LL'CIL
— Mais quelles affaires ?
— Oh! beaucoup. Il -faudrait, vois-tu, qu€ j'enlrasse clans mille détails, et nous n'en Unirions pas : mieux vaut que je parte.
—Mais c'est mal, Anselme l,.« me laisser seul ! lu sais combien je suis triste quand tu n'es
pas là!
— Bah! mon cher, répondit Anselme d\cc un sourire assez dillicile à définir , je te demande un peu à quoi je puis te servir à présent? Passe-moi l'expression, elle est vulgaire, mais elle est juste: Je suis auprès de toi maintenant comme une cinquième roue à un carrosse. Tu es amoureux , on
t'adore...
— Anselme, oh ! tu ne penses point ce que tu dis là? dit Edmond avec un air de reproche affectueux; tu me prends donc pour une came banale?... Va, je t'aime et je l'apprécie, comme toujours!... Je ne suis pas de ces gens qui,danslebonheur,ont moins besoin de leurs amis : chez moi l'amour n'empiète en rien sur l'amitié.
— Mon bon, mon cher, mon pauvre Edmond ! repartit Anselme en lui secouant la main d'une façon cordiale , tu es la plus excellente créature que je connaisse ! En vérité, tu es de l'âge d'or !
Edmond fit encore tout son possible pour retenir Anselme , mais celui-ci ne voulut rien entendre. 11 avait, disait-il, de trop graves intérêts qui rappelaient à Londres , et il annonça l'intention irrévocable de se mettre en route le lendemain.
C'est qu'Anselme avait réellement plusieurs raisons puissantes qui l'obligeaient de partir sans retard. D'abord il voulait enfin se faire remettre par MeBrown le papier que son père avait confié, avant de mourir, au respectable bommede loi. Et puis, un intérêt plus grand encore l'attirait à Londres : il espérait y voir une personne avec laquelle il devait avoir un entretien mystérieux et de la plus haute importance. Mais , s'il ne se hâtait point de repartir pour Londres, selon toute vraïsem-
LiciL. 235
blanci ■, il n'y trouverait |»Las celui qu'il avail besoin de consulter.
Le lendemain, en effet , Anselme partit
Son voyage lui extraordinairement rapide; il ne s'arrêta point un quart d'heure dans toute la route, et, dès qu'il fui arrivé à Londres, il écrivit une lettre qu'il envoya surle-champ.
Anselme habitait, à Londres, un tort joli appartement / situé dans Piccadilly , et qui appartenait à sir Edmond Fitz-Allan. C'était une maison assez petite, mais ornée avec un» singulière élégance : de toutes parts étineelaient de magnifiques tapis, des meubles incrustés d'or et d'argent, précieux ehefs-dœu \re de Boule. Puis, sur tous les panneaux, étaient rangés des tableaux superbes, signés par les plus grands maîtres Italiens et Flamands.
Anselme reçut, une heure après, la réponse qu'il attendait avec impatience; il monta bien wlc en voiture . et ne rentra i liez lui que dan
la soirée. Le lendemain il alla rendre visite à Me Brown , auquel il avait fait remettre sa carte la veille.
Me Brown était un homme gros et court, fort petit, et dont le ventre énorme descendait presque jusqu'à ses genoux 5 sa tête, chauve sur le devant , était flanquée par derrière d'une queue blanche et poudrée, qui s'agitait sur ses épaules au moindre mouvement, comme un battant de cloche. Me Brown avait un nez prodigieux , et ses joues cramoisies portaient ce caractère vineux et pantagruélique qu'on attribue aux vieux chanoines du temps passé.
— Enfin! vous voilà donc, monsieur Anselme Tyier ! s'écrîa-t-il en se frottant les mains. Mon Dieu ! mais vous n'avez pas la moindre curiosité! Je vous écris , je vous appelle, je vous implore , je vous invoque. . et vous faites la sourde oreille !
— Pardon, maître Brown, dit Anselme avec amabilité, mais j'entends fort peu les affaires,
comme vous savez. J'attendais toujours, je ne vous le cache pas.
— Eh parbleu! vous attendriez encore jusqu'au jugement dernier , si je ne vous talonnais pas ! Mais il faut pourtant que je vous remette ce petit papier...
— Bah! quelque papier sans importance, je présume, dit Anselme d'un air indiffèrent; sans doute quelques mauvaises petites créances à recouvrer. Mon pauvre père était fort mystérieux de sa nature , et jamais il ne faisait les choses comme tout le monde.
— Je vous demande pardon , monsieur Anselme , il entendait fort bien les affaires ; seulement, il voulait que les choses se fissent régulièrement, dans toute la rigueur du droit.
— Mais , sans vous faire de reproche , maître Brown, est-ce que vous n'auriez pas pu m'envoyer au château Filz-Allance mystérieux papier?
— Non pas du tout ! j'aurais attendu plu-
toi vingt ans encore • il était bien convenu avec mon respectable client , avec le défunt , que ce papier ne serait donné qu'à vous , à vous en mains propres.
— Fort-bien, maître Brown ! si javais cru que la chose fut très-importante, je serais venu plus tôt, je vous jure ! Mais enfin , puisque me voilà, donnez.
Le notaire toussa plusieurs coups de suite d'un air solennel. Puis , ouvrant un secrétaire à ressort , après avoir fait jouer une foule de mécaniques et de serrures qui s'enchevêtraient les unes dans les autres , il prit dans un tiroir un grand portefeuille vert contenant une masse de papiers. 11 ouvrit ce portefeuille , et fouilla quelque temps parmi des liasses jaunes et poudreuses.
— Voici, dit-il en remettant à Anselme une large enveloppe cachetée de cire noire aux armes de feu M. Tyier.
Anselme décacheta vivement ce papier 5 il reconnut tout de suite iétriture de son père
C'était une lettre écrite (Tune main assurée; elle pouvait contenir une trentaine de lignes.
Pendant qu'Anselme parcourait avidement cette lettre , Me Brown , les yeux fixés sur lui, épiait avec une extrême curiosité tous ses mouvements et l'expression mobile de son visage.
Quoique Anselme eût de bonne heure appris à cacher profondément tout ce qui se passait dans son âme, quoiqu'il eût sur les muscles de son visage un empire extraordinaire, il ne put néanmoins dissimuler un instant Témotion vive et brûlante que cette lecture venait de produire en lui. Son front se contracta; ses joues pâlirent; il porta rapidement une main à ses yeux, comme pour dissiper un nuage.
Puis le silence régna quelques moments dans le cabinet du notaire.
— Eh bien 7 monsieur Anselme , dit Me Brown avec une inflexion innocemment rail-
Icusc cl triomphante ; il parait que cet écrit n'est pas tout à fait insignifiant... Eh! eh ! eh ! vous voyez donc qu'on a tort de négliger les choses où les notaires sont mêlés !
— Pardon... pardon, monsieur Brown, répondit Anselme en affectant une certaine indifférence, mais sans détacher pourtant ses regards de la lettre : il n'y a rien là dedans que je ne connaisse depuis longues années, je vous prie de le croire ; seulement, vous le concevez... la vue de cette écriture a produit sur moi un singulier effet !... C'est tout simple après tout : j'aimais tendrement mon père !
— Oui , oui , monsieur Anselme, ajouta Mc Brown qui fut très-loin de prendre le change ; vous étiez un fils très-respectueux, fort dévoué, je le sais bien... Mais, veuillez me dire à propos, est-ce que par hasard il n'y a rien dans cette lettre qui concerne mon ministère?
— Non, rien absolument, maître Brown,
— Eh! eh! qui sait, monsieur Anselme?
peut-être feriez-vous bien de me laisser un
MJCIE. 241
peu voir cette lettre, de me permettre d'y jeter seulement un coup d'oeil ?... Vous, malgré tout votre mérite, malgré vos profondes connaissances en médecine et en chimie, vous n'entendez guère le droit, la procédure, et peut-être cette lettre-là, en des mains habiles, vous rapporterait-elle de grosses sommes!... Dites-moi, monsieur Tyler, c'est... quelque procès, je présume ? quelque vieille créance que votre père, qui était la bonté môme, n'a jamais voulu exiger ? N'est-ce pas que j'ai deviné juste ?
— Non, maître Brown, ce n'est rien de tout cela ; et votre merveilleuse pénétration est au moins cette fois-ci en défaut. Du reste, je vous remercie infiniment, vous êtes un loyal et fidèle dépositaire, et cet écrit ne pouvait être remis en meilleures mains.
— Oh ! je m'en flatte, monsieur Anselme, je m'en flatte : j'aurais dans ma caisse tous les revenus des trois royaumes, et, dans mon portefeuille tous les secrets d'Angleterre,
qu'ils seraient, je vous jure, les uns et les autres eu sûreté parfaite. Mais dites-moi, là, franchement, est-ce que dans cette conjoncture je ne puis vous être bon à quelque chose? vous guider, vous servir, vous éclairer de ma vieille prudence et de mes conseils ?
— Encore une fois, merci, maître Brown , et du fond du cœur ! Je n'ai plus maintenant qu'à vous serrer la main, et je vous quitte ; on m'attend depuis un quart d'heure au moins pour une affaire très-grave.
En même temps, Anselme, prenant avec cordialité la main du notaire, fit quelques pas vers la porte, après avoir mis dans sa poche la lettre qu'il venait de lire.
— Pardon ! pardon, monsieur Tyler, répondit le notaire avec un peu d'aigreur en le le retenant par le bras : puisque vous n'acceptez pas mes services, ayez seulement l'obligeance de me dégager du dépôt que je viens de vous remettre ; veuillez m'en donner dé charge.
Lun»
— Très \oloniiers, maître Hrown
Kl Nnselmc prenant vivement une plume sepenehasnr le bureau du notaire; puis, s même s asseoir, il écrivit le reeu demande.
Lorsqu'Anselmo sortit du cabinet de M- Brovvn, il était plein d'agitation cl de rêverie; il remonta dans sa voiture, en ordonnant au rocher de le reconduire chez lui le plus rapidement possible.
Déjà l'obscurité commençait à se répandre dans les rues de Londres ; non point que le jour fût très-avancé ; mais un de ces brouillards épais et subits qui montent de la Tamise, venait d'envahir la \ille, et, de toutes parts les candélabres de gaz et les riches boutiques de Regent's-Street rayonnaient au milieu des vapeurs.
Néanmoins il ne faisait pas encore assez noir pour qu'on ne put distinguer à quelque dislance et reconnaître les passants. Mais, comme à cette heure les rues étaient pleines de monde, le cocher d'Anselme ne pouvait allei
toujours au grand galop, malgré les ordres continuels et les cris furieux de son maître. Le pauvre diable tremblait comme une feuille sur son siège ; il fouettait ses chevaux de toutes ses forces ; mais il les retenait en même temps de peur d'écraser quelques personnes dans la foule.
— Eh bien! drôle, s'écrie Anselme eh frappant du pied, est-ce que vous n'avancerez pas?
Tout à coup un grand bruit se fait entendre dans la rue : c'est d'abord une rumeur sourde et confuse; puis des clameurs plus fortes et plus distinctes, et ce cri retentissant dans la foule : Au voleur ! au voleur ! Arrêtez ! . .
En même temps toute cette cohue d'hommes et de femmes se précipite et court ; on se presse, on s'étouffe; les voitures, obligées de stationner, interceptent le passage.
Dans cet endroit de la rue les boutiques étaient moins splendidement éclairées; le brouillard y semblait beaucoup plus épais et
plus sombre. Anselm<\ bien tjue tout ce bruii
.'I œtye a^italhm populaires t'ihltérettoMeeitf
fort peu, avait mis machinalement sa Léte a la portière. Il regardait,... (piaïul soudain un homme, pale et les habits en désordre, e« Mitant la fouie avee violence et marchant sur les malbeureux qu'il renverse dans sa course, s'élance vers la voiture d'Anselme.
Anselme fait un geste de surprise, et se rejette vivement dans le fond de l'équipage.
Mais son mouvement n'a pas encore été assez prompt : cet homme qui fuit, blême, effaré, poursuivi par la populace, a vu Anselme Tyler !
— C'est vous! ah!... s'écric-t-il avee égarement en se cramponnant à la portière. Sauvez-moi! vite !. . .
— Malheureux ! dit Anselme.
— Sauvez-moi!... que j'entre dans votre voiture... Vite, ou je suis perdu !
Il n'y avait pas d'hésitation possible en pareille circonstance; il fallait refuser tout de t. i. 16
240 duoh
suite, ou tout de sufce acèordfir la grâce que ce malheureux demandait* Anselme, qui n'était pas, comme sir Edmond, d'un caractère irrésolu et vacillant, se décide à l'instant môme. La portière s'ouvre brusquement; l'homme qu'on poursuivait saute dans la voiture. Puis Anselme s'écrie d'une voix impérieuse et retentissante :
— Cocher, ventre à terre! et toujours!
toujours!,., jusqu'à ce que je vous arrête !... Trente guinées pour vous,, si vous êtes discret !
Ce mot de guinée fit sur l'Automédon un effet magique. Il fouetta ses chevaux d'une telle manière, qu'en moins de cinq minutes l'équipage se trouvait à plus d'un mille de l'endroit où cette aventure bizarre et mystérieuse venait de s'accomplir.
Xîl
Tandis que plusieurs événements de la plus haute importance pour notre histoire se passaient à Londres, sir Edmond attendait avec une extrême impatience le retour d'Anselme. Mais celui-ci, dont les lettres étaient fréquenles, retardait toujours le moment de se remettre on route et, sans cesse, il alléguait
quelque sérieuse affaire qui le retenait bien malgré lui.
Cependant la joie régnait au château Butlermer. Depuis le jour où sir Edmond avait eu le bonheur de sauver miss Lucie, il vivait dans la meilleure intelligence du monde avec le vieux duc qui, tout à coup, par une espèce de réaction bizarre et inexplicable, s'était pris dune étrange amitié pour Fitz-Àllan. L'humeur changeante et morose de lord Buttermer ssmblail avoir fait place au caractère le plus égal et le plus charmant : c'est qu'il ne voyait plus dans sir Edmond que le sauveur d'une fdle adorée; et ce mariage, si long-temps dédaigné, commençait à lui paraître une alliance fort brillante et fort avantageuse. Certes, il aurait beaucoup mieux aimétjue sir Edmond ne fut pas Irlandais et catholique. Mais ces deux inconvénients, qui lui semblaient d'abord intolérables dans un gendre, avaient perdu insensiblement à ses yeux une grande partie de leur gravité. Quoi qu'il eu soit, après sir Ed-
m Mi. : |
moml ei miss Lu< ip,)|a pfcrs beurettsé personne
.lu château »'i;iii, sans coiiiK-.lii, b dm h. &ee qui se \nyaii maintenant Ml comble d.- s, s \<ru\. Lady Hultermei , toujours pâle, faible el d'unu santé chétive, avait repris connu. [>ai enchantement les couleurs de la jeunesse el de la saute; elle couvrait sa iille de eiiel ue cessait de piodiguer à su Edmond les plus douces paroles, les plus maternelles.
Néanmoins, quand lord Buttermer rellrchissait aux dilïicultés de sa position, il devenait morne et silencieux ; son (Vont se chargeait un instant de plis et de rides; et, dans toute si\ physionomie, éclatait un air d'impa tience inquiète. C'est qu'il ne savait trop comment les choses s'arrangeraient avec lord Ilolland et son neveu J Bien (pi'il ne fût pas encore irrévocablement engagé, il avait pourtant Tait à lord Ilolland une promesse indirecte et tacite, que ce dernier considérai!, sans doute, comme sacrée, inviolable. En outre, une alliance avoc la famille d< lord Mol-
250 I.LC1E.
land eût ilalté plus encore peut-être l'orgueil ambitieux du vieux duc : citait une noblesse bien plus ancienne, des titres bien plus éclatants , une fortune autrement considérable que celle d'Edmond Fitz-Allan ! et miss Lucie, en épousant sir Humphrey Lanark , eût fait l'envie des plus riches héritières de la Grande-Bretagne. Mais , tout en regrettant ces avantages incontestables , lord Buttermer n'était profondément préoccupé que d'une seule chose : il craignait de se brouiller avec lord Holland , et de s'en faire à la cour un ennemi puissant, irréconciliable.
Le duc , après avoir solennellement promis à sir Edmond de lui donner sa fille, avait écrit pourtant presque tout de suite à l'oncle de sir Humphrey. Mais sa lettre était vague , confuse, énigmatique; si bien qu'il était presque impossible de voir clairement ce que lord Buttermer voulait dire. On pouvait croire, d'après cette nébuleuse missive, que le duc. n'avait point changé d'avis, qu'il était plus que
LtfUl .
jamais fier et jaloux de couiracici (mite noblfl alliance; mais que sa lille, romam^qu. , i oraiiilive comme toutes lai jduooi pci sonnes de son âge, ne connaissant pas sir Jluinplirc) , ici usait obstinément, et sans autre cause, d'épouser un homme qu'elle n'avait jamais vu, un homme qu'elle avaii peur de trouver disgracieux et peu séduisant. Voilà de quelle manière lord Holland avait interprète la leltre ambiguë du vieux duc; mais il n'avait pas été le moins du monde alarmé; car, mieux qu'un autre, il savait que parmi les plus beaux jeunes gens de la haute compagnie, sir Humphrey Lanark ne craignait d'être éclipsé par aucun Seulement, le vieux lord crut devoir prévenir immédiatement son neveu. Il l'engagea dune à ne plus attendre, à partir vite, afin que la présence et la jolie tournure de sir Humphrey dissipât l'opinion mauvaise qu'on pouvait avoir conçue de lui.
Sir Humphrey n'était guère en tram «le prendre la poste; car, depuis quelques au-
l25c2 lucje.
nées, il ne s était jamais plus amusé à Londres ; il avait retrouvé de bons et joyeux amis; il avait pour maîtresses les plus adorables sylphides de l'Opéra; et, bien qu'il fût trèsintéressé à conclure ce mariage qui devait lui donner une belle fortune, il aurait pourtant voulu traîner voluptueusement quelques mois encore, avant de s'ensevelir à tout jamais dans la couche nuptiale qui lui faisait l'effet d'un linceul. Enfin, pressé par son oncle, il se décida bientôt à partir pour le Cumberland.
Depuis quelques jours, lord Buttermer paraissait plus soucieux que de coutume: il gardait le silence pendant des heures entières ; et, lorsqu'il parlait à miss Lucie, ce n'était plus avec cette voix douce et touchante qui sort des lèvres d\in père; son langage était sec et froid. Néanmoins, de temps à autre, il semblait tout à coup s'attendrir; on voyait rouler quelques larmes dans ses yeux, et, se penchant sur sa fille, il la pressait avec effusion dans ses bras.
I ii jour que la famille Buttcrmcr cl sir Edmond étaient réunis tous ensemble dans I. salon du château, la duchesse dit à son mari d'une voix caressante :
— Il faut pourtant nous décider, Milord ; il faut avoir pitié de ces deux jeunes et pauvres cœurs qui souffrent.. .
— Que voulez-vous dire, Milady? demanda distraitement le duc.
— Mon ami, continua doucement la duchesse, mais regardez-les donc, je vous en conjure.. . Gomme ils s'aiment! A quoi bon attendre encore? Fixons le jour, et qu'il soit prochain.
Sir Edmond et miss Lucie s'entreregardaient l'un et l'autre avec une ivresse pleine d'inquiétude, et leur cœur battait fortement.
La duchesse réitéra sa demande, et cette fois avec plus de douceur encore, avec une expression dévisage suppliante.
— Fort bien, Milady! répondit le due qui parut tout à fait acquiescer à la demande « l*
sa femme, fixons le jour, oui, le plus lot pus sible !
Le visage d'Edmond rayonnait de joie.
Miss Lucie, fort émue, joignit les mains et leva les yeux au plafond, comme dans un élan de reconnaissance.
En ce moment on ouvrit la porte : un domestique parut avec une lettre qu'il remit à lord Butter mer.
Cette lettre portait le timbre de Londres. Le duc, qui justement attendait une réponse de lord Holland, décacheta vivement l'enveloppe, sans môme regarder la suscription. Il lut tranquillement les premières lignes, bien qu'elles fussent de nature à jeter le trouble et la tempête dans son âme. Mais ces lignes, il ne les avait pas comprises d'abord, et ce ne fut qu'après une seconde lecture, qu'elles eurent tout à coup pour lui un sens net, clair et terrible.
1! se lève, ses joues deviennent toutes blanches; une flamme roule dans ses yeux ,
lucik. '255
ses mains tremblent cl se crispent en chiffonnant la lettre.
— Oh ! mais c'est renier!!!. . . murmurct-il en se frappant le front.
Lady Buttermer jette un cri de saisissement. Edmond et miss Lucie regardent le duc avec un mélange de surprise et de frayeur.
— Non, c'est impossible ! continue sourdement le duc. Calomnie ! atroce calomnie !!!... Ce n'est pas signé!...
Et, prononçant des paroles vagues et sourdes, il arpente à grands pas le salon.
— Mais pourtant, poursuit-il, il y a dans cette lettre des détails... On semble bien informé... Oh!... si l'on ne mentait pas!... Si
— Mon Dieu ! dit la duchesse à sa fdle d'une voix tremblante. C'est quelque mauvaise nouvelle...
— Non ! reprendlordButtermerenmarchantà grands pas vers la porte. Je ne veux pas douter
w25b lucil.
plus long-temps l il taut <jnc tout se découvre... el malheur!...
Mais il ne sort pas; il court vers une table, et prend la sonnette d'argent qu'il agite avec force.
Un domestique entre.
— Daniel ! vite, qu'il vienne me parler ! Je l'attends dans la chambre voisine...
Lord Buttermer quitte brusquement le salon.
Aubout de quelques minutes, le vieux Daniel se trouvait en présence de lord Buttermer.
— Ah ! le voici ! dit le duc d'une voix frémis sanle de colère. Connaissez- vous cette écriture?
Le vieil intendant, qui tremble comme une feuille en voyant son maître si courroucé, jette les yeux sur la lettre que tient le duc. Mais il est tellement ému, le pauvre Daniel, qu'il ne peut que frissonner, et se trouve dans l'impuissance % absolue d'articuler une parole.
— Dites, connaissez-vous cela?
— Non... non, Milonl ... balbutie Daniel
— Eh bien! Daniel, VOUS allez tout médire' niais lont... la main sur lee<eur! No me caohei rien... pas un mot, pas une s\ llabe... ou malheur à vous !
Ce début n'avait rien sans doute de fort rtassurant pour Daniel, (pli continuait à trembler de tous ses membres
— Milord, je... je...
— Parlez vite !
— Je ne comprends pas... continue Daniel en bégayant, ce que... que... Votre Seigneu-
— Laisse-là ma seigneurie ! s'écrie le «lue d'une voix étonnée en frappant du pied le parquet. Je ne vous demande qu'une chose, Daniel !... Quel est l'homme que vous avez vu sortir une nuit de la chambre à coucher de lady Butter mer?...
Daniel pousse un cri déchirant, et s'appuie contre un meuble.
— Quel est cet homme? poursuit le duc
en lui saisissant le bras avec violence. Vous le savez...
Aussitôt un roulement de voiture se fit entendre à la grille ; une chaise de poste venait d'entrer au galop dans la cour.
Lord Buttermer n'avait point sans doute entendu ce bruit ; car il serrait toujours avec force le bras du vieux intendant, et lui répétait d'un ton furieux :
— Cet homme ! quel est cet homme?
Soudain la porte de l'appartement s'ouvre. Un domestique vient dire à lord Buttermer que sir Humphrey Lanark arrive à l'instant même au château.
Ce fut pendant quelques moments une extrême agitation dans tout le château. Les domestiques allaient et venaient. Mais ce qui semblait aux uns et aux autres fort singulier et même assez contraire aux loisderétiquette, dont lord Buttermer était le plus fidèle observateur, ce qui semblait, dis-je, fort étrange et
tout à fait inexplicable, c'est que le duc n'était
pas descendu pour recevoir son hùte, le neveu de lord Holland. Un quart -d'heure s'était passé déjà, et lord Buttermer ne paraissait point!
Cependant sir Humphrcy, introduit dans le salon en présence de la duchesse, ne semblait pas embarrassé le moins du monde, et même il affectait des airs fort dégagés, pour se poser tout de suite en homme qui sait parfaitement sa valeur et qui pense honorer les gens qu'il visite. Néanmoins, malgré toute son assurance, il ne put s'empêcher de voir que son arrivée au château n'était pas fort désirée sans doute, et qu'on lui faisait un accueil assez morne et glacial. En effet, il ne voyait autour de lui que des visages consternés. SirEdmond, qu'il n'avait pas encore aperçu, était allé s'asseoir dans le coin le plus sombre du salon, et s'était contenté de saluer froidement sir Humphrey, mais sans faire un pas vers lui. Lucie demeurait assise près de sa mère et
LUCtfj Wi
laissait 1rs veux; elle était pair, agitée, trcmblante . et sa poitrine paraissait grosse de soupirs. Lady Bultermei «'prouvait une angoisse indicible : elle entendait à peine ce que lui disait sir Humphrey, et ne répondait que des paroles vagues et incohérentes... Les yeux de la duchesse demeuraient constamment fixés sur la porte par où le duc était sorti.
— Ah ça! que diantre ont-ils donc tous? pensa sir Humphrey commençant à perdre contenance. Est-ce qu'on est muet dans ce château? Apparemment, on ne m'attendait guère...
Le beau gentleman avait grandement raison; car, à l'exception de lord Buttermer, personne dans le château ne prévoyait sa prochaine arrivée.
— Pardon, sir Humphrey I dit la duchesse dune voix altérée; je vous supplie d'avoir quelque indulgence... et d'excuser un pareil accueil... Nous sommes encore très-émus!.., Milord Buttermer
262 locie.
El sa voix s'éteignit comme un souffle.
— O ciel! demanda vivement sir Humphrey , milord Huttcrmcr serait-il malade? ou bien , quelque accident funeste...
11 n'acheva point, et ne reçut aucune réponse. La duchesse ne l'entendait pas; et l'œil fixe, toute pâle , la bouche béante , elle semblait prêter l'oreille avec une attention pleine de terreur. C'est que le bruit d'une voix forte et menaçante arrivait de la chambre voisine; et , bien qu'il fut impossible de saisir les mots prononcés , on pouvait être sûr , à certaines inflexions acres et stridentes , qu'ils étaient proférés dans un transport décolère ei d'indignation.
Mais combien lady Buitermer aurait frémi si elle avait pu voir ce qui se passait derrière cette porte , si elle avait pu entendre clairement celle» mystérieuse et terrible conversa lion I
Voici donc ce qu'elle aurait vu :
cl éîaif à genoux devant le duc, qui
toujours lui serrait le bras et le secouait avec force.
— Misérable! criait lord Huttcrmcr, les yeux flamboyants. Et tu ne m'as pas dit cela plus tôt!...
— Milord... oh! j'aurais cru que c'était mon devoir de me taire... répondit Daniel d'une voîx brisée. Il y allait de votre repos! de votre honneur!...
— C'est pour cela que tu devais parler !... Ah ! partout des traîtres ! des lâches! des hypocrites!... Oh! oh! Mais dis, es-tu bien sûr d'avoir entendu cela? tu es vieux, Daniel , ta mémoire te trahit peut-être... Songe qu'il y a plus de dix-huit ans !.. .
— Milord! Ah! ce serait hier que je ne m'en souviendrais pas mieux! Depuis, hélas! j'ai oublié bien des choses, mais celle-là jamais!... Non, quand je vivrais un siècle! Mais comment se fait-il qu'un autre que moi connaisse ce secret ! Avec elle et lui, j'étais le seul i
an inonde...
%2b\ LUCIE.
— Le seul! interrompit sourdement lord Butlermer. Mais relis donc cette lettre!... Le. misérable aura parlé , il se sera vanté de mon déshonneur 1... Maintenant un autre est dans le secret... Mais tiens , lis, regarde...
Et d'une voix tremblante et sourde, lord Buttermer lut quelques lignes.
* Si vous ne me croyez pas, consultez le « vieux Daniel, il vous dira bien qu'une nuit , u le dix-sept février 18.. , il a vu sortir un « homme de la chambre à coucher de lady « Buttermer; il vous dira bien qu'il a pris « d'abord cet homme pour un voleur ; qu'il « est parvenu dans lombre à l'arrêter; que « déjà même on accourait de toutes parts , « quand l'homme mystérieux a dit tout bas « son nom à Daniel!... Ce nom était sans doute « un puissant et fort talisman , car le vieux « serviteur a lâché tout a coup son prisonnier • qui s'est enfin enfui dans les ténèbres.
Vous, Miiord, vous étiez en France, et l'on
vous a dit plus lard que des malfaiteurs
« avaient essayé de s'introduire la nuit dani * votre château; vous l'avez cru, Milonl.. »
Et le duc prononça cette dernière parole avec un éclat de rire sauvage et terrible.
Jl continua :
« Vous l'avez cru, Milonl! maintenant in- « terrogez Daniel : il vous dira quel est cet « homme! »
— Je vous l'ai dit , Milord... murmura faiblement Daniel. Hélas! pourquoi ne suis-je pas mort plus tôt !... Milord c'est vous qui lavez voulu...
Lord Buttermer venait de tomber anéanti dans un fauteuil, son œil elait fixe, hagard ; ses lèvres blanches s'agitaient convulsivement; et , de temps à autre, il murmurait quelques paroles vagues et sourdes, comme ces mois entrecoupes qu'on laisse échapper la nuit dans les spasmes du cauchemar.
Daniel n'avait pas la force de se soutenir ; mais par respect , le pauvre domestique sc^ forçait de rester debout devant son«~
cJOG LUCIE.
il tremblait toujours, et ses dents s'entrechoquaient comme dansiin grand froid.
Tout à coup le duc relève la tête.
— Sortez ! dit-il impérieusement ; mais surtout, pas un mot de ce qui vient de se passer entre nous deux î Vous qui êtes si discret , Daniel, c'est maintenant qu'il faut l'être! Soyez muet... comme la tombe.
— Milord... je vous le jure! balbutie Daniel, la main sur son cœur.
— Allez ! reprit le duc.
Daniel sortit , et lord Bultermer rentra immédiatement dans le salon.
Ses yeux lançaient des flammes ; il était d'une pâleur effrayante; il ne semblait pas remarquer la présence de sirHumphrey Lanark. Enfin , après s'être un moment arrêté comme pour réfléchir , il fit quelques pas vers sir Edmond en lui jetant un regard plein de haine el de fureur.
fais il interrompt tout à coup sa mapchc 'je...
LICIE. 261
— Non, dit il en secouant la tète, pas en corc ! . . .
Lady lUillermcr, maigre son trouble cl l'effroi secret qui la glace, se lève comme nom aller au devant de son mari.
— Milord , dit-elle d'une voix profondément altérée, est-ce qu'on ne vous aurait point averti que sir Humphrey Lanark...
— Sir Humphrey Lanark!!! répète vivement le due en tressaillant soudain, comme un homme qu'on éveille en sursaut.
— Sir Humphrey, continue la duchesse, a bien voulu nous honorer de sa présence au château... Il est devant vous.
Le duc regarde un instant sir Humphre\ , sans dire une parole, l'œil lixe, morne ei glacé.
— Votre Seigneurie a l'air de ne pas me reconnaître ! dit Humphrey d'un ton piqué.
Cette Ibis le jeune Larnai k était singulièrement blesse d un aussi étrange accueil. Il ne doutait plus que ^a présence ne lût désag
ble et gênante pour lord Buttermer qui;, sans Joule, avait changé d'avis et ne voulait plus lui donner sa fille en mariage. Ce qui devait affermir encore sir Humphrey dans une pareille supposition, c'était la contenance silencieuse et froide de sir Edmond qu'il n'avait jamais vu à Londres, mais dont il connaissait les prétentions sur miss Lucie.
Le duc continuait à garder le silence.
— Miiord, reprit lady Bultermer plus effrayée que surprise d'une si profonde et si morne préoccupation ; se peut-il que vous ne reconnaissiez pas sir Humphrey Lanark?
— Sir Humphrey ?... Ah ! il est ici ?... dit vivement le duc en regardant autour de lui d'un air égaré. Ah ! pardon... Veuillez m'excuser, je vous en prie... Je ne vous al tendais pas... pas sitôt... Sir Humphrey, voyez-vous, ajouta-t-il douloureusement et d'une voix brisée, je suis au désespoir î!
Lanark dut naturellement interpréter ces derniers mots dans un sens très-défavorable*
11 ne vit, daos cette exclamation lamentable, qu'une excuse banale et vulgaire, et presque niaise, d'un homme embarrassé «] ni ne sent plus tenir sa parole et qui ne sait trop de quelle manière se dégager poliment.
— Milord, dit-il d'un ton sec et tremblant de colère, le voyage a été long et pénible!.... J'arrive de Londres par des routes affreuses, au risque de me tuer cent fois! Mais certes, je ne regrette plus mes fatigues et j'en suis merveilleusement dédommagé par le brillant accueil , par l'hospitalité courtoise et gracieuse qu'on fait aux voyageurs dans le château de milord Bultermer ! Seulement , comme je ne voudrais pas être importun, et que j'ai trop de sa\oir-vivre pour abuser de la bienveillance et de la courtoisie, vous me permettrez de prendre immédiatement congé de nous et de milady Buttermcr '....
Ce fut alors que, pour la première fuis, le duc conquit lucidement ce qui se passait.
— Milord, poursuivit sir llumphrev avec
un salut froid et cérémonieux, je vais dire à mon oncle, à lord llollund, combien son alliance est prisée au château de milord But
ter mer.
Il salua de nouveau le duc. Puis, se tournant vers la duchesse et miss Lucie, il leur lit à Tune et à l'autre un salut très-profond, mais d'une politesse glaciale. Ensuite il se dirigea vers la porte.
Ce fut alors que sir Iiumphrey vit pour la première fois distinctement sir Edmond, avec lequel il se trouva presque face à face.
Lanark fait un geste de surprise; et, sur ses lèvres, éclate un sourire plein de fureur et de dédain.
Le duc venait de s'élancer vers sir Hum phrey comme pour l'empêcher de sortir.
— Un instant, de grâce! dit lord Butteiuier avec une inflexion froide et solennelle. Sir Iiumphrey Lanark ne nous fera point cette injure!... Avant de partir, il voudra "bien mVntcndre au moins...
LOCH Yl I
— De grand cœur, Milord ! répondit sii Ilumplircy en faisant quelques pas dans I»' s*
Ion. Nous pourrons même, si bon vous semble, et s'il plaît à milady Butlenner, nous expliquer ici tout haut... devant monsieur, ajouta-t-il en étendant la main vers sir Edmond avec un geste méprisant.
— Monsieur! dit vivement Edmond en sV vançant vers lui. Pour un gentilhomme, vous avez d'étranges paroles, d'étranges manières! Abaissez donc cette main, je vous prie !...
— Je vous aurais cru moins susceptible, Monsieur! reprit sir Huinphrey d'un accent ironique. Au reste, on pourra tout à l'heure décider ici qui de nous deux est le gentilhomme!...
— Oh! c'est trop d'insolence! s'écrie sir Edmond.
Et il se précipite vers Lanark, qui l'attend, immobile, les bras croisés, avec un sourire insultant.
Miss Lucie pousse un cri de frayeur • eHe
et sa mère se jettent en même temps entra les deux antagonistes.
— Milord, dit froidement sir Edmond en se tournant vers le duc, permettrez-vous à sir Humphrey Lanark de me parler ainsi dans ce château?
Le duc ne répond rien, et regarde sir Edmond avec une expression étrange.
— Continuez, Monsieur, reprend sir Edmond en se tournant vers Lanark, vous aurez beau faire, je n'oublierai pas que je suis en présence de lady Buttermer et de sa fdle.
— Je ne l'oublierai pas non plus ! dit Lanark d'un air significatif et railleur. Je respecte beaucoup trop les dames, et particulièrement l'honorable lady Buttermer!... Aussi ne parlerai-je point tout haut .. pourvu néanmoins que milord consente à m'en tendre un moment?...
— Parlez, Monsieur ! s'écrie le duc avec force.
— Oui, parlez! continue Eitz-Allan sur le
I M II w2"3
même ton. Vou&m'avei outragé toute l'heure ;iv«r vos réticences;., Achevez '• • • Je vous dclic!...
— Ah î dit sir Humphies on secouant la tète. ICli bien donc!...
Puis, se ravisant tout à coup, il reprend avec moins de violence.
— Milord, vous n'êtes point seul... je ne pourrais tout dire en présence d'une jeune iille... De grâce, un mot!... nous parlerez ensuite, si bon vous semble.
Le duc et sir Humphrey s'entretenaient à voix basse dans l'embrasure d'une croisée.
Lady Buttermer et sa iille suivaient avec une attention fébrile et inquiète ce mystérieux colloque. Sir Edmond les regardait silencieusement, tous deux en fronçant le sourcil.
Cette conversation à voix basse durait depuis plusieurs minutes, et de temps à autre, on voyait lord Buttermer tressaillir, comme s'il venait d'apprendre quelque terrible secret.
— Assez! assez !... sécrie-l-il tout à coup
l'A LICIE.
en marchant vers sir Edmond; j'en ai trop entendu!... Je sais tout!... continuc-t-il avec une inflexion pleine de haine et de mépris. Vous n'êtes pas un homme d'honneur! vous n'êtes pas un gentilhomme!
— Milord ! murmure sir Edmond avec une colère concentrée.
— Oui, sir Edmond, vous avez flétri, souillé le nom que vous portez ! vous êtes un homme de mauvaises mœurs, un homme taré!
— Oh ! n'achevez pas! s'écrie Edmond blanc de fureur.
— J'achèverai! poursuit le duc dans une étrange avec exaspération. Vous m'avez trompé indignement, lâchement! J'allais vous donner ma fille... A vous, ma fille! vous qui êtes un joueur, un joueur infâme!... vous qui trichez au jeu!...
— Ah!
Et sir Edmond, fou, aveugle de rage, se précipite sur le vieux duc et lève la main comme pour le frapper à la face.
LUCI1 . 2 • i
Uors des cris douloureux et perçants font accourir les domestiques.
On entre. Lad} nuttermer et sa tille étaienl sans connaissance.
Sir Edmond et Lanark allaient fondre l'un sur l'autre.
— Cet homme, qu'on le chasse! qu'on le chasse! s'écrie le duc d'une voix étouffée, en
montrant à ses domestiques d'une main tremblante sir Edmond Filz-Allan.
Je sortirai! dit Edmond en affectant un
sang-froid qu'il était loin d'avoir. Mais l'injure est trop grave!.... J'exige de sir Humphrey une prompte satisfaction.
— Et c'est de grand cœur que je vous la donnerai, Monsieur! répond sir Humphrey en croisant les bras. Mais je ne sais trop just. i. *s
-ii« i.rr.iE.
qu'à quel point nous pouvons nous battre ensemble... Pour celte affaire je m'en rapporte
entièrement à milord Bu lier mer : qu'il diseun mot, et je suis à vous î
— Ce mot, je ne le dirai pas ! interrompit sourdement le duc : il n'y a rien de commun entre sir llumphrey Lanark et cet homme!
— Milord, dit sir Edmond en paraissant faire un violent effort sur lui-même, je n'oublierai plus désormais que vous êtes le père de miss Lucie!... Jemerepensdema violence: je vous demande pardon.
— Pardon, Monsieur! répliqua le duc avec un sourire amer. Tout ce que je demande au ciel avant de mourir, c'est de vous prouver, un jour ou l'autre, comment je pardonne... certaines offenses!
— Je ne sais, Milord, de quel crime on a pu me noircir , répondit Fitz-Allan en secouant la tête d'un air douloureux , mais tout le monde ici ne m'accuse pas , j'en suis sur. ..
Un cœur au moins me rend justice, j'en appelle à miss Lucie...
— Oui, s'éeria-t-elle d'une voix déchirante , sir Edmond a lame noble et généreuse ! il est incapable d'une action que ne puisse avouer un gentilhomme ! Je le défendrai jusqu'à mon dernier soupir contre la calomnie!
— Merci , merci , du fond du cœur, noble et douce jeune (illc! dit sir Edmond avec attendrissement. Mais , je vous le jure, vous n'aurez pas pris la défense d'un homme indigne. Je serai justifié bientôt : je serai vengé !
En parlant ainsi, Fitz-Allan se retira.
Après son départ, ce fut dans le château une agitation inconcevable. Tous les visages portaient l'empreinte d'une curiosité inquiète; les domestiques s'interrogeaient entre eux et pressaient de questions le pauvre Daniel , qui fondait en larmes et ne voulait donner aucun éclaircissement.
Mais lady Buttermer , surtout , était dans
•280 ut.ie.
une angoisse indicible , elle ne pouvait comprendre les regards irrités , la parole ainère et stridente de son mari. Quant à miss Lucie, elle était plus désolée encore et plus a plaindre : désormais c'en était (ait de son bonheur, de toutes ses espérances! Maintenant sir Edmond ne pouvait plus l'épouser , il était perdu pour elle à tout jamais. Une barrière insurmontable venait de s'élever entre eux; car lord Buttermer avait dit certaines choses au milieu de sa fureur , que sir Edmond ne pourrait oublier; et celui-ci avait manqué de faire au vieillard un de ces affronts ineffaçables qui demandent des flots de sang.
Lord Buttermer n'était pas encore revenu de sa terrible exaspération. Néanmoins, Lucie eut le courage de prendre une seconde fois devant lui la défense de sir Edmond. Elle voulut absolument savoir ce que son père avait pu apprendre de si épouvantable sur le compte de ce jeune homme.
— Eh bien î dit lord Buttermer avec une
étrange vivn<»ité , vous saurez lout , ma (illc , puisque vous le voulez. Je vais vous faire pâlir... Mais enfin vous allez connaître l'homme que vous aimez, l'homme qui peut-être serait devenu votre époux I... Si je mens d'un seul mot, sir Humphrey est la, qu'il me contredise !
— Milord , répondit Lanark , si l'on refusa de me croire, je pourrai très-bien invoquer le témoignage de vingt personnes qui ont vu la chose comme moi. Seulement que le prétendu sir Edmond ose paraître devant ces personnes : toutes le reconnaîtront aussi bien que moi, j# vous jure.
— Eh bien'- mon père, dit miss Lucie d\ir air de résolution pleine de tristesse, je désir* tout savoir, parlez...
— Je le veux , je lé dois , ma (ille ! Mais je ne dirai pas tout: il y a certaines choses que je ne puis révéler devant loi ! — Tout ce que je puis te dire, c'est (pic l'homme que je te destinais dans mon aveuglement est un hom*
282 LLCIL.
nie sans honneur. Sir Humphrey Lanark, qui lui-même n'a pas toujours mené une conduite fort régulière, bien qu'il soit revenu des erreurs du jeune âge , sir Humphrey a maintes fois rencontré sir Edmond en Italie , en France , en Allemagne , à Londres môme , et toujours dans les maisons de jeu , dans des maisons suspectes et mal famées!...
Pendant que lord Buttermcr parlait ainsi , sa fille baissait la tête et pleurait en silence.
— Oui , reprit lord Buttermer , c'est la \érilé, Lucie. Mais regarde, interroge sir Humphrey, il va confirmer mes paroles.
Sir Humphrey ne répondit que par un geste alfirmatif en secouant la tête d'un air triste.
— Ma fille , poursuivit le duc, sir Edmond avait partout la plus exécrable réputation du inonde. 11 changeait continuellement de nom. C'est aujourd'hui seulement que sir Humphrey a connu cet homme sousle nom véritable qu'il
] .i;<:ik. WJH3
porte et déshonore!.... Sir Edmond , je te le ré pôle , gagnait toujours et trichait horriblement au jeu... connue un hujiKiis , comme un escroc ! Plusieurs fois même on l'a honteusement expulsé. Mais ce n'est pas tout , Lucie , il y a autre chose ; et si je te disais , si lu pouvais comprendre, dans ta naïve et chaste innocence, quelles sont les mœursdesir Edmond, lu frémirais, pauvre enfant, des périls affreux que tu viens de courir ! Lucie, encore une fois , sir Edmond n'est pas un gentilhomme, c'est un infâme !!!
— Non, s'écria-t elle avec énergie , non, je ne croirai jamais cela ! Ce qu'on raconte est faux! ce ne peut être !
— Quoi 1 repartit sir Humphrcy d'une voix triste et pleine de reproche , miss Lucie me croit donc un calomniateur!
Elle garda le silence.
— Mais, continua sir Humphrcy avec plus de force , je serais moi-même un infâme si j'avais pu seulement exagérer , lorsqu'il s'agit
de l'honneur d'un gentilhomme! Oh! je vous le jure, ce que j'ai dit est vrai, très-vrai!... je suis môme resté bien en deçà de la vérité!
— Monsieur , dit faiblement Lucie en levant avec répugnance les yeux sur Lanark,je suis très-loin de prétendre que vos discours sont faux , calomnieux. Non , Dieu m'en garde ! Avant d'accuser un gentilhomme d'infamie , il faut au moins être sûr des choses: je ne le suis pas et je me tais... Mais tout ce que je puis vous dire pour la justification de sir Edmond Fitz-Allan , c'est que j'ai toujours vu en lui , depuis que j'ai l'honneur de le connaître , toujours vu les plus nobles sentiments , une àme pure, ardente et chevaleresque , incapable des actions honteuses que vous lui imputez.
— Ma fille! ma fille ! interrompt lord Buttermer avec un sourire plein d'amertume et de colère. Les apparences trompent!...
En môme temps il tournait les yeux vers la duchesse qui demeurait silencieuse et morne.
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— Oui, Ug, apparences trompent! ajouta sir llumphrey.
— Elles trompent, Monsieur, je rie dis pas le contraire, continua tristement miss Lucie. Dans cette occasion peut-être èles-vous la dupe des apparences, et sir Edmond la victime I...
— Non, non, je le jure par tout ce qu'il y a de plus sacré! reprit solennellement sir llumphrey. Je ne m'abuse pas : il est impossible même que je sois le jouet d'une ressemblance. Je vois encore cet homme, je le vois dans mainte occasion différente!... C'est lui , toujours lui, avec sa figure très-pale et singulièrement douce au premier coup d'oeil, avec son regard faux et caressant... J'ai reconnu sa voix. C'est lui , c'est lui, le misérable !
— Monsieur, dit miss Lucie en se levant, assez, assez, de grâce!... Je ne puis vous entendre... Ah mon Dieu ! mon Dieu!...
Puis ses pleurs coulèrent avec plus d'abondance. Elle éclatait en sanglots; et, peut dé-
1>S(; uui;.
rober aux assistants sa profonde douleur et ses larmes, elle sortit précipitamment, en se cachant le visage.
Lady Buttermer conservait toujours son expression de tristesse morne et d'abattement. Sir Humphrey, après le départ de miss Lucie, continuait à parler de sir Edmond et racontait mille autres choses, une foule d'aventures, qui prouvaient clairement qu'en maintes circonstances il avait connu sir Edmond. On n'en pouvait donc plus douter, Fitz-Allan n'était qu'un vil libertin, un escroc, un misérable !
Lord Buttermer, malgré sa préoccupation douloureuse et pensive, faisait tout son possible pour recouvrer sa présence d'esprit. Il semblait écouter Lanark avec une attention singulière; et, comme pour lui faire oublier l'accueil bizarre et glacial qu'il avait reçu au château Buttermer, le duc le comblait de prévenances et de gracieuses politesses.
Mais tout ce que sir Humphrey avait pu
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dire» ce n'était point cola qui absorbait fti profondément lord Butlermer : une autre cause avait produit cet orage de fureur qui venait d'éclater quelques minutes auparavant. Cette lettre anonyme que le duc avait reçue tout à l'heure, cette longue et mystérieuse conversation avec Daniel, voilà ce qui avait déchaîné la tempête! Le duc, en rentrant dans le salon, avant même d'avoir reconnu Lanark, portait déjà à sir Edmond une mortelle haine, et ne demandait qu'une occasion de l'écraser sous ses pieds. Mais il fallait un prétexte, et ce prétexte, comment le faire naître? Lord Duttermer était plein d'orgueil, de vieux préjugés aristocratiques; et, pour sauver sa vie même, il n'eût jamais avoué devant témoins qu'on lavait déshonoré, que le nom de Buttermer était flétri par un amour criminel. Elle était grande, pourtant, la rage qui bouillonnait au cœur du vieillard! car maintenant il ne pouvait plus douter!... Ses doutes, ses vagues inquiétudes, venaient de se changer en ecrli-
288 lucrt.
tude affreuse : lady Bultermer, cette femme qu'il avait tant aimée, elle était coupable L elle l'avait trahi pour un autre I Et miss Lucie peut-être, celle qu'il nommait sa fille, n'était que l'enfant de l'adultère, le fruit d'un crime! Oh! s'il avait pu rencontrer l'auteur de tous ses maux ! s'il avait pu accomplir sur lui une vengeance terrible, exemplaire! Mais non, le coupable était mort, il n'y avait plus là que son fils... Grand Dieu ! et c'était ce fils qui allait devenir l'époux de miss Lucie ! Le frère allait épouser la sœur! Et lady Buttcrmer le savait, et lady Butlermer ne disait rien pourtant! 0 honte! ô crime! ô scélératesse infâme ! Maintenant sans doute on comprendra tout ce qu'il devait y avoir de tourment et décolère au fond du cojur de ce vieillard, dans le cœur de cet homme outragé deux fois, et comme père cl comme époux. Il lui fallait une vengeance... Mais sur qui donc l'accomplir? Sur l'innocente et malheureuse Lucie? Non, c'était chose impossible! Sur lady Bullermer?
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oui, peut-être. . . De quelle façon ? Comment la punie sans la tuer, sans révéler a tous qu'elle était coupable, adultère, el que lui, noble cl vieux gentilhomme, il était deshonoré?
Leduc avait donc pensé qu'il valait mieux attendre encore; que précipiter sa vengeance c'était la compromettre; et très-probablement sans l'arrivée de sir Humphrev, sans la révélation fatale à Fitz-Allan, lord iiuttenner eût concentré long-temps encore sa fureur excessive.
Quelques jours se passèrent. Sir Edmond n'avait point reparu au château : seulement, plusieurs fois il avait écrit à sir Humphrev Lanark pour lui demander raison. Mais celuici toujours refusait, disant que jusqu'à nouvel ordre, jusqu'à la permission de lord Buttermer, il ne pouvait accepter le duel de Fitz-Allan.
Sir Edmond, exaspéré, fou de colère et de désespoir, écrivit à son ami Anselme en le suppliant de revenir. Il lui demandait conseil,
200 LUCIK.
et comptait sur lui comme sur un frère. Dans sa lettre il racontait à Anselme tout ce qui s'était passé au château, l'arrivée inattendue de Lanark, son entretien à voix basse avec le duc et la terrible altercation qui s'en était suivie.
Cinq jours après, Edmond recevait la réponse d'Anselme :
a Viens, Edmond! viens! disait la lettre. Ne « perds pas une minute! en poste, et ventre
* à terre!... Je t'attends... Mon ami, tout va « s'expliquer! je vois clair et parfaitement clair « dans cette ténébreuse intrigue : on machine « contre toi, et je sais quelles mains font « jouer ces ressorts!... Mais, encore un coup, « vite, vite, arrive... car seul je ne puis rien, « moi; ta présence est absolument néces-
* saire. »
Une heure après la réception de celte lettre, sir Edmond partit pour Londres.
Il y avait plus de trois semaines que Filz- Àllan était parti. Ses domestiques ne semblaient pas même informés de l'époque où leur maître serait de retour : on n'était pas certain que sir Edmond fût à Londres. Au château Buttermer, on n'avait pas entendu parler de lui. Aucune nouvelle depuis son dé-
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part; seulement, avant do monter en voiture, il avait écrit quelques mots à la hâte pour miss Lucie. La jeune fille avait reçu ce billet en cachette.
« On m'a calomnié, écrivait Edmond, mais « vous ne croyez pas à toutes ces lâches calom- « nies, ô mon ange! et tandis qu'on m'accuse « avec fureur, vous me disculpez, vous, dans « votre âme jeune et candide! Hélas! pourquoi « celui qui m'accuse est-il votre père? Pour- « quoi, dans cet événement cruel, ne puis-je « au moins compter sur la vengeance, sur une « vengeance éclatante et prompte? Mais elle « viendra, Lucie! elle viendra!... et bientôt, * j'espère! Adieu... Je ne reparaîtrai devant « vous que justifié par tous, et vengé!...»
Cependant Lucie s'abandonnait à la plus noire tristesse. Plus de repos, plus de bonheur, plus d'espérance pour elle! toujours des larmes ! et la pauvre enfant désirait la mort! Elle ne voyait plus sir Edmond! Hélas! il était perdu sans doute à jamais pour elle :
son père el son amant étaient demà ennemis
irréconciliables ! Mais elle était surtout bien malheureuse; car il fallait concentrer sa douleur au fond de son à me, il fallait dévorer ses larmes; et sa mère, toujours si bonne et si tendre, n'était plus là pour la consoler. Lad? Buftcrmer semblait en proie au désespoir; elle se montrait à peine, et passait des journées entières cachée dans son appartement. C'est que maintenant elle comprenait qu'un changement terrible venait de s'opérer dans sa vie, que le passé, ce passé qu'elle croyait mort, se dressait devant elle comme un accusateur et revenait pour l'accabler. Le duc ne lui parlait plus qu'avec un timbre de voi.v plein d'amertume, qui jetaiteomme un frisson de glace dans le cœur de la pauvre duchesse. Les yeux du vieillard étaient sombres, irrités, et son front chagrin se chargeait de rides profondes; les muscles de son visage s'agitaient convulsivement, chaque fois qu'il apercevait la duchesse on qu'elle passait devant lui. t. î. 19
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Cependant sir Ilumphrey, qui n'avait point quitté le château depuis son arrivée, entourait miss Lucie de prévenances et d'attentions charmantes; il était pour elle d'une extrême galanterie, et ne manquait jamais une occasion de lui faire comprendre l'impression délicieuse et profonde qu'elle produisait sur lui, jeune homme abreuvé de plaisirs et blasé dans la vie orageuse de Londres.
Mais la jeune fille ne semblait nullement flattée de ces fines et persévérantes attentions; elle ne répondait à tant de paroles gracieuses que par des phrases vagues ou distraites, comme une personne qui manque d'intelligence, ou qui ne veut pas se donner la peine d'écouter sérieusement les discours qu'on lui adresse.
Néanmoins, sir Humphrey ne se décourageait pas; et, fort de l'amitié merveilleuse et subite que lord Butter mer paraissait lui témoigner, il était sur qu'avec un peu d'obstination, de courage et de verve amoureuse, il
min i>or>
triompherait des caprtoiciu dédains demi Lucie, et détruirait en elle à tout jamais le souvenir déjà presque effacé, ponsait-il, de sir Edmond FiU-Allan.
Plusieurs fois lord Buttermcr avait l'ait de vant sa fille un éloge pompeux, exagéré, de sir Humphrey. A l'entendre, ce beau gentilhomme était la fleur de l'aristocratie anglaise : espril, courage, enfin toutes tlcs qualités physiques et morales, sir Humphiw les possédait toutes sans exception. A ces louanges hyperboliques Lucie ne répondait rien, ou parfois seulement un vague soupir sortaii de ses lèvres. Long-temps elle fit tout son possible pour avoir l'air de ne pas comprendre : elle détournait la conversation, elle parlait de choses insignifiantes, de choses qui ne l'intéressaient nullement, mais toujours son père la ramenait à sir Humphrey Lanark.
Enfin un jour, après une foule de phrases très-inutiles, après avoir comblé sa fille Aës plus vives tendresses, iblll à roup lord Dut-