‹ LucieChapitre 10 sur 16 · I.UCIK. \(j · texte numérisé non relu

I.UCIK. \(j

croire qu'il mVpomante. Non certes, je n'ai jamais tremblé ; et ce n'est pas devant lui que je ferais apprentissage de la peur. Mais j'ai beau faire, vois-tu, je suis absurde : il m'est impossible d'oublier les liens qui nous unissent: un même sang peut-être coule dans nos veines !...

— Peut-être? Oh! mon cher, le mot est risqué... Tu pourrais très-bien dire que la chose est excessivement sûre. D'ailleurs, on voudrait soutenir le contraire, qu'on aurait de la peine; car il existe entre vous deux une certaine ressemblance... vraiment diabolique.

— Quoi! toujours? demanda Edmond avec anxiété! quoi! je ressemble toujours à ce malhonnête homme? Oh! j'espérais que l'âge apporterait au moins quelque différence!

— Pas la moindre, mon cher, pas la moindre!

— Comment! tu l'as donc vu ? que tu parlas de In sorte.

— Non, non, répondit Anselme avec un embarras visible. Mais tout à l'heure... d'après ce que m'a dit cet homme... Je ne sais, mais il me semble que Charles Blackstone est toujours le même.

— Tu verras, Anselme, tu verras que cet homme finira d'une horrible manière1, oh', tout ce que je demande, c'est qu'il reste loin de moi! Je suis déjà bien assez malheureux! Rien encore jusqu'à présent ne m'a réussi... Cet homme, vois-tu, Anselme, il serait mon mauvais génie, mon démon ' . . .

— Eh bien! mon cher, il faut l'éloigner, je ne vois que cela : heureusement que c'est trèsfacile. Son envoyé m'a dit que ce n'était plus le même homme, qu'il devenait très-sage et voulait faire des économies pour devenir un excellent père de famille. En attendant, il joue tour à tour l'opéra, le vaudeville, le mélodrame ; il se grime et se costume d'une mer-

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veilleuse façon; et le plus drôle de l'affaire ', c'est que décidément il se range <"t va se marier...

— Tant mieux, Anselme! et puisse une vie calme et régulière neutraliser tous ses mauvais penchants.

— Je le souhaite comme toi, Edmond, el «est très-possible; la chose bien souvent s'est vue. Mais il ne s'agit point de cela pour le moment; et comme en définitive il nous est fort égal que M. Charles Blackstone aille tout droit en paradis, occupons-nous seulement du temporel. Une chose est très-certaine : c'est que le misérable, comme tu l'appelles, avec sa maudite ressemblance pourrait continuellement te jouer des tours pendables ! Il faut donc paralyser sa verve et le tenir en échec, jusqu'à ce qu'une bonne fièvre inflammatoire ou quelque balle de pistolet nous tire complètement d'affhire. Maintenant je ne\ois

t. il. H

166 usas.

qu'une issue possible : il demande six cents livres; donne-lui le double, et qu'il aille se faire pendre ailleurs.

— Très-volontiers , Anselme 1 Oui, je lui donne cette somme... Etje ne lui souhaitepas de mal; mais qu'il s'en aille!... Oh! bien loin! Que je n'entende plus parler de lui... Cet homme est pour moi comme un cauchemar vivant; c'est un fantôme horrible qui m'assiège, qui vient troubler mes nuits, qui mêle du poison dans mon verre. Je ne le hais pas, non... Car je n'ai pas la force de haïr! mais il me hait, lui !.... il me poursuit comme un ennemi mortel, et à tout prix il faut que je l'écarte.

— Encore un coup , rien de plus facile , Edmond. Seulement la somme! compte-lui la somme, et tu pourras dormir tranquillement.

— Oui. dit Edmond d'un air résolu, je lui

Luc m:. 167

donne le double de re «jui I demande ; mais

c'est à une condition : je veux qu'il ne paraisse jamais devant m<u , qu'il lie remette jamais le pied en Angleterre !

— Cela va sans dire, Edmond.

— Et maintenant où est-il, Anselme ? Il est toujours en Italie, j'espère ?

— Pas précisément... répondit Anselme embarrassé; mais dans le voisinage. . . En Espagne... Il combat les taureaux; il s'est fait picador ou toréador, je ne sais plus trop lequel...

— A la bonne heure I dit Edmond en courant vers sa chambre pour aller chercher la somme d'argent. Anselme, fais descendre cet homme.

— Oh! c'est inutile : le pauvre diable est très-fatigué; il avait fait je ne sais combien de milles achevai par d'horribles chemins, et j'ai eu pitié de lui... j'ai cru pou\oir en ton absence lui permettre de passer la nuit au château.

— Tu as bien t'ait, Anselme. Mais je t'en conjure, qu'il parte demain, le plus tôt possible! Les amis de Charles Blackstone ne sont pas les miens.

— Ni les miens, je te prie de le croire ! dit Anselme avec un éclat de rire.

Pendant cette conversation , Fitz-Allan comptait la somme.

— Diable! diable ! reprit Anselme, tu paies en or. Voilà un gaillard qni n'aura pas à se plaindre.

La somme comptée , Anselme la mit dans un sac.

— Ainsi, n'est-ce pas, tu te charges de tout, Anselme? Tu lui diras bien que je défends expressément à Charles Blackstone de poser le pied en Angleterre ; que c'est uniquement à cette condition que je consens de subvenir aux exigences de ses débauches. Mais en outre, dis bien que je ne plaisante pas ,

lucik. 469

que j'ai de la resolution tout comme'un autre, et que je ne souffre point qu'on me raille. Désormais je ne veux plus entendre parler de lui : ses menaces ne m'épouvantent pas; et, s'il avait le malheur de reparaître un jour en ma présence, la menace ou le rire à la bouche, je lui casserais la tète.

— Elle est pourtant bien dure , dit Anselme en souriant, mais n'importe ! n'importe! je dirai cela. Allons, bon soir, cher ami ! Je t'en conjure, tâche un peu de te calmer, dors bien , s'il est possible. Ta commission sera faite admirablement et demain tu seras délivré de ton cauchemar , comme tu rappelles.

Les deux amis se pressèrent la main. Anselme, avant de s'éloigner, prescrivit à Edmond quelques médicaments , quelque breuvage, qui devaient faciliter le sommeil , puis il se retira dans son appartement.

Anselme avait clans le cœur un orage tumultueux ; c'est que dans cette âme forte et profonde il se passait d'étranges choses. D'abord il se promena de long en large avec agitation , muet , les bras croisés ; de temps à autre pourtant , quelques paroles confuses et sourdes sortaient de ses lèvres.

De si graves préoccupations l'avaient absorbé ce jour-là , qu'il ne songeait pas même à jeter un coup d'œil sur plusieurs lettres, arrivées de Londres et de la province, qui se trouvaient sur son bureau.

Une heure environ s'écoula. Tout le monde était couché dans le château : de toutes parts un profond silence : on n'entendait plus que le vent du nord qui ronflait dans les longues galeries, et le murmure sourd des arbres qui ployaient sous l'aquilon avec des gémissements douloureux; puis, de temps à autre , le cri plaintif des oiseaux de nuit , qui ve-

liaient heurter leur aile sombre auv vitrer des lenèlies , attires par la lueur des lampes.

Anselme eontinuait toujours sa moi ne promenade.

— Quelle ressemblance ! murmura -l-il.

Oh ! c'est un prodige! depuis plus de six ans que je ne l'avais vu , je n'aurais jamais pense qu'on put s'y méprendre encore... Oh! oh ! c'est incroyable.

Puis il marchait, se frappant le Iront. La nuit était profonde , trois heures sonnaient à l'horloge.

— Quoi ! je ne pourrai donc jamais bannir cette pensée , disait-il avec une agitation convulsive. L'enfer s'empare de moi ! Oh ! ce serait terrible !... Mais cependant que faire? Je suis pauvre, obscur... je ne suis rien dans le inonde... et j'ai dans l'âme un volcan... Oh ! mais il faut pourtant se décider ! rien de plus niais que l'irrésolution! Voyons! un

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parti ou un autre... Mais quoi! renoncer à elle? non, non! Oh! mais je serais un misérable je serais le dernier des hommes !

Il tombe haletant dans un fauteuil.

— Oh ! que c'est une horrible chose que la pensée, reprit-il en fermant les poings. Oui, l'action serait moins horrible... Cependant je me rappelle, autrefois je croyais en Dieu , j'étais bon, doux, charitable... Oh l l'orgueil! oh! l'ambition! C'est l'enfer!... A moi, mon Dieu!... Venez à mon aide... Ma tête se perd...

Il tombe à genoux en sanglotant.

Soudain il entend marcher avec précaution dans la galerie , quelqu'un descend des marches de bois; et chaque marche crie sous la pression de la chaussure. De temps en temps on s'arrête, tout redevient calme et silencieux; puis, une minute après, le bruit recommence et l'on marche.

ii en;. 173

Anselme écoute. II s'est relevé.

— Qui \ienl là , pense-t-il , à cette heure de nuit 1

On inurelie, on marche toujours avec une étrange précaution; puis on s'arrête devant sa porte. Bientôt la clef tourne dans la serrure.

— Qui est là? demande Anselme effrayé.

Aucune réponse; le grincement de la clef

continue à se faire entendre.

Anselme saisit un poignard et s'élance vers la porte. Elle s'ouvre, Anselme recule.

— Edmond! s'écrie-t-il d'une voix sourde.

— Edmond, si vous voulez... répond celui qui vient d'entrer dans la chambre.

— Quoi! c'est vous, c'est vous, Charles?

— Richard, voulez-vous dire ? C'est comme cela que vous devez m'appeler jusqu'à nouvel ordre.

— Mais au l'ait, (pie venez-vous faire ici à

17 i LUCIE.

cette heure? demande Anselme qui frissonne.

— Je viens... done... je viens, répond le mystérieux personnage avec un rire étrange, je viens voir si vous êtes enfin las d'être pauvre, et curieux d'avoir un revenu de vingt mille livres?

— Arrière! arrière, démon I ne viens pas me tenter!..,

— Pas du tout : seulement, j'ai de la reconnaissance , je sais très-bien ce que je vous dois , et je voudrais acquitter ma dette.

— Mais tu ne sais donc pas, misérable, que sir Edmond est mon ami, mon frère?...

— Votre frère! repartit d'un accent ironique celui qui se faisait nommer Richard, votre frère? Bah! j'aurais cru qu'il était le mien, voilà tout.

-—Va-t'en! va-t'en, Richard! tu m'épouvantes... tu fais naître en moi des idées affreuses... Oh! je t'en conjure, va-t'en! que

je ne te voie plus! continua-t-il en se cachant le visage avec la main, je crois voir l'attire, c'est lui-même !...

— Eh mon Dieu! oui, monsieur Anselme, c'est lui-même, et tout le monde dira la même chose. Songez donc qu'on m'a tout à fait oublié, que je ne suis maintenant qu'un pauvre diable, un pauvre hère, un misérable comédien de province qui joue tour à tour les César etles Scaramouche... Seulement je suis un peu roux; mais qu'importe! on vous teint le poil maintenant d'une façon miraculeuse. Pardieu ! je lui ressemble plus que lui à lui-même l car sur mon honneur1 je ne l'aurais pas reconnu tantôt. Il est vrai que mon très-cher frère avait son manteau jusqu'au nez, son chapeau sur les yeux, que la route était diablement sombre!... Mais encore une fois, le diable m'emporte si je l'aurais jamais reconnu ! Voici donc, monsieur Anselme, ce que nous avons à faire, rien de

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plus simple! ... un enfanl de trois jours s'en acquitterait à merveille. Vous savez notre plan?... le tout est de faire ensuite un léger voyage, de changer d'air... Rien n'est meilleur pour la santé, pour le teint !

Anselme marchait avec précipitation dans sa chambre ; il paraissait en proie à une lutte des plus violentes.

— Mais vite , dépêchons-nous , monsieur Anselme ; il est déjà trois heures et demie ! les domestiques peuvent s'éveiller et rôder dans le château. Allons, que diable ! un coup de tête ! on ne se doutera de rien.... Vous êtes l'ami intime, vous avez la clef de la chambre, et le lac est très-profond là bas !

Anselme tressaillit.

— Eh bien! monsieur Anselme, que diantre, je vous ai vu autrefois plus résolu !... Rappelez-vous, il y a six ans?... Allons!... mêlions vite les moments à profit , prenez

vos précautions.... Moi j'ai les miennes.

En même temps il porta la main sur le bras d'Anselmeet s'efforça de l'attirer avec douceur vers la porte .

Anselme le repoussa violemment.

— Misérable 1 s'écrie-t-il , laisse-moi! tes paroles sont empoisonnées! tu es mon mauvais ange... Va-t'en !

— De grand cœur, monsieur Anselme. Bonsoir donc, et je vais dormir du sommeil de l'innocence... Allons, je vois que vous n'êtes pas encore mur... C'est pour un autre jour.

— Jamais!

— Bah, jamais! Ce n'est d'aucune langue, ce mot-là, monsieur Anselme. Vousêtes maintenant comme cesbonsamis de labouteille, qui disent : Jamais! je ne boirai plus jamais! quand ils ont la tête un peu lourde; mais bah! après un somme ils ont une soif dévorante, on dirait qu'ils traversent les déserts d'Afrique. Adieu,

monsieur Anselme, je suis la bouteille, je ne suis pas vide encore, et vous y reviendrez!

— Va-l'en ! va-t'en ! dit Anselme en le repoussant avec un geste de dégoût. Tu me fais repentir de t'avoir sauvé plusieurs fois!

— Vous avez tort , rappelez-vous donc la fable de la fourmi et de la colombe! Vous êtes la fourmi, monsieur Anselme, et je suis la colombe... Mais non, je me flatte, vous êtes la colombe, et je suis la fourmi.

— C'est bien ! c'est bien ! dit Anselme en le poussant toujours vers la porte. Allez dormir, et que la nuit vous porte conseil !

— A vous aussi, monsieur Anselme. Mais, à propos , avez-vous fait ma petite affaire ? aurai-je rna somme ?

— Elle est ici, là dans ce sac ; je vous la donnerai demain.

— Et pourquoi pas cette nuit, pourquoi pas maintenant, monsieur Anselme? Si le feu

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allait prendre au rhàlcau, vous auriez là une terrible responsabilité '...

Et il dit cela avec une si étrange inflexion de voix, un si diabolique sourire, qu'Anselme, le saisissant par le bras, lui dit :

— Misérable I si tu osais !..

— Pardon, Monsieur, dit Richard en se redressant tout à coup avec une posture pleine de noblesse et l'accent de voix le plus digne I nous pourrons demain nous expliquer ensemble, beaucoup plus à notre aise... Maintenant l'heure est trop avancée, et j'aurais différentes choses à vous dire, qui ne sont pas sans importance.

Anselme, frappé malgré lui de ce changement de ton, avait lâché le bras de Richard et semblait partagé entre la surprise et la colère.

■ — Monsieur, dit- il avec une voix un peu altérée, nous ne sommes pas ici au théâtre!

— Je le sais, Monsieur, nous sommes au château Fitz-Allan. J'ai l'honneur de vous répéter que je suis venu ici de fort loin pour des affaires extraordinairement graves. Il faut même que j'aie demain un entretien sérieux avec sir Edmond, auquel je pourrai donner sans doute d'excellents conseils, en échange des bons services qu'il m'a rendus... Adieu, Monsieur, continua-t-il en saluant Anselme ; je vous souhaite une bonne nuit.

Et il sortit de la chambre en saluant une seconde fois.

— Le misérable ! l'infâme ! dit Anselme en parcourant sa chambre à grands pas, il ose, je crois, me menacer ! Mais qu'importe I il peut dire ce qu'il voudra : on ne le croirait point î

Il continue de se promener de long en large dans une exaltation fébrile.

Une heure à peu près s'écoula.

Anselme était plein d'idées contradictoires;

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k pour 01 le contre s'agitaient tumultueusement dans sa tête. Il voyait bien les avantages île l'action qu'on lui proposait ; mais après , quelles terribles conséquences î quelle vie empoisonnée î... Oui , mais il était pauvre, sans naissance, sans position dans le monde ! et l'ambition, l'amour, brûlaient dans son âme comme une dévorante fournaise.

Tout à coup, au milieu de sa promenade méditative, il s'arrête et s'écrie :

— Allons !.. un peu de courage ! . .

11 s'élançait vers la porte, lorsqu'il entend parler et marcher dans les galeries du château. Cinq heures sonnaient.

— Occasion perdue ! dit-il en se frappant le front.

Puis, après un instant de silence rêveur, il ajoute :

— Merci, mon Dieu !.,. vous m'avez sauvé î t. ?. 12

Anselme ne se coueha point ; toute la nuh il fut dans une agitation extrême, en proie à la plus terrible lutte qu'on puisse imaginer. Enfin, quand les ténèbres commençaient à se dissiper, quand déjà sa lampe pâlissait prête à s'éteindre, il jeta machinalement les ye*\ sur les lettres qui encombraient sa table.

Il en parcourut plusieurs assez insignifian-

les, et que, sans achever même , il chiffonna dans sa main ; mais une autre dont l'écriture lui était inconnue éveilla toute son attention. Celte lettre était d'un notaire de Londres ; et, commençant d'une manière assez banale, après une foule de phrases très-peu intéressantes , elle se terminait ainsi :

« Il faut pourtant, Monsieur, que je vous remette en mains propres ce papier qui me paraît contenir des choses fort importantes. Monsieur votre père me l'a confié au lit de mort ; mais il m'a bien dit que si, après quelques années,, vous ne me le redemandiez pas, il faudrait que je le rendisse à vous-même, après récépissé. C'est pourquoi , Monsieur, j'ai l'honneur de vous attendre, tout disposé à vous rendre en mains propres ce pli qui pourrait bien enfermer quelque secret de famille. »

Anselme lut et relut ce billet.

— En effet, dit-il en se frappant le front, je me rappelle que mon père m'a vaguement

parlé de cela ; il y a même dans ces papiers une lettre qui me dit qu'en telle ou telle circonstance je dois n'adresser à maître Brown , notaire à Londres. Mais quelle est donc cette circonstance ?

II parut réfléchir quelque temps.

— Ah ! pardieu'. je m'en souviens... Oui, cela fait allusion à Ladj Bu Lier mer ; c'est assez bizarre!... mais je ne me trompe point, c'est bien d'elle qu'il est question. Autant que je ine le rappelle, mon père me disait, c-ans une lettre écrite sur son lit de mort, que si jamais Lady Buttcrmer était accusée de quelque faute., de quelque crime, je devrais, moi, sans plus attendre, m'adresscr à maître Brown qui nie remettrait des papiers explicatifs. Le jour serait-il donc venu ? Ces papiers pourraientils donc m'ôlre utiles • je ne sais , mais qu'importe! Je suis maintenant dans une situation telle que tout m'est bon et profitable, que je dois tout risquer ! . . . C'est bien ! je risquerai.... Dans huit jours, je serai i Londres !

(8<i :.l i II .

Puis , aprè§ ce monologue intérieur cl sourd, il se remit à marcher distraitement dans sa chambre. Le jour enfin parut.

— Il faudrait pourtant que je lui parlasse encore. . . Comme il tarde ! j'aurais cru qu'il viendrait plus tôt ! Mais bah I je suis sûr de lui : quelque chose est ici qui l'empêche de partir... Je le verrai tout à l'heure.

A peine avait-il proféré ces mots, qu'on frappe à sa porte : Richard paraît.

— Oh ! dit Anselme d'un ton de triomphe, je vous attendais, Monsieur.

Richard ne lui fit aucune réponse; il le salua profondément et de la manière la plus courtoise. Richard était parfaitement vêtu, à la dernière mode ; il paraissait un gentilhomme du meilleur ton.

— Monsieur, dit-il en faisant encore un profond salut, veuillez me pardonner : je crois avoir encore quelques comptes à régler avec vous, et je viens en finir avant de prendre congé.

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\nselme était dans un embarras visible ol demeurait sans réponse.

Richard répéta ce qu'il venait de dire.

— C'est bien, Monsieur, dit Anselme ; nous allons compter, puisque vous le voulez.

Anselme lui remit la somme qu'il conser- \ait depuis la veille. Richard le salua, et lit quelques pas vers la porte comme pour sortit,

— Eh bien ! monsieur Richard, dit Anselme en balbutiant, vous ne me dites rien ? vous me quittez là comme un ennemi ! Est-ce qcte nous ne nous reverrons pas bientôt?

— C'est comme vous voudrez, répondit Richard. Dans trois ou quatre jours , je serai à Londres: tout à votre service.

Anselme demeura ébahi et ne put ajouter une parole.

H espérait pourtant que Richard ne partirait pas sans le prévenir encore ; mais au bout d'un quart d'heure, il entendit piaffer un cheval dans la cour. 11 regarda parla croisée.

Déjà Richard était en selle, la cravache à

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la hanche de son cheval, la valise sur la croupe. Anselme voulut appeler, mais Richard ne l'entendit point ou ne voulut pas l'entendre : il était déjà parti.

Anselme demeura lort préoccupé. Quelques heures encore se passèrent. Enfin, on frappa ù sa porte : un domestique vint lui dire que sir Edmond désirait lui parler.

Anselme ne tarda point à se rendre à la chambre de Fitz-Allan. Celui-ci, dont le sommeil avait été plein d'agitation, lui apprit en quelques mots tout ce qu'il avait l'ait la veille et le résultat de son rendez-vous.

— Demain, dit-il, j'y suis résolu, je ferai une promenade à cheval ; et, comme si le hasard m'avait dirigé, je me trouverais tout à coup face à face avec lord Butter mer et sa iille. Toi, Anselme, il faut absolument que tu ailles au château, que tu te montres... Tu sais que lord Buttermer est parfaitement disposé pour toi ; il sera, j'en suis convaincu, enchanté de te voir ; et, de celte manière,

nol^c rencontre sera beaucoup plus agréable. En outre, mon ami, il faudra que tu interroges lady BuUcrmcr ; tu ne manques pas d'adresse, et certes lu pourras apprendre d'elle une foule de choses très-importantes. Tu me diras tout franchement, que je sache au moins à quoi m'en tenir ! Moi, pendant ce temps-là, je ferai la conversation à cheval avec lord Buttermer, et tout, j'en ai Tespoir, se passera le mieux du monde.

— C'est bien, mon cher, tu peux t'en rapporter à moi, dit Anselme. Je t'assure que jamais je n'eusse remis les pieds au château Buttermer ; mais puisque tu le veux, c'est différent, mon amour-propre est sauf.

— Mais à propos, dis-moi donc, cet homme, ce personnage assez suspect qui venait de la part de Charles Blackstone , est-il parti ?

— Parti ! oui, mon cher Edmond, répondit Anselme.

— A la bonne heure ! qu'il fasse bon voyage ! je ne peux te dire combien ce Charles

190 iiul.

Blackstone me trouble et m'effraie; son nom me donne la fièvre î... El pourtant, tu dois méconnaître, je n'ai pas peur de lui ! S'il venait dans ce château pour menacer, je le calmerais d'une certaine manière ! je lui montrerais, certes, qu'un coup de pistolet n'est pas difficile à tirer !... Mais il sait bien que je ne suis point un lâche, et il ne me pousse point à bout. C'est par un autre système qu'il veut m'épouvanter.Ce Charles est un misérable! un infâme ! et je sais très-bien que, grâce à cette funeste ressemblance, il peut me compromet» tre et me flétrir... Voilà pourquoi je cède, Anselme ; voilà pourquoi j'ai l'air de trembler devant un pareil homme... Autrement, il pourrait voirque j'ai du sang dans les veines!... Mais, que veux-tu, je suis fier, je suis gentilhomme, et moi aussi, je tiens à ma réputation !

— Et tu n'as pas tort, cher ami, dit Anselme. Ce coquin-là est doué d'un esprit fécond pour faire le mal. Je suis fort loin de te dire qu'il faille le flatter, non, car il comprendrait

alors qu'il est nuisible, cl deviendrait plus exigeant. Mais je crois bien qu'avec un peu de prudence et d'esprit nous pourrons toujours conjurer l'orage. Décidément il vaut mieux éviter une esclandre. Va, laisse-moi faire, Edmond.

— Je m'en rapporte entièrement à toi, Anselme. Mais surtout je compte demain sur ta perspicacité : tache de tout savoir, le fort comme le faible ?... Vois-tu, je suis dans un état de fièvre violent , qui d'un jour à l'autre va m'emporter ! il faut que je sois plus fort qu'elle, et que je la prévienne !... Anselme, je veux prendre une grande résolution.

— A merveille, Edmond!... tu parles comme lu aurais dû agir il y a plus d'un mois !

Les deux amis se séparèrent.

Cette journée-là fut longue pour l'un et l'autre, car chacun d'eux attendait quelque métamorphose, quelque changement profond dans tout son être.

Enfin, le jour suivant, des que L'aube celai

ra les cicux, Anselme marchait, suivant son habitude, de long en large dans sa chambre, en roulant mille projets contradictoires.

Quand huit heures sonnèrent, Edmond, après avoir déjeuné avec son ami, lui répéta ce qu'il avait à faire, lui Anselme, dans cette journée ; puis Edmond fit seller son cheval, et partit au galop.

Anselme monta dans une voiture et s'en alla de son côté.

Dix heures sonnaient, lorsqu'Anselrne arriva au château Buttcrmcr. Déjà le vieux duc était à cheval prêt à partir ; sa fille elle-même, en costume d'amazone, mettait le pied sur l'étrier. La journée s'annonçait froide et brillante.

Lorsqu' Anselme arriva, lord Buttermer , entendant un coup de cloche, descendit un instant de cheval pour voir quelle visite arrivait : il vit Anselme ; et courant vers lui :

— Ah ! que je suis aise de vous voir ! ditil en lui tendant la main. Mon Dieu ! comme vous êtes rare maintenant î

— Milord, vous savez que sir Edmond a élé gravement malade, répondit Anselme.

— Oh ! oui, et j'en suis fort chagriné. Mais il va mieux maintenant ?

— Beaucoup mieux! Mais, je vous en conjure , ne retardez point votre promenade ; la journée est superbe, et je vois miss Lucie toute prèle à mettre son cheval au galop.

Miss Lucie, qui venait d'apercevoirAnselme, s'avança gracieusement vers lui, au petit trot, la cravache à la main. Elle était belle et radieuse dans ce costume ; ses joues brillaient d'une couleur fraîche et rose que rien ne peut rendre ; dans toute sa physionomie rayonnaient la jeunesse et la santé ; et des boucles de cheveux longs et superbes descendaient abondamment sur ses épaules. Oh î comme cette robe , tout à la fois serrée et flottante, faisait bien ressortir toute la richesse et l'élégance de sa taille î Et cette main blanche et fine qui tenait les guides, comme elle éclatait merveilleusement sur le cou noir

\9Â ur.ifc.

et lustré du cheval aux jambes grêles, aux formes robustes et gracieuses.

Anselme ne pouvait répondre à toutes les <|uestions de lord Buttermer, ses yeux ne se détachaient point de miss Lucie.

— Qu'elle est belle ! disait-il intérieurement; qu'elle est belle !

Et pendant ce temps-là, miss Lucie, qui attendait son père, essayait à grand'peine de contenir l'ardeur impétueuse de son coursier, qui piaffait dans la cour et caracolait orgueilleusement.

— Monsieur Anselme, dit le duc en lui prenant la main, vous seriez bien* aimable de venir avec nous! Tom, allons vite, sellez un cheval.

— Non, Milord, c'est impossible, répondit Anselme avec un salut respectueux. Je suis tout à fait incapable de monter à cheval ; je me suis foulé le bras il y a trois jours, et je ne puis tenir la bride. Mais si vous le permettez, je vais aller présenter mes hommages à lady Buttermer.

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— Trs-bien. monsieur Anselme! milady Butu rnin sen «•iich;iîiU'c(le vous voir. El moi, je vous jure, je suis désolé de partir quand vous arrivez au château. Mais, ma fille et moi, nous serons absents une heure tout au plus. Attendez-moi, je vous en prie, car j'ai beaucoup d<1 choses à vous dire, et de très-importantes.

Anselme s'inclina. Puis lord Buttermer, remontant à cheval, le salua fort gracieusement et partit au petit trot.

Miss Lucie s'approcha vivement d'Anselme, et, se penchant à son oreille, elle lui dit :

— Eh bien ! viendra-t-il?

— Vous le verrez, miss Lucie, répondit Anselme à voix basse.

Quand lord Buttermer et miss Lucie se furent éloignés, Anselme monta au salon ; mais lady Buttermer n'était pas levée encore : il attendit.

La journée s'annonçait belle et rayonnant*'. Le ciel était d'un bleu foncé magnifique, et seulement, d'espace en espace, quelques nua-

IDG LUCIE.

gcs pommelés traversaient rapidement l'atmosphère, chassés par un vent du nord-est assez impétueux.

La nuit avait été glaciale, et Ton voyait pendre aux arbres, comme de longues rangées de perles , comme de brillantes stalactites que la gelée faisait luire à toutes les branches. Des fenêtres du château on pouvait apercevoir, dans un lointain bleuâtre, de hautes montagnes toutes blanches de neige, puis au bas, le grand lac que l'aquilon soulevait comme une mer tempétueuse; on voyait de temps à autre, surgir, dans cette nappe d'eau immense , quelque énorme vague blanche et dentelée qui venait se briser fougueusement contre les roches. C'était un spectacle à la fois terrible et superbe. Anselme, bien que, depuis longues années, il ne fût plus très-ardent amateur de ces sortes de scènes, Anselme ne pouvait s'empêcher d'y promener rêveusement un regard étonné.

Il y avait presque une demi heure qu'An-

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sel me attendait dans le salon, debout en face d'une croisée, lorsqu'une porte s'ouvrit, et lady Bu lier mer en Ira.

— Mon Dieu! je vous en conjure, pardonnez-moi, Monsieur, dit-elle en lui tendant la main. Ah! si j'avais prévu voire visite j'aurais été moins paresseuse.

Anselme s'inclina respectueusement, prit la main qu'on lui tendit et la porta à ses lèvres.

— Mais dites, monsieur Anselme, reprit lady Buttermer en s'asseyant et lui faisant signe de s'asseoir, comment se fait-il que vous soyez resté si long-temps sans venir! cela n'est pas bien.

— Cela était indispensable...

— Ali! je vous comprends, c'est la querelle de mon mari et de sir Edmond. Mais vous, monsieur Anselme, vous avez tort d'épouser le parti de l'un ou de l'autre : nous vous aimons tous, et pour vous-même!...

— Milady, continua-t-il avec un salut grat. i. «3

i ieu\, avez l'obligeance de vous mettre un instant à ma place : que pouvais-je faire? Vous savez tout le respect et l'estime que j'ai pour lord Butlermer, et vous n'ignorez pas combien j'aime sir Edmond... Encore une fois, que pouvais-je faire?

— C'est vrai , monsieur Anselme, poursuivitelle en lui prenant une seconde fois la main : le choix était difficile; je comprends très-bien ce que vous avez dû souffrir, mais n'importe ! n'importe! il me semble que tout pouvait se concilier le mieux du monde. Vous n'ignorez pas quel attachement extrême mi lord Buttermer a pour vous; d'un autre côté, vous savez parfaitement que sir Edmond est votre ami, et que jamais il ne pourrait prendre de vous quelque ombrage... Eh bien ! alors, pourquoi n'être pas tout d'abord revenu? Vous auriez facilement arrangé les choses en quelques mots, et je parie qu'à cette heure milord et sir Edmond seraient les meilleurs amis de la terre.

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— Je ne crois pas, Ifilady, répondit Anselme d'un ion grave; il ne fallait pas brusquer les choses. Je connais mi lord , il aurait pensé que sir Edmond m'envoyait vers lui comme médiateur : j'ai donc cru devoir attendre.

— C'est vrai, monsieur Anselme, vous avez peut-être fait pour le mieux; l'important c'est (pie milord vous ait vu ce matin, car vous ne pourriez croire à quel point il vous aime! 11 parle à chaque instant de vous, vous êtes son beau idéal, et, s'il avait pour sir Edmond la moitié de la tendresse que vous lui inspirez, mon Dieu! les choses iraient le plus admirablement du monde!

Anselme tressaillit et devint muet.

— Et ce n'est pas d'aujourd'hui, monsieur Anselme, poursuit la duchesse avec une inflexion caressante, ce n'est pas d'aujourd'hui qu'il vous aime si fort, il avait pour votre père une étrange amitié. Au fait, monsieur Anselme, votre père était bien l'homme du monde le plus agréable, le plus chai niant :

sir Henri Fiu-Allan n'avait pas de meilleur ami, de plus dévoué!... Mon Dieu! quand je me le rappelle, que d'esprit, que de verve, que d'élégance! quelle adorable figure! Il vous ressemblait un peu, monsieur Anselme; mais il faut que je sois franche !... en vérité, il était mieux que vous. J'en conviens, il y a beaucoup de personnes qui disaient du mal de lui; on prétendait que M. Tyler n'avait qu'une morale très-conlestable et peu digne de notre époque chaste et vertueuse s tout cela, c'est fort possible !...Mais c'était la grâce et la gentillesse en personne; et certes, il faut que son prestige ait été bien puissant, puisque lord Buttermcr qui, en général, est passablement jaloux de tous les hommes, l'a toujours proclamé délicieux et charmant.

Anselme , qui jamais n'avait entendu l'aire un pareil éloge de son père, était singulièrement étonné.

— Sur l'honneur! Milady, je suis émerveillé . dit-il ; je n'aurais jamais cru que mi-

lord Bullermcr honorât mon père J une m inconcevable amitié. J'aurais plutôt pense que

milord avait ce fi»ihle pour sir Henri I itz

Allai). .

— Sir Henri ! s'écria la duchesse en secouant la lèle d'un air de surprise, comme vous vous trompez! jamais il ne la pu souffrir.

— Ah l je ne m'étonne donc plus , Miludy, <|ue milord ail toujours eu tant dYIoiynement pour sir Edmond. Celte antipathie est pourtant bien injuste, car sir Edmond est l'honneur et la chevalerie personnifiés.

Laily Bullermcr garda un instant le silence; elle soupira; puis, prenant la main d'Anselme, elle lui dit avec une inflexion mysléi ieuse :

— Je pense comme vous de sir Edmond : il a toutes les qualités nobles et généreuses ! Si j'avais un fils, je ne voudrais pas qu'il fût autre,.. Eh bien ! monsieur Anselme, vous savez tout l'amour que ma iillca pour sir Ed-

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niond ; vous savez, lui aussi, combien il I aime cl Fadore! Hélas! ils seront toujours malheureux l'un et l'autre , ils ne s'appartiendront jamais!

Anselme fit un geste et un cri de surprise.

— Non, jamais! reprit lady Buttermer avec douleur. Mon mari n'est pas aveugle, il comprend fort bien le mérite de sir Edmond; mais il ne l'aime point, il ne veut pas que ce jeune homme devienne son gendre!...

— Il semblait pourtant se radoucir?. .. dit Anselme avec anxiété.

— Jamais, jamais, monsieur Anselme. Voulez-vous que je vous parle avec franchise, moi ? Eh bien ! milord Buttermer ne veut pas donner sa fille et il ne la donnera jamais à sir Edmond ! seulement il ne veut pas se brouiller avec lui; il veut même conserver, s'il est possible, de bonnes relations.

— Mais pourtant, dit Anselme qui parut un instant réfléchir, milord ne serait pas sage

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de refuser un semblable parti : Edmond esl riche, admirablement posé dans le monde ! Milorri que voudrait-il de plus-

— Vous avez raison, monsieur Anselme, lord Buttermcr sait mieux qu'un autre apprécier les titres et la fortune; mais, je vous le répète, il a contre sir Edmond une antipathie qu'il ne vaincra jamais. Au reste, il ne m'a rien dit à cet égard ; mais je devine, tout vient de moi... et je vous déclare qu'il ne donnera jamais sa fille à sir Edmond Fitz-Allan.

— S'il était vrai 1 murmura Anselme , le cœur bondissant d'une joie fébrile.

— Monsieur Anselme , continua doucement lady Buttermcr en lui prenant la main : nous êtes beau, vous êtes jeune, vous êtes un homme instruit et d'une élégance parfaite; mais pourtant, vous le savez, votre famille n'est pas des plus nobles, vous êtes peu riche... Eh bien ! tout obscur et pauvre que vous êtes, s'il vous plaisait aujourd'hui d'aller demander à lord Bultermer la main de sa ûlle, vou

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auriez, sans aucun doute, plus de ebaoeefl pour l'obtenir (pie sir Edmond Filz-Allan...

— 0 Milady ! oh î s'écria Anselme dont le cœur battait avec violence,' ce que vous dites est-il vrai? Dieu m'est témoin que les titres et la fortune, ce n'est point là ce qui me tente î je suis ambitieux... mais d'un autre trésor î Oh ! s'il était vrai !... mais non, j'en conviens, je suis pauvre, sans naissance, on se rirait de moi ! . .

— Que voulez-vous dire, Anselme? demanda lady Dutlermer aeec un intérêt plein de compassion. Vous semblez souffrir, vous êtes ému., parlez, je vous en supplie... ditesmoi tout, je vous porte une amitié maternelle ! Je ne suis pas votre mère... non... mais enfin je pourrais l'être...

— Si je parlais ! oh ! si j'avais plus de courage ! se disait tout bas Anselme. Mais non, impossible! on me chasserait, je serais la risée des valets du château ! il s'élèverait un rire inextinguible!.. Non, je me tairai.., je

refoulerai tout, là, au plus profond de mon

âme!... Mais, ù grand Dieu, vous en clos témoin, avec un peu plus d'indulgence, tous m'auriez épargné d'horribles choses !...

Tandis que ce monologue orageux retentissait au cœur d'Anselme , ladv Buttermer avait jeté les yeux machinalement devant elle sur le terrible et sublime paysage qui se déroulait au loin.

Depuis quelques minutes, elle semblait absorbée dans un spectacle plein d'épouvante et d'émotion; elle regardait, l'œil fixe, la bouche béante.

Anselme, voulant sortir de sa muette et sombre préoccupation, relève la tête et regarde lady Buttermer; mais, comme par instinct, ses yeux suivent la direction des yeux de la duchesse.

Soudain il pousse un cri ; il se lève.

La duchesse venait de se précipiter vers la fenêtre.

— 0 ciel! Grâce, ô mon Dieu'... s'écriait-elle d'une voix sourde en joignant les mains.

Anselme regardait toujours, pâle et frissonnant.

Une minute s'écoule, minute pleine d'angoisse, de trouble et d'horreur.

Tout à coup lady Buttermer se précipite violemment contre le balcon delà fenêtre; elle crie :

— Ma fille !

Puis elle tombe sur ses genoux, privée de sentiment.

LordBultermer, qui aimait par dessus tout l'exercice de l'équitation, avait pris tout de suite le galop en franchissant la grille de l'avenue. Sa fille, qui n'avait jamais craint la l'a ligue et les périls d'une course à cheval, était bien loin de vouloir ralentir L'ardeur paternelle ,• elle se tenait auprès de lui , galopant et

caracolant le plus superbement du monde, 11 y avait déjà trois quarts d'heure que durait cette rapide et charmante cavalcade, quand ils se trouvèrent dans une roule profonde cl pittoresque, toute bordée de roches et qui menait directement au lac.

— Allons ! dit miss Lucie en appuyant la cravache aux flancs de son cheval, un temps de galop, mon père,

Et déjà elle fuyait au loin comme une flèche. Son domestique l'accompagnait à grand peine, et la suivait à longue distance.

— Diantre! je ne la rattraperai jamais ! dit lord Butter mer. Comme elle va!

Cependant il fait prendre le galop à son cheval. Mais tout à coup il entend courir derrière lui; il se retourne. C'était un cavalier arrivant bride abattue.

En moins de quelques minutes ce cavalier était pies de lord Bultermer. Celui ci le reconnaît.

— Sir Edmond ! se dit- il,

lui 200

Sir Edmond ne ralentit poini l'allure de

son cheval . et, lorsqu'il passe auprès de lord

liuttermer, il le salue rapidement avec

iluingo courtoisie.

Lord lUiturmer, étonné, lui rend immédiatement son salut, en raccompagnant d'Un sourire fort gracieux.

Soudain le cheval de sir Edmond s'arrête en caracolant, et comme s'il refusait dépasser outre. Sir Edmond le presse de l'éperon et lui fait sentir vivement la cravache; le cheval, tout plein d'ardeur, refuse d'avancer et se cabre.

— Sir Edmond 1 s'écrie lord Buttcrmcr en faisant quelques pas vers lui. Mais que diantre! vous ne remarquez donc pas? Votre cheval a sa jambe droite embarrassée dans la bride.

— Ah! pardon, Milord; j'étais fou. Mille fois merci !

Et sir Edmond descendit pour dégager la jambe de son cheval.

Au bout de quelques minutes, la conversation so trouvait parfaitement engagée entre ces

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