‹ LucieChapitre 12 sur 16 · I.L'CIF · texte numérisé non relu

I.L'CIF

Lucie, il regardait silencieusement lord But* termer.

— Oui, continua le du«\ je veux absolument que vous soyez heureux! Voyez-vous, sir Edmond, le bonheur n'est que dans le mariage, dans une eliarmante union bien assortie... Eh bien ! je pense à vous.

— Se pourrait- il? dit vivement siv Edmond. Oh! Mi lord, je vous aurais tant de reconnaissance!

— Sir Edmond, reprit le due, connaissezvous lord Holland?

— Oui, beaucoup de nom, répondît Fitz- Allan un peu surpris Mais je ne le connais pas particulièrement.

—Tant pis ! ajouta le duc; car c'est un excellent gentilhomme, un de ces rares et beaux débris de la vieille noblesse anglaise. Vous serez enchanté de le connaître.

Je nendoute pas,Milord, mais à moins d'un grand hasard, je ne sais trop comment t. i. \A

kl\A LUCIE.

je pourrais faire la rencontre de ce gentilhomme.

— Oh! quant au hasard, srr Edmond, je m'en charge, reprit lord Buttermer assez gaîment. Vous savez ou vous ne savez pas que je suis très-lié avec lord Holland ?...

— Je l'ignorais, Milord.

— Mais vous savez, je présume, qu'il est fort riche et jouit d'une haute faveur.

— Milord, c'est une réflexion que je n'avais pas encore faite. Mais je dois vous dire que jamais pourtant la richesse et le pouvoir de lord Holland ne m'ont préoccupé.

— C'est tout simple, repartit le duc. Lord Holland n'est pour vous qu'un nom banal. Mais, si par hasard il voulait s'occuper de vous... si, d'une manière ou d'une autre, vous teniez à sa famille...

— A sa famille, Milord? Que voulez-vous dire?

— Je vais m'expliquer, sir Edmond , répliqua le duc avec un sourire mystérieux.

Mais hâtons un peu le pas; car nous sommes très-loin de miss Lucie, clic a sur nous une avance considérable.

— En effet, dit sir Edmond; c'est à peine si l'on aperçoit encore miss Lucie. Mon Dieu ! voyez donc , Milord ! elle longe de bien près le bord du lac!...

— Bah I bah! sir Edmond, soyez sans inquiétude ; c'est une véritable amazone , ma tille... 11 n'y a pas le moindre danger.

Les deux cavaliers prirent le grand trot et restèrent quelques minutes sans poursuivre leur conversation.

— Ah ça! reprit lord Buttcrmer : vous sa- .«/ peut-être, sir Edmond, que lord Holland n'a point d'enfant et qu'il aime singulièrement son neveu ?...

— Milord , je ne savais pas du tout que lord Holland eût un neveu.

—Vraiment ? diable ! vous êtes mal informé Maissavez-vous. au moins, qu'il a une nièce7..

wil6 LUCIE.

— Pas davantage, Mi lord.

— Ma foi ! ta ni pis, sir Edmond ! car c'est une jeune personne de vingt ans à peu près, belle comme le jour, adorable, d'un mérite et d'une grâce infinis. En outre, je vous apprendrai que son oncle lui donne en la mariant une fortune magnifique. Enfin, "c'est une des plus riches héritières de la Grande- Bretagne. Allons! dites-moi franchement, croyez-vous qu'un homme serait fort à plaindre d'épouser une pareille femme !...

Sir Edmond resta quelque temps sans répondre.

— Eh bien! eh bien! sir Edmond, répondez !

— A plaindre ? non, certes, répondit gravement sir Edmond. Mais il faudrait néanmoins une chose indispensable au bonheur de cet homme.

— Et quoi donc, s'il vous plaît ?

— 11 faudrait, Milord, qu'il l'aimât...

— D'accord, d'accord, sir Edmond. Mais,

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vous conviendrez a\ec moi qu'un homme serait horriblement bizarre et difficile de n'aimer pas une femme qui (ail l'adoration et l'envie des plus riches et des plus nobles !

— Richesse cl naissance , Milord, tout cela n'est rien où l'amour n'est pas! reprit sir Edmond. Mais, je vous en conjure, n'allez pas croire que je veuille parler contre la nièce de lord Ilolland , que je n'ai pas l'honneur de connaître, que je n'aime pas, et que je n'aimerai sans doute jamais !

— Jamais ! sir Edmond, c'est beaucoup dire. Mais si tout à coup on vous faisait comprendre que ce mariage n'est pas impossible, que même on serait très-flatte d'admeltre vos hommages... Bon Dieu ! vous restez muet, ébahi !...

— Milord, je ne vous comprends pas.

— Eh bien î voici, que diantre ! A quoi bon les périphrases ? Lord Holland est un de mes très-bons et très-anciens amis ; il aime sa nié a\ec des entrailles de père : il est un peu vieux,

21S rien-.

[ç pauvre lord Holland, et il ne voudrait pas mourir sans avoir marié son neveu et sa nièce. Son neveu, sir Humphrey Lanark,a déjà quelque chose en perspective, d'assuré même. Mais parlons un peu de la nièce : je vous répète que c'est une adorable personne. Eh bien! lord Holland me charge de lui trouver un parti ; il donne à sa nièce quarante mille livres sterling avec un de ses châteaux du Devonshirc. Voyons, cela vous conviendrait-il? Sir Edmond fit un geste d'étonnement.

— Comment donc ? vous semblez surpris, sir Edmond?...

— Oui, profondément surpris, Milord! répondit Fitz-Allan d'un ton grave.

— Comment donc, cette offre vous paraitelle inacceptable ?

— Tout à fait, Milord !.. Vous savez que je ne suis plus libre... et cette jeune personne, fût-elle quatre fois encore plus noble et plus riche, je ne l'épouserais pas !...

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— Vous êtes, ma loi , bien difficile, sir Edmond !

— Difficile ? non, ce n'est pas le mot; mais juste, mais homme d'honneur ! Milord, vous savez que j'aime une autre femme... vous le savez mieux que tout autre.

— Moi ? pas du tout! Et comment le saurais-je ?...

— Milord, n'êtes- vous donc pas le père de miss Lucie ? répliqua sir Edmond avec une inllexion sourde.

— Eh bien ! sir Edmond, miss Lucie, ma lille, qu'a-t-ellc de commun avec la nièce de lord Holland ?

— Rien absolument, Milord : car la nièce de lord Holland m'est très-indiiïércntc , et j'aime votre fille !

— Vous aimez ma fdle ? dit lord Buttermei en se redressant sur ses étriers. Quoi! toujours!!!

— Toujours! répondit sir Edmond dune voix profonde et terme.

— iViais vous le savez bien, ce mariage est impossible!

— Impossible, Milord !... et depuis quand?

— Depuis que j'ai réfléchi ■ sir Edmond. Vous ne serez jamais mon gendre !

— Milord, mais vous m'aviez promis!...

Vous manquez à votre parole!

— Jeune homme!... dit vivement lord Buttermer en le regardant d'un œil irrité; ne recommençons pas nos discussions : elles seraient beaucoup plus graves aujourd'hui peutêtre!...

— Je suis calme, Milord... Parlons de sangfroid... j'ai peut-être mai compris. Dans ce cas , je vous demande humblement pardon. Vous savez, Milord, qu'avant notre malheureuse altercation, vous m'aviez en quelque sorte promis de me donner votre fille !...

— Promis!. . En quelque sorte ! . . . c'est bien le mot, sir Edmond! répondit lord Buttermcr avec un mélange de colère et d'ironie.

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— Mais j'ai compté positivement sur votre parole, Mi lord.

— Et vous ave/ ru tort, sir Edmond ! répliqua chaleureusement le duc ; vous avez eu tort : je n'ai rien promis d'une manière solennelle, irrévocable '

— Quoi! Milord, dit sourdement sir Edmond, vous feriez une chose pareille! Après m'avoir si long-temps flatté de cet inestimable bonheur, vous me le raviriez tout à coup?...

— Pas de phrases, sir Edmond! je vous en conjure!.. Allons, je m'expliquerai avec franchise. J'en conviens, vous êtes un homme d'honneur, je vous estime singulièrement ; j'ai même pour vous beaucoup d'amitié : mais entre ma fille et vous, vous avez beau dire, entre vous deux je ne vois aucune sympathie. En outre, vous êtes Irlandais et catholique... elle Anglaise et protestante^ vous êtes whjg, un partisan des innovations. . . moi , je suis tory , et des plus opiniâtres'.... Vous voyez donc bien

que ce serait vouloir associer le leu el l'eau. Croyez-moi, faites ce que je vous conseille lord Ilolland, quoique tory lui-même, n'est pourtant pas ennemi des idées whigs; sa nièce surtout est dans le mouvement, à ce

qu'on assure Épousez-la donc, et vous

serez le plus heureux des hommes !

— Oh! mais c'est une raillerie! s'écria sir Edmond avec colère. Milord, j'ai des droits, je les ferai valoir!.. . Milord, j'aime votre fille, elle m'aime, et vous me l'avez promise... Elle m'appartiendra!

— Vous êtes dans une étrange erreur, sir Edmond! reprit lord Buttermer d'un accent furieux et sardonique. Non seulement elle ne vous appartiendra pas, mais à celte heure elle ne m'appartient plus : elle est à sir Humphrey î.anark !

— Sir Humphrey Lanark ! s'écria sir Fitz- Allan dont les yeux jetaient des éclairs. Oh! cela ne sera pas ! Malheur à lui! je le tuerais plutôt'....

luc il;. ??$

Essayez, sir Edmond! essaya— Jl rsl jeune et fort, et brave comme vous...

— Tant mieux! dit sourdement sir Edmond, il ne refusera point de se battre avec moi dans un duel à mort... Adieu, Milord! vous pouvez lui dire que je suis prêt, que je l'attends!

A ces mots, sir Edmond salua froidement lord Buttermer j puis, donnant un coup de eravacheà son cheval, il s'apprêtait à le lancer au galop....

Tout à coup des cris douloureux et perçants se font entendre.

— Ciel!.... dit lord Buttermer épouvanté.

Sir Edmond pousse un cri de terreur.

C'est qu'un effroyable spectacle s'offrait aux yeux du père et de l'amant ! . . . miss Lucie, emportée par son cheval, courait au hasard sur le bord du lac, à travers les rochers et les fondrières. Son domestique, qui no pouvait la i»|oindre, appelait à grands, cris; <i, pour

signal de détresse, il agitait son mouchoir <|ui voltigeait au vent.

— Mon Dieu ! elle va périr! s'écrie ÈDrd Bûttermer. Au galop , sir Ldmond ! au galop i

Et Tun et l'autre, ils s'élancèrent bride abattue vers miss Lucie.

Mais il était déjà trop tard!... Lucie, qui ne pouvait plus modérer l'élan de son cheval, venait d'être précipitée de sa monture dans le lac écumant. A cet endroit, les bords étaient hauts, escarpés, pleins de roches anguleuses 5 et les vagues y venaient battre avec une force horrible.

Sir Edmond laisse échapper un gémissement lamentable; et, penché sur la tète de son cheval, le harcelant de sa cravache, lui creusant les flancs à coups d'éperons, il l'excite encore avec la bride.

Lord Bûttermer était vieux, faible, incapable d'apporter le moindre secours à sa fille, et d'ailleurs il ne savait pas nager. Le dômes

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tique (|in avail suivi miss Lucie n'avait pas non plus le moindre principe de natation : eé malheureux, craignant de se noyer et n«i

voulant pourtant pas laisser périr sa jeune et belle maîtresse, avait cru devoir prendre un moyen terme, et s'était mis à descendre de roche en roche avec une peine incroyable. Mais, au milieu de sa dangereuse tentative, le pied lui glisse, et voilà qu'il tombe la tête en bas! — par bonheur, il s'arrête à quelques pouces de l'eau et se cramponne aux pointes des rochers avec celte vigueur désespérée que donne la crainte de la mort.

Sir Edmond était donc le seul qui pût venir au secours de miss Lucie.

— Vite! vile! je vous en conjure! s'écria lord Buttermer en joignant les mains. Sauvezla... Elle esta vous!

Et le duc n'avait pas encore proféré ces dernières paroles, que déjà sir Edmond était loin de lui. Il galopait toujours avec une rapidité merveilleuse : quand soudain son che-

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val heurte contre un morceau de roche et s'abat. Sir Edmond ne tombe point, mais il passe par dessus la tête du cheval ; et , lâchant la bride , il court de toute sa force vers le théâtre de cet épouvantable événement.

Une minute encore peut-être, et le malheureux Edmond ne serait arrivé que pour voir mourir celle qu'il aimait ! Miss Lucie n'avait pu se maintenir en selle ; quelque temps néanmoins, elle s'était courageusement cramponnée à la crinière de son cheval ; mais celui-ci, qui faisait tous ses efforts pour regagner la terre, ne pouvait jamais gravir les roches escarpées et pointues. Et, tandis qu'il luttait avec fureur en appuyant ses deux pieds de devant contre la rive glissante, des vagues courtes et pressées venaient l'assaillir par derrière et le remportaient dans le lac. Enfin la pauvre jeune fille, n'en pouvant plus et perdant la tète, lâcha sa bride et disparut sous les Ilots.

Alors H s'élève m» cri horrible et <léchi rant!... è'eàt lord Bultcrmcr.

Mais soudain sir Edmond accourt tout haletant, et, sans plus attendre, au risque de se briser la tête sur les rocs, il se précipite dans l'onde, et plonge pour aller chercher la malheureuse jeune fille. Quelques secondes se passent avant qu'il reparaisse; et pour lord Buttermer, c'est un siècle d'angoisse et de tortures atroces !

Enfin sir Edmond revient sur Teau. D'une main il nage, de l'autre il soutient miss Lucie, pâle et défigurée comme un cadavre.

Mais ils n'étaient pas sauvés encore , il fallait maintenant regagner la rive; et c'était le plus difficile peut-être; car les lames impétueuses qui venaient du large pouvaient les broyer l'un et l'autre contre les roches.

Lord Buttermer continuait de pousser des cris douloureux.

A la fin, après de longs et terribles eflbrts, sir Edmond parvient à saisir une bride qu'un

domestique lui tend du rivage. Il remonte avec son précieux fardeau ; mais à chaque pas il glisse et manque de retomber au profond de l'abîme.

Cependant il arrive à terre avec miss Lucie, et tombe exténué. Lord Buttermcr saisit sa fille dans ses bras avec désespoir et tendresse. Il crie, il pleure, il l'appelle.

Elle ne donnait plus signe de vie ! ! !

On transporte miss Lucie au château, et c'est après de longs efforts qu'on la fait revenir à la vie. Lady Buttermer, penchée sur sa fille, la couvrait de baisers et la pressait contre son cœur. Sir Edmond était resté quelque temps privé de connaissance ; mais il avait bientôt rouvert les veux.

Alors il se jeta tout en larmes sur le corps de miss Lucie ; ce fut une scène cruelle et déchirante. Il l'appelait avec des sanglots. Cette voix d'une bouche aimée sans doute fut toute puissante, car miss Lucie fit entendre un soupir, et le nom d'Edmond sortit vaguement de ses lèvres.

Lord Buttermer, qui n'était point très-facile à s'attendrir, fut lui-même profondément ému. Il comprenait que sa fdle ne pouvait désormais appartenir qu'à Edmond, qu'à celui qui l'avait sauvée. Anselme paraissait fort troublé : il prodiguait néanmoins les secours les plus prompts et les plus intelligents à miss Lucie qui, par degrés, enfin rouvrit les yeux.

— Edmond ! Edmond 1 s'écria-t-elle. Oh ! que la vie m'est douce, puisque c'est lui qui me Ta conservée!...

Lord Buttermer ne disait pas une parole. Il semblait fort agité : c'est qu'au fond de son cœur bouillonnait un orage. Que fera-til? Comment dégager sa parole ? 11 avait déjà

. i < IL. 2 il

écrit à lord Holland; d'un jour a l'autre

sir Humphrey Lanark allait arriver: alors c< serait une position hfrtoléfftble ! Il fallait <l<»n< prendre un parti décisif.

Lady Butlermer, revenue de sa terreur et de son désespoir, commençait à se livrersilencieusement à la joie. Après une action si courageuse et si pleine de dévouement, certes, jamais lord Buttermer ne pourrait refuser sa fille à sir Edmond, et cette pensée préoccupait aussi Anselme. Il était convaincu que rien maintenant ne pouvait empêcher le mariage de Fitz-Allan et de miss Lucie.

Quelques heures s'écoulèrent, pendant lesquelles le vieux duc combla sa fille de caresses et de tendres paroles. Puis, quand sir Edmond fut sur le point de se retirer, lord Buttermer, lui prenant les mains, lui dit :

— Adieu, mon gendre !

Sir Edmond tressaillit; son cœur nageait dans l'ivresse.

Pendant quelques jours, kfvû Buttermer et

sir Edmond se virent continuellement. C'était sans cesse un échange de visites et de politesses. Miss Lucie elle-même était venueavec son père au château Fitz-AUan ; et jamais sir Edmond et le vieux duc ne s'étaient vus meilleurs amis.

Mais Anselme avait son projet. Il fallait se hâter; le moindre retard pouvait tout compromettre. Néanmoins, il crut devoir patienter quelques jours encore, et fut pour toute la famille Buttermer d'une courtoisie charmante et pleine de grâce. Jamais il n'avait même témoigné tant d'affection et de fraternel dévouement à sir Edmond qui, peu à peu, reprenait à la santé en même temps qu'à l'espérance ,et redevenait heureux et gai, comme doit l'être un jeune homme beau, riche, aimant, aimé. Lorsque Anselme parla de son départ à sir Edmond , celui-ci parut fort surpris et fort triste.

— Il le faut , cher ami ! répondit Anselme avec un soupir. Je n'ai déjà que trop tardé. Des affaires de famille en souffrance...

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