ses investigations, en l'arrêtant sur ceux qui, principalement, doivent être matière à lucidité.

En général, voici comment il convient de procéder.

Dès que la question initiale a parqué la lucidité du sujet dans l'une des constituantes, il est préférable de lui laisser dire tout d'abord, ce qu'il en perçoit, sans l'interrompre ; c'est le meilleur et le plus sûr de sa lucidité.

Et ensuite seulement, par des questions subsidiaires, et en considérant tous les détails sous leurs divers angles, on s'efforcera d'épuiser toutes les perceptions dont est capable le sujet. Par ce moyen, on obtient toujours un grand nombre de connaissances complémentaires qui développent et précisent les premières indications.

Mais dès que le sujet hésite, dès que sa parole n'est plus assurée, dès qu'il semble faire un effort mental et chercher, c'est qu'alors les hallucinations sont devenues floues, sans relief, inexpressives, difficiles à percevoir et partant à traduire. On est arrivé à la limite de sa clairvoyance et il convient de ne pas la pousser plus loin. Il ne faudrait pas faire fond sur l'interprétation que ferait son intelligence d'images mentales de netteté insuffisante. En pareil cas, le sujet travaille en mauvaises conditions et se fatigue très vite pour de médiocres et aléatoires résultats.

Cependant, il faut savoir faire la distinction entre les hésitations de la perception, ayant pour causes le point limite de la lucidité du sujet ou la fatigue dérivant d'une séance prolongée et l'hésitation tenant simplement à un retard dans l'organisation des hallucinations. Il arrive, en effet, bien souvent, que des visions vagues tout d'abord, se précisent peu à peu et deviennent ensuite parfaitement nettes, sous l'insistance excitante de la question. Le sujet ayant, par exemple, décrit un événement dans ses grandes lignes dira :

« ...Voilà tout ce que je «vois, il ne se présente rien de plus... »

Il suffit alors d'employer d'autres questions touchant le même motif, mais le prenant sous d'autres incidences, pour que, presque toujours, le sujet se remette à parler d'abondance. Les descriptions secondaires qu'on obtient ainsi viennent se cristalliser autour de la description principale, l'amplifient et la précisent.

On ne saurait donc donner sur ce point une règle ferme, c'est affaire de doigté. En principe, l'observateur peut insister un peu dès que les visions deviennent insuffisantes, surtout en changeant l'incidence des questions ; mais si, malgré cela, l'hésitation du sujet se prolonge, il faut s'en tenir là et se contenter de ce qu'on a déjà obtenu, quitte à reprendre dans une séance ultérieure le point que l'on désire élucider.

Les débuts de séances donnent toujours plus d'acuité à la lucidité, et d'autre part on voit souvent, sous l'influence de causes organiques cachées, le sujet présenter en des séances successives de grandes différences de clairvoyance bien que le thème de perception n'ait pas varié.

En résumé, avec les sujets lucides dans un état d'hypnose aussi profond que celui de Mme M..., il faut savoir jouer de la question comme le bon cavalier sait jouer de l'éperon et du mors. La suggestion verbale, utilisée avec habileté, obtiendra du sujet lucide un rendement excellent, sans fatigue appréciable, dans les mêmes circonstances où un opérateur ininstruit lasserait le même sujet pour de piètres résultats.

Le moment est maintenant arrivé d'exposer au lecteur ce que Mme M... perçoit des états constituant nos individualités, et la manière dont son active imagination la présente à sa Raison consciente.

Mais pour la facihté de l'exposé, et aussi dans le but d'éviter d'inutiles redites, je vais en aborder tout d'abord l'étude par la perception lucide de notre vie de successions, c'est-à-dire étudier la Lucidité par rapport au Temps.

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